Pourquoi Pic-Nic, courte pièce antimilitariste de Fernando Arrabal, est-elle devenue la pièce contemporaine la plus jouée dans le monde ? Comment cette farce de l’absurde continue-t-elle de toucher des publics aussi différents, de Bruxelles à Mitrovica ? Sa trame tient en quelques gestes simples et déroutants : des parents viennent pique-niquer avec leur fils soldat, au milieu du front ; un prisonnier ennemi entre bientôt dans cette étrange scène familiale ; et, peu à peu, la guerre apparaît dans toute son absurdité.
Une déclaration de Fernando Arrabal et les deux textes réunis ici aident à comprendre l’universalité, la popularité et l’actualité de Pic-Nic. Chaban Maxharraj raconte la force particulière d’une représentation à Mitrovica, ville encore marquée par les fractures de l’histoire ; José Antonio Gallardo Cubero revient sur la genèse, la circulation et la portée de cette œuvre. Ensemble, ils montrent pourquoi cette pièce parle encore avec une telle puissance à notre présent.

Une déclaration de Fernando Arrabal au sujet de sa pièce Pic-Nic
…pendant la nuit, à Bruxelles, je rêvai que je rêvai…
…la troupe Tramedy, à Bruxelles, a joué à guichets fermés ma première pièce, écrite à l’âge de quatorze ans à Ciudad Rodrigo : Pic-Nic, aujourd’hui la pièce la plus jouée dans le monde, malheureusement à cause de sa terrible actualité ; les Honduriens peuvent la voir à Tegucigalpa, comme les Malgaches à Antananarivo ; ou encore à Khartoum ou à Naypyidaw, où elle est jouée clandestinement par des acteurs soudanais ou du Myanmar, l’ancienne Birmanie.
Pic-Nic, de l’impérissable génie d’Arrabal, à Mitrovica (par Chaban Maxharraj)
Dans cette ville à deux administrations, la tension est palpable. Tout près du pont se trouve le Théâtre municipal « Muharrem Qena ». Dans les commerces tenus par des Serbes, on peut passer commande en albanais, obtenir une réponse en serbe et payer dans la devise de son choix, dinar ou euro. Des patrouilles de la police du Kosovo sont présentes, ainsi que des carabiniers.
Dès l’entrée dans la salle, on comprend qu’il s’agit d’une pièce sur la guerre. Les parents d’un jeune homme partent en pique-nique. Un pique-nique comme les autres. Un pique-nique réussi pour les parents, mais aussi pour le soldat lui-même. Pendant ce pique-nique, leur fils, au front, fait prisonnier un soldat ennemi. Les parents traitent ce prisonnier comme leur meilleur ami. Les dialogues sur scène sont véritablement absurdes quand on pense qu’ils se déroulent en temps de guerre. Mais, à travers eux, on comprend que la guerre elle-même est absurde.
Le metteur en scène Kushtrim Mehmeti étant également directeur artistique du Théâtre national du Kosovo, la pièce reflète sa vision du théâtre. Sans la moindre trace de pathos, les acteurs, autant qu’ils le peuvent, révèlent la joie de vivre : le metteur en scène n’avait pas l’intention de choquer le public, mais de faire surgir l’absurde. Et, à cet égard, il a réussi.
La pièce, interprétée par Mehmet Preteni, Fisnik Ademi, Irena Aliu, Agan Asllani et Qëndresa Kajtazi, est une superbe tragi-comédie de l’absurde. Dans un pays qui a connu la guerre il y a vingt-sept ans, un tel spectacle trouve naturellement sa place.
Chaban Maxharraj, journaliste.
La pièce toujours actuelle de Fernando Arrabal (par José Antonio Gallardo Cubero)
Pour moi, Pic-Nic est une œuvre très particulière. À son sujet, j’écrivais dans la préface d’Arrabal, Arrabal, Arrabal, arrabeaux : « La pièce de théâtre Pic-Nic – qu’Arrabal écrivit à quatorze ans – est considérée comme la plus représentée au monde parmi celles d’un auteur contemporain. Ce n’est pas un hasard si elle a été traduite en plus de quarante langues. »
De même, dans la préface que j’ai écrite pour le livre La Source des merveilles, j’écrivais également ceci : Pic-Nic – dont le premier titre fut Les Soldats, avant de devenir ensuite Pic-Nic, sur le champ de bataille – fut écrite par Arrabal au terme d’un long processus créatif.
