Mais comment va-t-on faire sans lui ?

Depuis ce 6 mai, cette question tourne en boucle chez tous ceux qui ont aimé, connu ou côtoyé Pierre-François Veil. Et il faut se rendre à l’évidence qu’il nous avait préparés à toutes les fins sauf la sienne.

Chez cet homme, la discrétion maladive avait engendré auprès de son entourage une règle d’airain consistant à tenir le mal pour insignifiant même quand il se faisait menaçant.

Avec sa disparition, tout s’éclaire sur une vie menée tambour battant : moins il allait plus il allait ! Moins il pouvait marcher, plus il allait loin. Quelle leçon que ce tête-à-tête, ce corps à corps, cette lutte entre le corps et la volonté jetée sur plus d’un quart de siècle.

Durant ces vingt-huit années, grâce au carburant familial et amoureux, il aura formé ce couple fondamental et total avec Barbara, puis accueilli sa « princesse » Rebecca dans le cocon qu’il formait avec elle et ses deux fils aînés Raphaël et Lucas.

Tambour battant toujours, il a rejoint le cabinet Veil Jourde et formé la maison « Veil frères réunis », plaidé d’immenses dossiers, pris la présidence du Comité français pour Yad Vashem, puis à partir de juillet 2023 dans le contexte de l’après 7 octobre, celle de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Plus son corps lui en faisait voir et plus il accélérait sa marche.

Les derniers mois, il a ainsi multiplié les initiatives, les réunions, les prises de parole, les manifestations, les commémorations, les voyages de solidarité dont encore Auschwitz par moins 20 degrés avec les magistrats au mois de février 2026 avec le Crif. Le 27 avril dernier, il n’a pas assisté, pour la première fois, au conseil d’administration de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah qu’il présidait. Et pour cause, il venait d’être hospitalisé.

Il rechignait aux honneurs qu’il acceptait en grommelant. Pas aux efforts, ni je le crains à la douleur. Je l’ai vu parfois serrant les dents assister à une cérémonie sans éclat où il avait décidé de se rendre, contre l’entendement et l’avis de tout son entourage. Pour un diner de soutien pour lequel je l’avais sollicité, il m’avait lâché, contraint : « ne m’en voulez pas si je ne viens pas ». Évidemment, il était venu. Et resté.

Déraison, grandeur et paradoxe d’un homme structuré par le devoir, obsédé par la « mission de transmission » et qui se sera révélé dans une souveraineté totale vis-à-vis des contingences les plus aigües pour l’accomplir.

Pierre-François a joué un rôle tellement imposant dans ma vie que je ne saurai en délimiter les contours. Comme premier patron, il m’avait accueilli dans la profession d’avocat avec une injonction précise : « je vous préviens je veux plus voir votre gueule à la télé » et quand tout juste trois semaines plus tard j’étais revenu vers lui, piteux, pour intégrer le « casting » d’une émission de débats qui se lançait il m’avait dit : « vous faites chier ! » Et au lieu de me virer, il avait ajouté : « vous ne pouvez pas refuser ».

Lorsqu’il a été appelé à succéder à sa mère et David de Rothschild à la tête de la Fondation pour la Mémoire pour la Shoah, il était très embêté de devoir quitter le Comité français pour Yad Vashem. Il m’avait présenté les choses à sa manière : « Patrick, je sais comme vous que ce n’est pas une bonne idée, mais nous n’avons pas le temps d’en trouver une meilleure. Vous me succéderez donc en juillet ! »

De fait, j’ai vraiment pas fait grand-chose ni au Comité ni ailleurs sans lui demander son avis et discerner dans ses silences ceux qui étaient franchement désapprobateurs de ceux qui l’étaient moins. Je crois qu’une de mes places favorites sur terre restera son canapé que je venais régulièrement polluer le dimanche pour fumer un cigare et trouver dans des sujets réellement ou faussement urgents un prétexte pour échanger des mots pas toujours charitables sur nos contemporains. La situation était souvent grave et pourtant nous aurons tant ri qu’il me tardait de trouver une autre galère qui me ramènerait à nos échanges sous les volutes de ses havanes.

J’ai eu la chance de travailler régulièrement avec lui et de pouvoir venir le trouver à chaque fois que la cause était désespérée. Il nous est même arrivé avec Lucas Veil d’être ses contradicteurs dans un dossier qui s’enlisait dangereusement. Avec l’assentiment de notre client, il nous a fallu essuyer quelques remontrances de sa part et agir sous sa dictée pour parvenir finalement à trouver la solution qui se faisait attendre. Détestant le bavardage et le tapage inutiles, il avait le verbe rare et la parole puissante.

La transmission de la mémoire était pour lui une cause suprême, presque métaphysique. Le point de bascule entre ce dont il était dépositaire – à commencer par le nom Veil – et ceux, souvent disparus, dont il était en quelque sorte le mandataire. Au Comité français pour Yad Vashem, il avait porté cette entreprise supérieure dans laquelle il avait pu donner sa pleine mesure : que le rôle des Justes parmi les Nations soit connu et reconnu. Ainsi, on peut affirmer sans aucune exagération que si notre mémoire, comme notre pays devaient garder une dette imprescriptible envers Pierre-François Veil ce serait la signification du mot Juste avec tout ce qu’il emporte.

Avocat, militant, président, quel parcours singulier que celui dont toute la vie aura été tournée « vers d’autres voix que la sienne ». Finalement, sans jamais le vouloir ou le proclamer Pierre-François Veil était devenu dans la France de l’après 7 octobre la conscience apaisée mais exigeante d’un pays déchiré. De son vivant, je ne me serai jamais adressé à lui qu’en le vouvoyant. Alors, pour cette seule fois, je vais me permettre d’aller au-delà pour lui adresser le salut déférent que je lui dois : Va en paix, Mensch !

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