« L’amour, certes, fait signe, et il est toujours réciproque, I ».

C’est une phrase jetée comme une verroterie, une de ces maximes de séminaire qui font frémir les clercs sous les dorures du Panthéon ou dans l’ombre tiède des khâgnes. Mais pour l’entendre à la manière dont Lacan le proférait, avec cette voix de vieux dandy de la rupture, ce ton de souverain déchu qui sait le dessous des cartes et le prix des larmes, il faut quitter le jargon. Il faut imaginer un homme seul, un homme de boue et de langage, qui regarde une femme à travers la fumée d’une bougie ou dans le grand miroir piqué d’un hôtel de province.

Qu’est-ce à dire, cette réciprocité-là, qui n’a rien du commerce équitable des bons sentiments, rien de la pesée de trébuchet où l’on rendrait gramme pour gramme le baiser reçu ?

Au commencement, il y a la duperie. L’illusion rétinienne, presque animale, que deux âmes s’épousent comme deux mains se joignent. Deux pauvretés qui s’imaginent faire une splendeur. On croit aimer l’autre pour ce qu’il est, sa petite musique, la ligne de son cou, l’éclat de ses dents dans le soir. On croit que l’amour est une ligne droite, un fil tendu d’un coeur à un autre.

Lacan brise le verre. Ce que tu aimes chez l’autre, dit-il, ce n’est pas lui. C’est ce qui lui manque. Et ce qui lui manque, c’est précisément ce qui te manque à toi. L’amour n’est pas le face à face de deux absolus, mais le choc de deux indigences. Alors, où est la réciprocité si tout n’est que solitude et malentendu ? Elle est dans le tiers. Elle est dans ce grand espace impersonnel, ce lieu du langage et de la loi que Lacan nomme le « grand Autre ».

Quand j’aime, je n’atteins pas l’autre dans sa réalité de chair et d’os. Cette réalité est toujours un peu décevante, elle sent la sueur, elle a des sautes d’humeur, elle vieillit. J’atteins en lui l’objet secret, le trésor caché qu’il ignore lui-même porter. La réciprocité dont parle Lacan, c’est cela : nous sommes corrélés par le même manque. C’est la symétrie de deux exilés qui parlent la même langue étrangère. Je ne t’aime pas parce que tu me combles; je t’aime parce que tu es le miroir de ma propre dérive, et que dans ton regard, ma dérive devient une patrie.

Si mon amour est réciproque, ce n’est pas parce que tu m’aimes en retour avec la même intensité ou le même calendrier. C’est parce que l’acte même de t’aimer, de te poser comme celle ou celui qui détient la clé de mon mystère, te force, bon gré mal gré, à te poser la question de ton propre désir. Mon amour te destitue de ta superbe ; il te rappelle que tu es nu(e). En t’aimant, je te fais sombrer dans le même abîme que moi. Nous ne faisons pas un, nous faisons deux, mais deux qui boitent du même pied et au même rythme. C’est une réciprocité de structure, implacable comme la tragédie antique. Tu es le manque qui répond à mon manque. Et dans ce dialogue de sourds, parfois, la musique est si belle qu’on l’appelle l’absolu.

« Dans la relation sexuelle, la femme est toujours prise quod matrem. »

Encore une parole abrupte, tombée du haut de sa chaire de velours noir et de fumée de cigare, comme un oracle ou un verdict d’assises. Quod matrem. En tant que mère.

On imagine la scène. C’était en 1975, à la Faculté de Droit. Le vieux chaman, l’oeil mi-clos sous ses paupières de lézard savant, lâchant ce latin de sacristie devant un parterre d’esprits forts, médusés par la violence de la sentence. Qu’est-ce à dire, sinon que l’alcôve serait un mensonge et que le lit charnel serait toujours hanté ?

Regardez l’homme au moment de l’assaut, nous dit-il, au moment où il croit posséder la souveraine, la nymphette, l’étrangère ou l’épousée. Il avance avec ses muscles de grand mâle, sa superbe de conquérant de kermesse, sa verve d’empereur d’un quart d’heure. Mais sous le fard de la courtisane ou sous la fraîcheur de la jeune fille aux bras blancs, c’est l’Autre que l’homme empoigne. C’est la Grande Souveraine de son enfance, celle qui l’a tiré du néant, celle dont le lait l’a nourri et dont le giron fut son premier royaume. L’étreinte amoureuse n’est jamais une rencontre de présents; c’est un pèlerinage féroce et aveugle vers l’origine.

La femme, dans ce corps-à-corps secret, subit la métamorphose absolue. Qu’elle le veuille ou non, qu’elle soit reine de beauté ou humble servante des draps, elle est investie de cette dignité terrible, de cette fonction archaïque : elle est l’idole de chair par qui le miracle de la vie a eu lieu une première fois. L’homme ne s’accouple pas avec sa contemporaine ; il se rue, avec la rage du naufragé, contre le flanc de la Mère éternelle pour y retrouver la patrie perdue. La jouissance est ce bégaiement magnifique et pathétique où le langage abdique, où le petit d’homme redit, dans le noir, le nom secret de celle qui l’engendra.