La première version, en effet, il l’écrivit alors qu’il n’avait que quatorze ans, en 1946. La version que l’on peut considérer comme presque définitive, aux yeux de l’auteur lui-même, date de 1961, lorsqu’elle fut publiée dans le deuxième volume de son Théâtre chez Julliard, à Paris.
Pic-Nic, sur le champ de bataille, titre que nous avons conservé dans ce livre, est une comédie absurde et antimilitariste qui recourt à l’humour pour transmettre un message profond. L’intrigue tourne autour de Zapo, jeune soldat sur le front, et de ses parents, qui décident de venir lui rendre visite pour faire un pique-nique au beau milieu de la guerre, comme s’il s’agissait d’une activité quotidienne et anodine.
La pièce critique la guerre et la violence, qu’elle présente sous un angle absurde et, d’une certaine manière, surréaliste.
Les personnages se comportent avec une ingénuité totale, comme s’ils étaient entièrement étrangers à la gravité et à la brutalité du conflit dans lequel ils se trouvent.
Finalement, la situation prend une tournure tragique qui contraste avec le ton humoristique du début, laissant affleurer une réflexion sur l’illogisme et l’inhumanité propres aux conflits armés.
Au-delà de sa critique de la guerre, Pic-Nic aborde des valeurs plus profondes, ce qui enrichit encore l’œuvre :
– La liberté et l’individualité de l’être humain : à travers le personnage de Zapo et les règles absurdes de la guerre, Arrabal souligne l’importance de l’autonomie et de la liberté face aux systèmes qui cherchent à uniformiser et à soumettre l’individu.
– La résilience : bien que les personnages se trouvent dans un environnement hostile et irrationnel, leur capacité à demeurer ingénus et à préserver leur humanité reflète la force de l’être humain, capable de s’adapter à des circonstances hostiles.
– La justice et la lutte contre le pouvoir : la pièce dénonce l’arbitraire des hiérarchies militaires et sociales, offrant une critique subtile et acide des structures de pouvoir qui perpétuent l’oppression et le conflit.
Arrabal utilise l’absurde et l’humour comme des outils pour transmettre ces idées, créant une œuvre à la fois divertissante et profondément réflexive, qui invite le lecteur à interroger les règles imposées et à valoriser l’humanité, même dans les situations ou les décors les plus illogiques.
Pic-Nic, représentée pour la première fois sous le titre Pique-nique en campagne au Théâtre de Lutèce, à Paris, en 1959, est, en outre, une œuvre intemporelle, qui traverse les époques parce qu’elle aborde des thèmes universels, toujours actuels.
En effet, la guerre, le pouvoir, la liberté et les contradictions humaines sont des questions présentes tout au long de l’histoire, et qui demeurent pleinement d’actualité aujourd’hui.
La manière dont Arrabal mêle humour, absurde et réflexion autour des notions centrales d’individu, de famille, de liberté, de guerre et de mort permet à la pièce d’entrer en résonance avec différentes générations, invitant chaque spectateur à l’interpréter et à y réfléchir de son propre point de vue.
De plus, son style surréaliste et sa critique de l’ordre établi en font une œuvre qui ne perd jamais sa capacité de frapper les esprits et de susciter des questions essentielles.
C’est ce type d’art qui, quelle que soit l’époque où il est lu ou représenté, continue d’offrir quelque chose de neuf et de précieux. L’acteur Al Pacino, entre autres, a joué Pic-Nic à la High School of Performing Arts de New York.
Pic-Nic est aujourd’hui plus actuelle que jamais et apparaît absolument nécessaire. Ce n’est pas un hasard si le monde compte actuellement de nombreux conflits armés, dont plusieurs dizaines sont déjà classés comme guerres actives de grande ampleur.
En cette année 2026, la cruauté des combats ne connaît aucun répit, et plusieurs des conflits armés les plus intenses impliquent directement de nombreux États.
Dans ce contexte d’hostilité globale, Pic-Nic cesse d’être une simple fiction du siècle dernier pour devenir un miroir dérangeant et urgent, nous rappelant que la déshumanisation et l’absurdité de la guerre demeurent l’un des grands échecs de l’humanité.
José Antonio Gallardo Cubero, académicien correspondant de l’Académie royale de jurisprudence et de législation d’Espagne, avocat.
Photos de la visite de Fernando Arrabal pendant la représentation de Pic-Nic au cœur de la capitale de Belgique




