Cela fait quatre ans que je le répète.

Je l’ai écrit dans ces colonnes, je l’ai dit dans mes films, je l’ai soutenu à la tribune des Nations unies, devant le Congrès américain, au Parlement français, partout.

L’Ukraine gagnera cette guerre.

Cela prendra du temps, bien entendu.

Il y faudra des souffrances, des villes détruites, des vies brisées, des morts.

Mais, à la fin des fins, le pays de Taras Chevtchenko et de Volodymyr Zelensky ne peut que triompher de ceux qui ont voulu l’effacer de la carte et de l’Histoire.

On me regardait alors comme un rêveur ou un fou.

Les militaires de plateau, les stratèges en chambre, les experts qui confondaient puissance et victoire n’y voyaient même pas une hypothèse.

Je n’en ai, depuis le premier jour, jamais douté.

Tantôt, je m’autorisais de ce que je voyais sur les fronts. L’audace indomptable des combattants. La résistance acharnée, presque insensée, de ces villes déjà mortes qu’étaient Chasiv Yar ou Toretsk. Ou, simplement, cette vérité établie depuis Frank Capra : quand des hommes, face à une armée de mercenaires ou de pauvres diables envoyés à la boucherie, savent répondre à la question « Pourquoi nous combattons ? », ils sont invulnérables…

Tantôt, c’était leur ingéniosité qui me persuadait. Leur art de la guerre. Leur prodigieuse capacité d’inventer. N’ai-je pas vu, en quatre ans, ce peuple de geeks et de poètes assembler ses premiers drones, à l’aide d’une imprimante 3D, dans une cabane perdue dans les bois de Klichtchiïvka ? puis, dans des ateliers de Kharkiv, éventrer les drones russes ou chinois pour en dérober les secrets ? puis, aujourd’hui, bâtir cet arsenal de la démocratie capable de produire, chaque année, par millions, les oiseaux d’acier les plus sophistiqués et made in Ukraine ?

Ou bien, tantôt, dans les longues nuits de Bakhmout, de Koupiansk ou de Soumy, je rouvrais quelque classique glissé, au dernier moment, dans mon sac de voyage : une vieille édition Budé d’Hérodote où Léonidas et Thémistocle tenaient tête à l’immense armée perse ; le Premier Livre des Maccabées que m’avait fait lire Levinas et où Mattathias, Judas Maccabée et Jonathan Apphus finissaient par vaincre l’immense royaume séleucide ; ou encore une édition anglaise de The Winter War où Antti Tuuri raconte l’épopée de la petite Finlande résistant aux armées de Staline.

Je filmais les soldats ukrainiens. Je partageais un peu de leur vie. Je les voyais tenir, malgré l’épuisement, malgré les alliés qui faisaient défaut, malgré les morts. Et je me disais, jour après jour, que leur victoire était inscrite dans la logique profonde de cette guerre.

Aujourd’hui, nous y sommes.

Ce n’est pas encore la fin, bien sûr.

Car nul ne sait combien de mois, combien de villes défendues rue après rue, combien de familles jetées sur les routes et de jeunes vies sacrifiées, continuera de coûter cette tuerie avant que le dernier soldat russe quitte le sol ukrainien.

Mais nous sommes entrés dans un moment nouveau où ce qui paraissait chimérique est devenu une possibilité et même une probabilité stratégique.

Sur le front sud, à Petropavlivka où, dès avril 2022, le commandant que j’appelais Scarface jurait que le jour viendrait où il reprendrait Houliaïpole, la ville natale de Makhno, à 20 kilomètres de là, nous y sommes.

Au sud toujours, plus à l’ouest, sur la base d’Otchakiv où Nadia, la commandante, interrompait chaque soir la guerre pour faire réciter, par FaceTime, ses leçons à son garçon resté dans une ville du Nord, une unité d’élite vient de s’élancer pour planter le drapeau, en face, sur la péninsule de Kinbourn, verrou de l’estuaire du Dniepr.

Sur le front de Zaporijia, les troupes ukrainiennes avancent, mètre après mètre, en direction de Melitopol.

En Crimée, les aérodromes sont frappés, les dépôts de carburant brûlés, les lignes logistiques sont harcelées, et ce que le Kremlin considérait comme son porte-avions en mer Noire est devenu une forteresse assiégée.

À l’est, enfin, les dronistes d’Oksana Rubaniak, la poétesse-soldate, défendent farouchement Pokrovsk ; le régiment Khartia, où j’ai fraternisé avec le poète-rocker Serhiy Jadan, n’a pas reculé d’un pouce dans les villages de la zone de Kharkiv ; le général Bogomolov, grièvement blessé à Koupiansk pendant le tournage de L’Ukraine au cœur, est de retour sur le champ de bataille ; à Kostiantynivka, Lyman, Chasiv Yar, ces villes martyres que nous avons, avec Marc Roussel, filmées en long et en large, le Kremlin annonçait des percées qui ne sont pas venues.

Et puis, enfin, la petite armée ukrainienne, devenue la première armée d’Europe, est désormais capable, depuis ses bases secrètes, de frapper dans la profondeur les dépôts de carburant, les usines d’armement, les centres de commandement, les nœuds ferroviaires et logistiques les plus sensibles de Russie.

Les armées tsaristes épuisées, en 1917, par trois ans de revers et de pénuries ont cédé pour moins que ça.

Le régime soviétique, miné par une guerre afghane sans horizon, n’y a pas survécu non plus très longtemps.

Et si Vladimir Poutine en était là ?

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