Je vais essayer de vous raconter l’histoire d’une chanson sud-coréenne qui incarne mieux que toute autre le chemin miraculeux de ce pays vers la démocratie. Car si le miracle économique coréen a bien été documenté, n’oublions pas cet autre miracle : celui de surmonter des siècles de féodalisme, un demi-siècle de colonisation, puis quatre années d’une guerre fratricide à laquelle succédèrent des décennies d’autoritarisme militaire, pour enfin accéder à une démocratie certes pas toujours paisible, mais bien réelle.

J’ai onze ans lorsque j’entends cette chanson pour la première fois. Nous sommes au printemps 1987, et parce que ma mère vient de prendre un poste de professeur dans une université coréenne et qu’elle n’a pas trente-six solutions pour nous garder ma sœur et moi pendant nos vacances de Pâques, elle décide de nous prendre dans ses valises pour aller à son « MT ».

Un MT (« Membership Training »), c’est la version coréenne de nos weekends d’intégration. Ma mémoire est floue, mais je me souviens de conditions spartiates : une grande salle non meublée où s’entassent les étudiants, quelques chambres individuelles attenantes tout aussi dénudées, des toilettes… Voilà… Je me souviens aussi qu’à la différence de nos weekends d’intégration, les MT sont des moments où les professeurs aussi sont intégrés : ils mangent, boivent, discutent et chantent parmi leurs étudiants, même si quelques privilèges matériels leur sont accordés.

Je ne suis pas sûr qu’existe le même esprit de communion aujourd’hui. Ma mère, qui a pris sa retraite il y a plus de 15 ans, me racontait que, vers la fin de sa carrière, les MT n’avaient déjà plus la même saveur.

Ce qui subsiste par contre, c’est la manière qu’ont les Coréens d’apprécier les moments de partage. Et si aujourd’hui les ruelles de Gangnam ou de Hongdae sont jonchées de noraebangs, ces salles de karaoké privées, c’est parce qu’ils ont toujours voulu passer les moments de partage à chanter : à tue-tête entre potes alcoolisés, plus sagement avec les collègues, en n’oubliant pas de taper des mains en rythme lorsque leur team leader prend le micro, à la va-vite même, entre copines ou copains de lycée, même si la pause entre la fin des classes et le début des cours privés laisse à peine le temps pour deux hits de K-pop…

En 1987, les noraebangs n’existent pas encore, mais les printemps coréens sont cléments. Alors, une fois les estomacs rassasiés de poitrines de porc grillées et de ragoûts de kimchi cuits sur des réchauds à même le gravier, tout le monde s’assoit en rond à la belle étoile, certains sortent leurs guitares, et l’on commence à chanter.

Peut-être mes souvenirs sont-ils un peu romancés, mais je crois bien que c’est lors de ce MT, du haut de mes onze ans, que j’entends pour la première fois cette chanson. Je me souviens de la communion soudaine qui saisit alors l’assemblée : la voix de l’étudiant qui s’est levé pour entonner le premier couplet est rapidement couverte par l’unisson – un chœur improvisé, mais en harmonie totale, tant cette chanson a dû être reprise en chœur chaque fois que s’offrait une occasion de la chanter.

La difficulté d’expliquer cette chanson, c’est d’abord la difficulté d’expliquer certains mots coréens qui n’ont pas d’équivalent en Occident. Et cette difficulté émerge dès le titre de cette chanson, que l’on peut retranscrire phonétiquement ainsi : « Im-eul Yuihan Haengjingok ». Mis à part la première syllabe, il n’y a pas de difficulté particulière : « …eul Yuihan Haengjingok » signifie « Marche pour… ». Cette chanson est donc une marche.

Le problème, c’est le premier mot : ce « Im » simple à prononcer mais sans équivalent en français, car il peut désigner tout à la fois l’être aimé, le camarade idéalisé, ou encore l’être respecté. Les paroles de cette chanson ne cherchent d’ailleurs pas à lever l’ambiguïté.

Sur Internet, je trouve une traduction anglaise qui propose « March for the Beloved ». Je la trouve plutôt convenable et elle m’amène à tenter une « Marche pour le bien-aimé ». Elle aidera au moins le lecteur à saisir l’ambiguïté du destinataire de cette Marche.