Mais Lacan n’a ici rien inventé ; il a simplement traduit en jargon de psychiatre ce que les peintres de province et les poètes crottés savaient depuis les origines : que tout désir est une piété filiale qui a mal tourné, et que dans le lit d’amour, on n’est jamais deux, mais trois, et que la troisième est une ombre immense qui préside à nos pauvres joies.

Et de cela, les femmes savent tout. Elles le savent d’un savoir de vieilles bêtes rituelles, d’un savoir de tisseuses qui n’a que faire des séminaires ni des concepts de l’étudiant en redingote.

Elles sentent bien, dans la nuit des draps, quand l’homme s’abat sur elles, que ce n’est pas à leur pauvre beauté périssable qu’il en a, ni à la finesse de leur cheville, ni à l’esprit qu’elles ont eu au souper. Elles sentent le poids de cet enfant barbu qui vient crier sa faim contre leur poitrine. Elles reçoivent ce fardeau d’absolu avec une patience infinie, une pitié souveraine et peut-être un secret dégoût. Car c’est une corvée divine que d’être ainsi sommée d’incarner l’Origine pour un pauvre bougre qui tremble de toute sa carcasse. Elles se font madones de plâtre ou déesses de carrefour pour que l’homme puisse y clouer sa dévotion sauvage, son offrande de sperme et de larmes.

Voyez-les, chez Rembrandt ou dans les méchants romans du dix-neuvième siècle, ces femmes au repos après l’orage. L’homme dort déjà, lourd, hébété, rendu à sa condition de nourrisson repu. Elle, elle garde les yeux ouverts dans le noir. Elle regarde ce grand corps vaincu à ses côtés, et elle sait qu’elle vient de jouer le rôle le plus vieux du monde, le rôle de la sainte et de la nourrice, alors qu’elle aurait tant voulu, l’espace d’un soir, n’être qu’une fille qu’on aime pour rien, pour sa simple présence sous le ciel.

C’est là le drame absolu du lit humain. L’homme cherche le flanc de la mère, et la femme, prise quod matrem, s’aperçoit qu’elle est à la fois tout et rien : l’axe du monde pour son amant, et pourtant invisible en son propre nom. Elle est le temple où il vient prier, mais le dévot ne voit jamais les pierres du temple ; il ne voit que son propre salut.

Le vieux chaman sourit dans sa barbe de bouc. Il sait que l’amour n’est pas cette idylle rose pour catalogues de colporteurs, mais cette messe basse, noire et somptueuse, où nous sacrifions le présent sur l’autel du passé. Nous sommes tous les enfants perdus de ces paysages d’enfance, des enfants qui cherchent, à tâtons dans la nuit des corps, la porte de la maison natale.

Tous, vraiment ? Tous et toutes ?

Non. Pas toutes.

Que cherche alors la femme ? C’est la question qui fait trembler les tréteaux du Séminaire, celle où le chaman lui-même, parfois, baissait les yeux ou s’enfermait dans un silence de sphinx. Que cherche-t-elle, si elle est condamnée à n’être que le miroir de cette faim d’enfant ?

Elle cherche ce que l’homme, dans sa fureur aveugle de nourrisson âgé, est bien en peine de lui donner: elle cherche à être nommée. Non pas comme la fonction, non pas comme le flanc ou la matrice, mais comme l’Unique. Elle cherche un désir qui ne soit pas une nostalgie, un amour qui ne soit pas un pèlerinage.

Regardez-les encore, ces femmes de haute solitude que ces grands romans savent peindre. Elles cherchent un homme qui ait le courage de lever les yeux plus haut que leur giron, un homme qui regarde leur visage, l’éclat périssable de leur regard, et qui dise : « C’est toi. Toi seule sous le ciel, et non pas celle qui m’a fait. » Elles cherchent un amour au présent de l’indicatif, une parole qui les délivre de la fatalité des générations.

Mais Lacan, dans sa cruauté de clinicien, souffle une autre réponse, plus sombre encore. Si la femme cherche, c’est l’absolu du Signe. Elle cherche chez l’homme ce manque qu’il dissimule si mal sous sa superbe de mâle, ce vide qu’il tente de combler en se ruant vers la mère. Elle veut être le manque de son manque, la reine de sa faille. Elle cherche à arracher à ce conquérant de pacotille le secret de sa faiblesse, pour que de cette faiblesse naisse enfin une parole vraie, un mot d’amour qui ne soit pas un cri de détresse filiale.

Parfois, de guerre lasse, elle cherche aussi autre chose. Dans l’autre femme, ou dans le ciel, ou dans l’art, elle cherche ce que Lacan appelait cette jouissance autre, ce supplément d’exister qui échappe au cadastre des hommes et à la comptabilité des pères. Une part d’elle-même qui reste sauvage, inadressée, souveraine, et que l’étreinte la plus violente ne saurait entamer.

Au fond, la femme cherche à briser le miroir où l’homme l’enferme. Elle cherche un partenaire de jeu, un égal de solitude, un homme assez grand pour accepter que le lit amoureux ne soit pas une chambre d’enfant, mais le lieu d’un exil partagé, où deux étrangers se tiennent la main sans savoir d’où ils viennent, sous les étoiles froides.

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