Les chiffres sont cruels. Au niveau mondial l’aide publique au développement s’effondre. Son montant est inférieur à son niveau d’il y a 10 ans !

En très peu de temps le monde riche a retiré 50 milliards de dollars à ceux qui n’avaient rien. Pas une catastrophe naturelle, pas une guerre imprévisible : une décision. Des signatures au bas de décrets, des votes de budget, des arbitrages de dernière minute dans des ministères climatisés. Et de l’autre côté du monde, des morts qu’on ne comptera jamais complètement, parce qu’on a aussi coupé les moyens de les compter.

Cinq pays concentrent 96 % de ce recul : les États-Unis (-57 %), l’Allemagne (-17 %), la France (-11 %), le Royaume-Uni (-11 %) et le Japon (-6 %). Ce n’est pas un accident de conjoncture. C’est un choix collectif, réparti, assumé – et pourtant personne, nulle part, ne semble en porter la responsabilité.

Le déclencheur a un nom et une date : le 20 janvier 2025, un décret présidentiel américain a suspendu l’aide au développement ; le 3 février, Elon Musk a annoncé le démantèlement de l’USAID. Le 1erjuillet 2025, l’agence a fermé. Quatre-vingts pour cent de ses programmes de santé mondiale ont été supprimés d’un coup et 12,7 milliards de dollars de financements déjà engagés ont été annulés. Les autres capitales ont suivi, chacune avec ses propres justifications : déficit, rigueur, réarmement. Mais l’effet, lui, est unique et cumulatif : un système d’aide mondial s’est effondré d’un coup.

Les dommages vont être meurtriers et il faut les regarder en face.

En République démocratique du Congo, l’aide américaine est passée de près de 1,2 milliard de dollars en 2024 à 67 millions sur les trois derniers mois de 2025. L’est du pays a perdu 70 % de son aide humanitaire. Les cliniques ont fermé. Les stocks de médicaments se sont épuisés. Et en mai 2026, une souche d’Ebola pour laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement spécifique commence à se propager dans le nord-est du pays et en Ouganda.

Ce n’est pas une fatalité biologique. Un ancien responsable de l’USAID le dit sans détour : quand le financement a été annulé, « tout s’est arrêté pendant que l’épidémie continuait ». Presque toute l’équipe américaine qui avait géré la précédente épidémie a été licenciée. Le retrait américain de l’OMS a coupé les circuits d’information épidémiologique. Résultat : la propagation s’est accélérée, et l’épidémie est devenue la troisième plus importante jamais recensée dans l’histoire de la maladie – avec un doublement des cas et des morts en une seule semaine.

Le 24 janvier 2025, un gel des financements a suspendu le programme américain de lutte contre le sida lancé par George W. Bush en 2003, qui à lui seul finançait 60 % de la réponse mondiale au VIH et a sauvé plus de 26 millions de vies en deux décennies. Les associations de terrain comptent déjà les morts : dès le printemps 2025, AIDES en dénombrait 40 000 supplémentaires, dont 4 000 enfants, dans les seules semaines suivant la suspension.

Une étude parue dans The Lancet évoque, à l’échelle des seuls pays à revenu faible ou intermédiaire, jusqu’à 10,75 millions d’infections et 2,93 millions de décès supplémentaires sur la période 2025-2030. En Afrique du Sud, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Mali, les prévisions locales convergent toutes vers le même constat : deux décennies de recul de l’épidémie sont en train d’être effacées, non par un virus qui aurait muté, mais par une décision à Washington.

Le Rapport mondial sur les crises alimentaires en 2026 est aussi un réquisitoire. Deux cent soixante-six millions de personnes dans quarante-sept pays vivent une insécurité alimentaire aiguë. La faim aiguë a doublé en dix ans. Et l’aide humanitaire mondiale est retombée à son niveau de 2016, comme si dix ans de mobilisation n’avaient jamais eu lieu.

Le Programme alimentaire mondial a vu son budget prévisionnel chuter de 10 milliards de dollars en 2024 à 6,4 milliards en 2025 – une baisse de 40 %. Ces coupes risquent de faire basculer jusqu’à 13,7 millions de personnes de la simple crise alimentaire vers l’urgence humanitaire pure, en Afghanistan, en RDC, en Haïti, en Somalie, au Soudan. En Somalie, l’ONU redoute une famine « sans précédent », où se combinent deux saisons sans pluie, des conflits armés persistants – et l’effondrement des financements internationaux.

Au Soudan, la démonstration est presque clinique. Depuis 2024, la baisse de l’aide publique au développement a entraîné la fermeture de 186 sites de traitement de la malnutrition à travers le pays, au moment précis où la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide jetait sur les routes treize millions de déplacés. En juin 2025, la famine a été formellement confirmée dans le camp de Zamzam au Darfour-Nord, avant de l’être à El-Fasher et à Kadugli quelques mois plus tard – la première confirmation officielle de famine en plus de sept ans. Le plan de réponse humanitaire du Soudan pour 2025, qui réclamait 4,2 milliards de dollars, n’a été financé qu’à hauteur d’un dixième. L’UNICEF estime que 4,2 millions d’enfants soudanais souffrent aujourd’hui de malnutrition. 

Le secrétaire général de l’ONU a choisi ses mots avec soin : il ne parle pas d’une défaillance des systèmes, mais d’« une défaillance de l’humanité ».

Ce qui frappe, dans cette séquence, ce n’est pas seulement l’ampleur des chiffres. C’est leur invisibilité organisée. Personne, dans les capitales occidentales, n’a signé un ordre de tuer qui que ce soit. Le langage de la gestion a fait tout le travail de dissimulation morale : on ne parle pas de vies sacrifiées, on parle de « recentrage des priorités ». Le vocabulaire technocratique est la meilleure arme d’un crime qui ne veut pas dire son nom.

Et nous, spectateurs de ces arbitrages, nous qui acceptons sans sourciller que la rigueur budgétaire nationale se paie en vies étrangères, nous qui détournons le regard dès que le mot « Congo » ou « Soudan » apparaît dans un bulletin d’information – nous sommes les spectateurs silencieux de massacres différés.

Il faut le dire sans détour, sans l’euphémisme confortable de la « responsabilité diffuse » : quand une décision prise dans le confort d’un ministère climatisé se traduit, documentée, chiffrée, anticipée, par des centaines de milliers de morts évitables – la distance géographique n’est pas une excuse morale, c’est le mécanisme même du crime. On ne meurt pas moins d’une décision budgétaire que d’une balle, on meurt simplement plus lentement, plus loin, et sans que personne n’ait à regarder l’agonie d’un enfant qu’on a laissé crever.

Nous ne sommes pas tous des assassins. Mais nous sommes tous complices.

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