Note de l’auteur

Ces quelques commentaires personnels et impudiques sont extraits d’un journal intime que je tiens. Un livre de tous les livres, sédimenté d’avortements bibliographiques successifs, dont je m’apprête ici à donner, pour la première fois, quelques bribes. Et, afin d’éclaircir ma méthode, mon choix de solitude et de lenteur, dire ceci : je consigne chaque jour des choses en tous sens, que je mets en forme le lendemain. Écrivain sans œuvre ayant compris que la seule forme capable de m’imposer sa rigueur, moi qui me lasse si vite de tout, jusqu’à mes propres ambitions littéraires, est celle du diariste, je me livre. Conscient aussi qu’offrir à lire les carnets, impressions et archives d’un jeune ombragé non identifié, en prétendant qu’ils puissent présenter un intérêt pour le lecteur relèverait, pour l’heure, d’un excès de mégalomanie, je ne dévoile ici que ce qui touche à une œuvre d’art, ou en procède.

COMMENTARII INTIMI, X.V.MMXXVI

À propos de Pasolini, je me demande s’il ne faudrait pas commencer par la poésie. N’est-il pas qu’un poète ? Je veux dire, un poète d’abord ? Un poète qui aurait fait du cinéma, écrit des romans, manié en corsaire la plume comme un sabre à l’orée des Années de plomb.

*

Vu, cet après-midi, à la Filmothèque du Quartier latin, L’Évangile selon saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini.

Étonnement d’abord d’entendre, après Bach, le spiritual « Sometimes I Feel Like a Motherless Child » interprété par Odetta, qui vibrera quelques années plus tard, par la grâce de la voix rauque de Richie Havens, à Woodstock en 1969. De l’art de faire du sacré avec du profane. Ce chant que j’entends, sur la descente par les trois Rois venus d’Orient, chargés d’or, d’encens et de myyrhe, en bas des collines trouées de Bethléem, venus s’agenouiller devant la Fils de l’homme, et qui m’évoque un tableau de Corrège. Ce même lacet de poussière et de sable où les soldats d’Hérode massacreront les premiers nés.

Étonnement encore de croire en ces décors du Mezzogiorno, l’escalier du château de Gioia del Colle blanchit par une lumière sans ombre, à ces villages perchés de Barile et de Matera dont me reviennent les impressions que me confiait mon frère après un voyage, le temps d’une fin d’été, dans les Pouilles. Y croire comme s’il s’agissait de la terre de Jésus, ce juif. Oui, une christologie à rebours de l’antijudaïsme. Un itinéraire de Rome à Jérusalem, où la Judée, la Palestine, Israël et la Cisjordanie mêlées passeraient par le sud de l’Italie avec ses églises chrétiennes, et s’y fixeraient en noir et blanc, deux heures durant. Cette Italie, qui me manque tant, n’est-elle pas l’endroit où mènent tous les chemins ? Le cinéma dénoue le nœud gordiens du monothéisme.

Et puis la musique, encore, le Gloria de la Missa Luba congolaise. N’est-ce pas Elsa Morante qui avait préparé une sélection pour la bande-son du film ?

Étonnement, toujours, par la voix d’Enrique Irazoqui qui ne va pas avec l’allure de ce Jésus pasolinien qu’il interprète, amateur et divin, que je trouve beau parfois malgré ce sourcil d’un seul trait au-dessus de ses yeux noirs comme – déjà ? – une couronne d’épines, et dont j’ai l’impression que les quelques sourires visibles, me sont destinés.

Mais le Christ devait avoir, plus que celui Enrique Irazoqui, le visage de Pasolini.

*

Me voilà, face à cette bandante Évangile selon saint Matthieu, désirant les hommes désirables qui l’habitent. Partout leurs cheveux noirs de jais et leurs barbes drues que j’imagine coupantes comme un rocher qu’arborent des peaux burinés par le soleil, cous musculeux et épais perlant de transpiration sur des veines gonflées par la chaleur. Je ne peux m’empêcher de me demander si Pasolini a baisé avec un échantillon de ses acteurs, dans les déserts qu’il filme, les alcôves et les prisons, enlacé au fond des pauvres cratères verticales et sales de sa Bethléem italienne, dans le sang des enfants de la terre Judée.

Sperme chaud sur pierre brûlante et sacrée de l’ancien royaume des Deux-Siciles.