Avant de découvrir le reste de cette chanson, il faut expliquer le contexte historique dans lequel elle a été composée.

Nous sommes au printemps 1980. Après un bref frémissement démocratique déclenché par l’assassinat de Park Chung-hee, qui avait dirigé la Corée pendant dix-sept années de décollage économique, certes, mais aussi de répression brutale de toute opposition politique, le pays retombe sous la coupe d’un autre général, Chun Do-hwan, qui s’est imposé par un coup d’État en décembre 1979.

Est-ce donc là le destin politique de la Corée du Sud ? Celui de voir chacun de ses élans démocratiques tourner court sous l’action d’une clique de militaires ambitieux ? Les étudiants de Gwangju ne l’entendent pas ainsi et, le 18 mai 1980, se soulèvent pour s’opposer à la loi martiale décrétée au prétexte de l’instabilité suscitée par l’assassinat du prédécesseur de Chun.

Bien sûr, Chun réagit et envoie les parachutistes de l’armée. La première répression est si brutale qu’elle provoque le soulèvement général de Gwangju. Les citoyens prennent les armes et font reculer les militaires. Pendant quelques jours, la ville est « libérée » et s’autogère. Six jours, pour être précis, pendant lesquels l’ivresse démocratique aura peut-être altéré le jugement de certains de ces étudiants ou syndicalistes qui osent croire à un miracle démocratique. Mais six jours au bout desquels les parachutistes rappliquent pour tirer à balles réelles sur les citoyens de la ville, et mettre un terme à ce que les Coréens nomment aujourd’hui le soulèvement démocratique du 18 mai.

On ne connaît toujours pas le nombre exact de victimes de cette répression. Longtemps, le régime de Chun a interdit toute tentative de documenter ces événements. Il a fallu attendre la démocratisation du pays pour que, en tenant compte des 207 corps identifiés, des disparus qui reposeraient dans des fosses communes clandestines encore non localisées et des prisonniers morts dans les geôles de l’État dans les semaines qui suivirent le massacre, le nombre total de victimes du soulèvement de Gwangju soit estimé entre 400 et 600.

« Dallaeda » (consoler, ou apaiser en Coréen) : il y en a des cœurs à consoler dans les mois qui suivent la tragédie de Gwangju. Mais comment honorer les défunts et consoler les victimes lorsque les autorités font tout pour effacer cette tragédie ?

Yoon Sang-won est l’une de ces jeunes âmes fauchées par la répression de Gwangju. Le parcours de Yoon Sang-won, étudiant à l’université de Chonnam sous la dictature militaire, reflète celui de beaucoup de jeunes Coréens de son époque. Leurs parents se sont saignés à blanc pour qu’ils accèdent à l’université et bénéficient de ce qu’en France, nous désignerions comme l’ascenseur social. Mais avec l’éducation vient la prise de conscience politique et sociale : si la Corée émerge de la pauvreté, c’est au détriment des droits élémentaires de sa masse laborieuse et au prix de la concentration du pouvoir politique et économique entre les mains de quelques privilégiés.

Yoon est tiraillé entre ces deux exigences : il étudie dur et ses efforts paieront, puisqu’il sera recruté par une banque très en vue de Séoul ; mais il décide de faire une croix sur sa carrière et retourne à Gwangju pour donner des cours du soir aux ouvriers du quartier, venus se doter des armes nécessaires à la défense de leurs droits.

C’est là qu’il rencontre Park Ki-soon, étudiante en troisième année à l’université de Chonnam, où Yoon avait lui-même étudié. Comme lui, elle décide de consacrer ses nuits à la formation des ouvriers de la région. On ne sait pas grand-chose de leur histoire, sinon qu’elle aura été suffisamment sérieuse pour que les parents des deux bords soient au courant. Yoon aurait été plutôt bel homme pétri de « heung », ce concept coréen que l’on pourrait résumer en joie de vivre communicative. Park aurait été appréciée pour son honnêteté et son franc-parler.

Ce que l’on sait par contre, c’est que les deux ne purent s’aimer que brièvement : leur idylle prit fin brutalement en 1978, deux ans avant les événements de Gwangju, lorsqu’un incendie emporta la vie de Park.

