Je suis parti quelques jours à Copenhague. Mon fils souhaitait découvrir cette ville réputée pour son architecture, son urbanisme et son art de vivre. Comme beaucoup de visiteurs, j’ai été immédiatement séduit par l’élégance de ses bâtiments, l’harmonie de ses perspectives et cette esthétique scandinave où chaque détail semble pensé avec une simplicité raffinée. Mais une autre découverte, totalement inattendue, allait retenir mon attention. En levant les yeux vers la façade de la Rundetårn, la Tour ronde, l’un des monuments les plus emblématiques du Danemark, mon regard s’est arrêté sur quatre lettres hébraïques qui me sont particulièrement familières : Yod-Hé-Vav-Hé (YHVH). Le tétragramme, le Nom divin dans la tradition juive. Je me suis approché pour mieux observer l’inscription. Elle n’avait rien d’un simple ornement. Les quatre lettres s’inséraient dans une devise en latin conçue sous le règne de Christian IV. Celle-ci peut se traduire : « Ô YHVH dirige la doctrine et la justice dans le cœur du roi Christian IV. » Ainsi, au sommet d’un monument érigé au XVIIᵉ siècle, le roi du Danemark avait choisi de faire graver, non pas le mot latin Deus ou Dominus, mais le Nom divin de la Bible en lettres hébraïques.
Je ne savais pas encore que ces quatre lettres allaient devenir le fil conducteur de mon séjour à Copenhague. Le lendemain, en longeant les quais de Holmens Kanal, au bord des eaux du vieux port, mon regard fut de nouveau attiré par ces quatre lettres hébraïques, gravées en grandes lettres d’or au-dessus du portail de Holmens Kirke, l’imposante église de la Marine royale danoise. Elles surmontent une inscription inspirée du Psaume 100 invitant « les fidèles à entrer dans la maison de Dieu avec des actions de grâce ».

Une question s’imposait alors : pourquoi le tétragramme occupait-il une place aussi visible dans l’espace public de Copenhague ? Pour quelqu’un de familier de la tradition juive, la surprise est immense. Voir le Nom divin inscrit en lettres hébraïques au fronton d’une église chrétienne, puis gravé sur l’un des monuments les plus célèbres du Danemark, est une expérience aussi inattendue que déroutante. Peu de villes européennes donnent ainsi une telle visibilité publique au tétragramme. Ce contraste est d’autant plus saisissant que, dans la tradition juive, tout semble au contraire inviter à la discrétion. Le Nom divin n’est jamais prononcé. Même son écriture est entourée d’une profonde réserve. En dehors des textes sacrés, on lui préfère le plus souvent des appellations de substitution ou de simples abréviations. Par respect pour le troisième commandement – « Tu n’invoqueras pas le nom de YHVH, ton Dieu, en vain » (Exode 20,7) – la lecture publique de la Torah lui substitue « Adonaï » (« Seigneur ») et, dans le langage courant, « Hashem » (« le Nom »). Cette retenue est telle que la prononciation originelle du tétragramme finit par tomber dans l’oubli. Selon le Talmud, seul le Grand Prêtre conservait encore la connaissance de sa prononciation et ne l’énonçait qu’une fois par an, le jour de Kippour au Temple de Jérusalem. Sur la Tour ronde de Copenhague, le tétragramme apparaît toutefois accompagné de signes vocaliques qui conduisent à lire « Yehovah ». L’origine exacte de cette vocalisation demeure discutée et ne permet pas d’établir avec certitude la prononciation ancienne du Nom divin.
Le silence qui entoure le tétragramme n’a jamais empêché les kabbalistes de le méditer. Ils y ont vu un symbole à contempler, révélant les différentes modalités de la présence divine. Mais cette pratique demeurait réservée à un cercle restreint d’initiés. C’est précisément ce qui rend l’inscription de la Rundetårn si étonnante. Alors que la tradition juive a progressivement entouré l’usage du Nom divin d’une profonde retenue, le Danemark luthérien choisit, au XVIIᵉ siècle, de l’exposer au regard de tous sur les façades de ses monuments.
Je croyais alors avoir compris l’origine de cette singulière présence dans l’espace public de Copenhague. Le Musée juif danois allait pourtant me conduire vers une découverte plus inattendue encore. L’architecture intérieure, imaginée par Daniel Libeskind en 2003, s’inspire des lettres du mot hébreu Mitsva « commandement ». Le visiteur chemine ainsi à travers un espace où l’écriture hébraïque devient elle-même architecture. Ce choix n’est pas anodin. Si Mitsva désigne d’abord un commandement, le mot évoque aussi, l’accomplissement d’une bonne action. Libeskind y voit le symbole de l’histoire singulière des Juifs du Danemark, marquée notamment par le sauvetage de la grande majorité d’entre eux par leurs concitoyens en octobre 1943. Au fil de la visite, une pièce retient particulièrement mon attention : un tissu daté de 1746, qui recouvre traditionnellement les deux hallot, les pains tressés sur la table du shabbat. Cette pièce portait au centre le Nom divin, brodé en lettres hébraïques. Habituellement, on y trouve une bénédiction, un verset biblique ou la mention « En l’honneur du shabbat sacré ». Y voir brodé le tétragramme est tout à fait exceptionnel. Dans la tradition juive, le Nom divin est rarement inscrit sur des objets destinés à accompagner les gestes courants de la vie. Malgré des recherches dans les principales collections numérisées de judaïca, je n’ai retrouvé aucun véritable parallèle.

Comment expliquer une telle singularité ? S’agit-il d’une initiative isolée, d’une tradition propre à la communauté juive danoise ou d’un choix délibéré ? La question mérite d’être posée. Depuis plus d’un siècle, les Juifs de Copenhague vivaient dans une ville où le tétragramme ornait déjà les églises et les monuments royaux. Le couvre-hallot de 1746 constitue-t-il une manière de réaffirmer, au cœur même de la maison juive et de la table du shabbat, que ce Nom appartenait d’abord à la tradition d’Israël ?
Nous ne possédons aucun document permettant de l’affirmer. Mais la convergence est suffisamment singulière pour inviter à la réflexion. Il fut un temps où une monarchie luthérienne n’hésitait pas à faire graver le tétragramme en lettres hébraïques sur les monuments les plus prestigieux du royaume. À l’heure où l’antisémitisme connaît en Europe un regain préoccupant, cette histoire rappelle qu’une part de l’héritage européen s’écrit aussi en lettres hébraïques.