*

Il y en a bien un… Un dont j’aurais voulu goûter le foutre, qu’il me baise sans ménagement, et me remplisse, puis l’inverse. Nos bites dressés jusqu’au Ciel. Mais je suis incapable de retrouver son nom, ni une photographie. Sans doute un acteur non professionnel, à peine mentionné au générique. J’ignore jusqu’au personnage qu’il incarne, apparaîssant parmi les apôtres, présent lors de la Cène, à la Passion puis à la Résurrection du Christ. Dans le dernier tiers du film, un rapide gros plan s’attarde sur son visage : il est allongé, une larme glisse sur sa joue. J’imagine sans peine son corps massif, brun et couvert d’une toison emmêlée, puissant, imprégné de l’odeur des longues marches sous le soleil au zénith. Et moi, attendant qu’il jouisse, baptisant mon torse sous le figuier miraculeusement desséché de Jérusalem-Matera où je l’aurais attendu des heures, les yeux mi-clos, le visage balayé par ces vents au souffle trop artificiellement sonore qu’on entend souvent rugir, jetant un voile d’impossible sur l’écran, dans les films italiens de cette époque. Nous aurions dévoré nos corps et son vin jusqu’à la lie de la coupe eucharistique, celle du sillon de nos cambrures… Amore mio sconosciuto, au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit…

*

Pourquoi Jésus porte-t-il tout au long du film, de façon aussi flagrante, les mêmes vêtements que sa mère ? Jésus, fils et fille de l’Homme.

*

L’Évangile selon saint Matthieu, film spirituel sans spiritualisme, est à hauteur d’homme et de peau, traversé par quelque chose du quotidien et du dénuement. Épouse des paysages minéraux, agraires, sur une terre qui, à l’image du Christ, connaît, elle aussi, la Résurrection. Les derniers soubresauts du néoréalisme italien finissant ? Les paysans qui habitent cette terre en connaissent les principes, les rythmes et les mécaniques – comme ceux de mon enfance ? Caroubiers et cyprès sont les mêmes. Jésus, enraciné dans un rameau d’olivier, un cep de vigne, l’épi de blé ou le ruisseau. Tout cela n’est-il pas diablement païen ?

*

Est-ce que l’homoérotisme que je ressens et perçois dans le film est manifeste, ou bien est-ce une reconstruction a posteriori de mon esprit, influencée par ce que je sais de la vie de Pier Paolo Pasolini ? Il me faudra revoir ce film un jour, et lire à son sujet. Il est trop dense ; je sens que beaucoup de choses m’échappent. Il y a chez ce frioulan magnifique quelque chose de monumental qui m’intimide. Je n’ai pas grand-chose d’intelligent à dire de cet Évangile : je l’ai regardé avec le bas-ventre, sens éveillé. N’est-ce pas précisément ce qu’il aurait voulu ? Du corps avant la théorie. À élucider…

*

S’il existe ici une esthétique pasolinienne puisant ses compositions cinématographiques chez Piero della Francesca, Masaccio, El Greco ou Fra Angelico, l’allure des hommes n’a rien de la pastorale des éphèbes caravagesques de Taormina photographiés par Wilhelm von Gloeden, Wilhelm von Plüschow ou Vincenzo Galdi. Elle appartiendrait plutôt au monde du café noir et amer, du football, du poisson cousu d’épaisses arêtes des trattorie. Une certaine idée du masculin. Virilité de ces anges distraits. C’est le registre des mains larges et des silhouettes charpentées ; celui des garçons des banlieues de Rome envoyés vers les plaines bibliques, ayant la même immensité nue que la plage d’Ostia au matin.

Me voilà au seuil final de ce film, mon idolâtrie pour Pier Paolo Pasolini renouvelée, homme dont l’œuvre n’est que sensualité à perte de vue. Et moi, sensible à ses charmes.

*

Un souvenir. Cela remonte à huit ans peut-être, ou davantage encore. Je suis à Rome avec une femme qui ignore tout des souterrains de mes amours masculines. Clandestines, forcément, cette vie à double fond dont j’ai le goût et que je continuer de mener, aujourd’hui, pour d’autres raisons – je suis malade du secret. Désireux de marcher dans les traces de celui dont elle ignore que j’aime et admire l’œuvre, Pier Paolo Pasolini, qui avait secrètement nourri mon appétit des hommes, et donc joué contre elle en coulisses, je veux à tout prix l’emmener déjeuner dans le restaurant où il avait ses habitudes, et passé sa dernière nuit avant d’être assassiné, le 2 novembre 1975. Un tour de passe-passe que je m’apprête à jouer, et qui me semble alors tenir de l’aveu. Mais le Pommidoro, Piazza dei Sanniti, dans le quartier de San Lorenzo, est fermé ce jour-là, exceptionnellement. Nous avons marché longtemps le long des hauts murs de la gare de Termini, où je savais déjà que je reviendrais un jour, mais sans elle, pour chasser, tard dans la nuit romaine, le regard des hommes de passage.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*