Yoon lui survécut deux ans. Deux courtes mais intenses années où son activisme en fit l’un des porte-parole du mouvement citoyen qui prit possession de Gwangju pour quelques jours. Il fut l’un des derniers à se battre pour défendre le QG de la résistance contre l’assaut des parachutistes envoyés par Chun. Il tomba le matin du 27 mai 1980.

Si, avec le recul, les historiens s’accordent pour dire que Gwangju a été le déclencheur du processus démocratique de la Corée, la route fut longue et sinueuse. Il fallut attendre 1987 pour voir les premières élections présidentielles où le pluralisme fut respecté, cinq ans de plus pour voir un premier président élu issu du monde civil, et cinq ans supplémentaires pour voir un candidat d’alternance accéder au pouvoir.

En 1982, le mouvement démocratique traverse donc l’une de ses périodes les plus sombres. À Gwangju surtout, le récit officiel dépeint les victimes du soulèvement comme des insurgés traîtres à la solde de la Corée du Nord. Les commémorations en mémoire des victimes sont donc réprimées : les pleurer revient à pleurer des traîtres communistes.

Comment, dans ces circonstances, honorer dignement la mémoire de Yoon Sang-won ? Mais nous sommes en Corée, une société où, à partir du XVe siècle, les valeurs néo-confucéennes sont venues nourrir des rites chamaniques ancestraux. Pour beaucoup de Coréens, l’esprit d’un mort ne peut trouver la paix si le défunt n’a pas respecté l’ordre naturel des choses. Celui-ci dicte qu’il faut d’abord accéder à l’état adulte avant de mourir. Or c’est le mariage qui représente le rite par lequel tout garçon devient homme.

Si l’on ne peut pleurer Yoon, ne peut-on pas au moins apaiser son esprit tourmenté, condamné à errer ici-bas, faute d’avoir pu devenir adulte ? En cet hiver de 1982, puisqu’il leur est interdit d’honorer la mémoire de Yoon, ses proches ainsi que les proches de Park Ki-soon décident de les unir par-delà la mort lors d’une cérémonie de « mariage des esprits ».

C’est quelques semaines après ce mariage qu’une dizaine de personnes ayant participé au soulèvement de Gwangju se retrouvent dans l’appartement de l’un des leurs : Hwang Sok-yong. Certains auront peut-être reconnu le nom de cet immense écrivain dont beaucoup d’œuvres sont également disponibles en français. S’il est devenu cet immense écrivain, c’est aussi parce que son œuvre est nourrie par sa vie d’intellectuel engagé qui l’amena à participer directement au soulèvement de Gwangju.

C’est dans cet appartement que quelques intellectuels et artistes engagés décident qu’ils ne peuvent pas passer un deuxième anniversaire du massacre dans le silence. « Dallaeda » : il faut apaiser les esprits, consoler ceux qui pleurent leurs morts et honorer ceux qui, comme Yoon et Park, sont partis trop tôt, trop brutalement.

En deux jours et une nuit, ils composent cette « Marche pour le bien-aimé » : une marche qui célèbre l’amour des fiancés de Gwangju, plus fort que la mort, et appelle ceux qui restent à poursuivre la marche, parce qu’au bout de la douleur et du sacrifice, il y a la démocratie.

Ce qui est fascinant lorsqu’un épisode marquant de l’histoire s’est déroulé quelques décennies à peine avant nous, c’est que les protagonistes sont toujours vivants et peuvent raconter. C’est à Kim Jong-ryul qu’on doit la musique de cette chanson. Et c’est grâce à ses interviews qu’on comprend les sentiments qui ont dû habiter ses compagnons de création : la ferveur face à l’ampleur de l’ambition, la concentration aussi, pour achever cette tâche en quelques heures parce que tout le monde savait qu’une telle occasion de se rassembler ne se représenterait pas.

La musique est composée, mais Kim Jong-ryul raconte que tout le monde bute sur le texte. Plusieurs propositions sont tentées, mais ça ne colle pas. Hwang Sok-yong aurait alors pris un livre de sa bibliothèque. « Il s’agit juste de paroles de chanson, les gars. N’allons pas nous compliquer la vie », aurait-il dit, avant de se mettre à griffonner quelque chose.

Ce livre était un recueil de poèmes de Paik Ki-wan, autre figure emblématique du mouvement démocratique coréen, respectée par l’ensemble des intellectuels engagés de l’époque.

