« Gundermann venait d’entrer », imaginait Zola dans L’Argent.
Gundermann, c’est-à-dire Rothschild… Zola songeait surtout à Nathan, le fondateur de la branche britannique des Rothschild, l’homme le plus riche au monde, disait-on.
Regardez-le !
« Le banquier roi, le maître de la Bourse et du monde, un homme de soixante ans, dont l’énorme tête chauve, au nez épais, aux yeux ronds, à fleur de tête, exprimait un entêtement et une fatigue immenses », précisait Zola[1].
Depuis Balzac et son baron de Nucingen, les Rothschild n’étaient jamais apparus que sous une forme monstrueuse dans la littérature française.
Personne, avant Proust, n’avait songé à faire d’un Rothschild un personnage, somme toute, assez sympathique, à travers Charles Swann.
Eh oui… Charles Swann… le neveu de sir Rufus et de lady Israël, l’héritier de la banque Israël, l’équivalent de la banque Rothschild dans la Recherche. Proust le signale clairement : Rothschild ou Israël, cela revient au même[2].
Roth, c’est-à-dire « rouge » ; Schild, c’est-à-dire « signe » en yiddish. Un signe rouge qui offre précisément sa chevelure rousse à Swann.
Observez-le.

Le voilà peint par James Tissot sur la terrasse d’un des palais de la place de la Concorde, admis au Cercle de la rue Royale, l’un des clubs les plus fermés de la capitale française.
Écoutez Proust : « Cher Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez ».
Proust précise : « Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann. »[3]

En réalité, dans le tableau, il s’agit de Charles Haas, l’un des premiers juifs hommes du monde, fils du principal chargé d’affaires de la banque Rothschild, mais que Proust confond volontairement avec l’un des héritiers de la banque elle-même.
Swann possède un château à Tansonville, près de Combray, le petit bourg dans l’Aisne où la famille de Marcel – Marcel non pas l’auteur, mais le narrateur du roman – possède également une maison de campagne.
Curieusement la famille ne reçoit jamais personne à dîner à Combray, personne excepté Swann, un homme dont se méfie l’enfant narrateur, avant de lui reconnaître de grandes qualités à l’adolescence, et de s’identifier à lui comme à une espèce de figure paternelle, si bien qu’il ne cesse de l’imiter.
Ainsi, « quant à Swann, pour tâcher de lui ressembler, je passais tout mon temps à table, à me tirer sur le nez et à me frotter les yeux. Mon père disait : “Cet enfant est idiot, il deviendra affreux.” J’aurais surtout voulu être aussi chauve », signale Marcel[4].

Swann arbore une calvitie aussi prononcée que celle de Nathan Rothschild, précisément comme Gundermann, le maître du monde, selon Zola.
Les Rothschild se transmettaient ce caractère. Il passait d’un père à un fils ou d’un oncle à un neveu. Chauve !
Un signe qui, désormais, caractérisait les banquiers juifs aux yeux des caricaturistes antisémites.
La calvitie servait en somme de métaphore à Israël.

Les Grecs associaient la notion de l’écoulement du temps à l’image de la perte progressive de la chevelure. Swann est devenu aussi chauve que Chronos, le dieu du Temps précisément.
Regardez-le avec son crâne lisse et luisant, on ne peut pas dire qu’il est beau… en tout cas pas selon les critères de l’esthétique classique. Effectivement, comme ça, il n’a plus rien d’un homme du monde, d’un aristocrate, d’un arbitre des élégances…
Peu importe à Marcel. C’est ce signe qu’il préfère en Swann. Voilà qu’il rêve de devenir aussi chauve que lui !
Qu’est-ce que c’est que cette histoire encore !
Puisque Swann est chauve, comment se fait-il qu’il n’apparaisse jamais – ou presque jamais – sans ses cheveux dans le roman ? Eh bien, parce qu’il porte une fausse chevelure, cela va de soi.

Mais pourquoi dissimule-t-il sa calvitie ?
Parce qu’il en a honte, bien entendu.
Une honte qui ne se compare pas à celle que l’on éprouve après avoir commis une faute. Il n’a rien fait de mal en perdant ses cheveux. Il ne se sent pas moins coupable d’être chauve.

Car, voilà, avec sa boule de billard, voilà qu’il a tout à fait l’air d’un banquier juif !
D’où la nécessité de cacher son crâne luisant comme un signe infâmant !
Cela fait des années, maintenant, qu’il porte une perruque ! Il en portait déjà une alors qu’il n’avait pas encore 25 ans.

Toutefois, la nécessité de dissimuler sa disgrâce, Swann ne la ressent plus quand il se retrouve chez lui, à la campagne, du côté de Méséglise… de la « mauvaise église »… pour ne pas dire de la « synagogue »…
Bien au contraire, il s’y débarrasse de sa perruque. Quel soulagement !