La suite, c’est Hwang qui la raconte. En feuilletant ce recueil, il aurait été frappé par un vers d’un poème composé par Paik après sa libération, à la suite d’un interrogatoire musclé. Alité dans sa chambre pour se rétablir, Paik écoute le bruit du vent qui souffle sur les arbres, un bruit envoûtant, comme si les esprits de ceux qui sont partis l’interpellaient : « Nous prenons les devants, ayez confiance et suivez nos pas. »

Ce vers constitue le dernier couplet de notre chanson, dont les paroles – que j’ai essayé de traduire – adaptent ce poème de Paik :

« Nous avons fait le serment d’aller de l’avant sans épargner notre amour, notre honneur ou notre nom.
Plus un camarade en vue ; seul notre drapeau vole au vent.
Mais ne vacillons pas tant que le nouveau jour se lève.
Car le temps qui passe n’efface pas la mémoire des monts et des fleuves,
D’où se réveillent les esprits pour clamer :

“Nous prenons les devants, ayez confiance, suivez nos pas.” »

Voilà, c’est fait. « La Marche pour le bien-aimé » est née. Le silence a dû se faire dans l’appartement de Hwang, avant que quelques-uns ne l’entonnent pour la première fois, accompagnés d’une guitare et de percussions coréennes. Et parce que nous sommes en 1982, et qu’il n’était pas possible de diffuser cette chanson en un clic de souris, quelqu’un dut insérer une cassette vierge dans un magnétophone qui devait traîner dans l’appartement de Hwang pour immortaliser cette version originale.

Deux mille copies de cet enregistrement sur cassette furent ensuite produites, puis distribuées clandestinement et, bien plus tard, numérisées pour être aujourd’hui disponibles en ligne.

En parcourant les innombrables versions disponibles aujourd’hui, je partage également celle-ci :

C’est cette version qui, dans mon souvenir, se rapproche le plus du chant qu’on entendait sur les campus universitaires coréens à la fin des années 1980. Elle démontre comment ce chant trouve sa réelle puissance lorsqu’il est repris en chœur et que les voix des manifestants se superposent pour tout à la fois honorer les morts, les pleurer, mais aussi défier le destin implacable en y opposant la force du sacrifice et celle de la résilience. Cette marche n’est ni nuptiale, ni martiale, ni funèbre. Ou alors elle porte tous ces sentiments à la fois, comme le « Han », ce sentiment coréen qui mêle le désespoir face au destin accablant, la résilience, mais aussi l’espoir de jours meilleurs.

« Hallyu », ou vague coréenne : c’est ainsi que les médias chinois décrivirent la déferlante culturelle coréenne sur le reste de l’Asie à la fin des années 1990. Les exemples emblématiques de cette vague qui n’en finit pas de déferler ne manquent pas : de Psy à BTS en passant par Squid Game ou Parasite… Cette « Marche pour le bien-aimé » a-t-elle sa place dans cette liste ? Le prétendre serait un peu exagéré. Mais elle a quand même traversé les frontières de la Corée lorsqu’un syndicaliste taïwanais de passage en Corée en 1988 l’aurait adaptée en mandarin. Puis vinrent des versions thaïlandaises, cambodgiennes et japonaises, si bien que cet air a été entendu dans les rues de Hong Kong en 2019 et de Rangoon en 2021, lors de manifestations pro-démocratiques.

Et si l’on cherche à comprendre pourquoi cet air, né clandestinement dans un appartement de Séoul en 1982, a pu résonner quarante ans plus tard dans les rues de Hong Kong, la réponse est peut-être là : dans l’universalité de ce sentiment que les Coréens ont su mettre en musique mieux que personne. Le Han – ce mélange de douleur, de dignité blessée et d’espoir entêté – n’est pas une propriété coréenne. C’est la matière première de toutes les résistances.

La Corée du Sud, elle, a fini par accomplir ce que la chanson promettait. Après des années où chanter ces paroles relevait du courage, le pays a, à coups d’élections, de procès et de bougies dans la rue, construit une démocratie qui mérite ce nom. La « Marche pour le bien-aimé » est aujourd’hui chantée lors des cérémonies officielles commémorant le soulèvement du 18 mai – victoire douce-amère pour une chanson qui, comme tant d’autres chants de résistance, avait justement besoin d’être interdite pour exister vraiment.

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