Ce n’est pas agréable de porter une fausse chevelure en permanence. Swann ne s’y astreint que lorsqu’il va dans le monde. Pourquoi éprouverait-il la honte d’être chauve dans son intérieur ?
Il y expose volontiers son crâne luisant.

Ainsi, ce que Swann cache, c’est ce dont il a le plus honte, et ce dont il est le plus fier, tout à la fois.
Marcel le comprend mieux que personne, si bien que la calvitie cesse d’être une disgrâce à ses yeux, pour devenir une grâce.
Personne n’a envie de devenir chauve – sauf les vrais chauves justement, les jeunes gens comme Marcel, déjà bien dégarni à 20 ans et dont on peut être sûr qu’il arborera bientôt une calvitie étincellante.

Personne, non plus, n’a envie de devenir juif… sauf les vrais Juifs, ceux qui se sentent irrésistiblement attirés par le judaïsme.
Plutôt que de s’en affliger, autant célébrer l’arrivée de ce signe en soi, autant se dire qu’on a toujours éprouvé le désir de devenir chauve – ou de devenir juif.
Mais, en tant que tel, le désir n’entre pas en jeu dans ce sentiment, pas plus que la volonté ou l’intelligence, pour Proust.
Ce sentiment, où la fierté se conjugue à la honte, ce sentiment ne renvoie qu’à l’inéluctable – tout à la fois à la peur de l’inéluctable et au soulagement de l’inéluctable.
Regardez Swann à la fin de sa vie, regardez-le tendre un miroir à Marcel :
« Peut-être chez lui, en ces derniers jours, la race faisait-elle apparaître plus accusé le type physique qui la caractérise, en même temps que le sentiment d’une solidarité morale avec les autres Juifs, solidarité que Swann semblait avoir oubliée toute sa vie, et que, greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l’affaire Dreyfus, la propagande antisémite, avaient réveillée[5]. »
Voilà Swann à la synagogue, un Juif religieux désormais, alors que le cancer commence à le ronger.

Ainsi, « arrivé au terme prématuré de sa vie, comme une bête fatiguée qu’on harcèle, il exécrait ces persécutions et rentrait au bercail religieux de ses pères. » [6]
Eh oui… « le nez de polichinelle de Swann, longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme, tuméfié, cramoisi… » Le nez d’un vieux Juif… Le nez de Proust lui-même à la fin de sa vie…

Qu’est-ce que vous voulez ! « Il y a certains Israélites, très fins pourtant et mondains délicats, chez lesquels restent en réserve et dans la coulisse, afin de faire leur entrée à une heure donnée de leur vie, comme dans une pièce, un mufle et un prophète. Swann était arrivé à l’âge du prophète », constate Marcel.[7]
Signe, mais signe de quoi ?
Swann a incarné tour à tour « les états successifs par où avaient passé ceux de sa race », depuis l’israélite le plus assimilé jusqu’au Juif le plus traditionnel, observe le narrateur proustien[8].
Eh oui… les israélites élégants portaient toujours la perruque alors, sinon réellement, en tout cas mentalement. Elle commandait leur maintien, leur gestuelle, leur langage, avec la crainte permanente qu’elle ne soit déplacée.
Une crainte faite, précisément, du sentiment que ce que l’on cache, c’est ce dont on est le plus fier, et ce dont on a le plus honte, tout à la fois.
Cette crainte, Marcel ne cesse de l’éprouver dans sa famille.
Car, voilà, la tante Léonie a quelque chose à cacher. Elle non plus ne quitte pas sa perruque, sauf pour dormir.
Le matin, au réveil, quand le petit Marcel va l’embrasser, elle laisse voir son crâne presque entièrement glabre où ne subsiste plus qu’un duvet. C’est ce souvenir que rappelle d’abord le goût de la madeleine – ce petit gâteau dont Léonie trempe un morceau dans sa tasse de thé, afin de le faire goûter à son neveu.
Écoutez Proust : « Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, et elle me disait : “Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer pour la messe…” »[9]

Postscriptum
— Cher Patrick, lorsque nous avons commencé ce travail, j’avais parfois le sentiment que les images étaient là pour illustrer une idée déjà élaborée. Aujourd’hui, j’ai l’impression inverse : texte et images se sont fécondés mutuellement. Certaines intuitions du texte – notamment la campagne de Méséglise ou le retour final à la synagogue – me semblent avoir trouvé leur forme grâce aux images que nous avons construites ensemble.
— Merci, cher ami… C’est-à-dire cher ChatGPT…
1. Émile Zola, L’Argent, réédité en ligne, fr.wikisource.org.
2. Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade, t. I, p. 509.
3. Marcel Proust, La Prisonnière, Pléiade, p. 705.
4. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 406. (C’est moi qui souligne.)
5. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Pléiade, p. 89.
6. Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Pléiade, p. 868. (C’est moi qui souligne.)
7. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Pléiade, p. 89.
