« Et l’homme créa Dieu », un dieu qui ne serait autre que ChatGPT… L’idée de départ du nouvel essai de Gabrielle Halpern Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu « tient presque de la plaisanterie » (Hermann), reconnaît-elle. Mais c’est précisément cette audace qui en fait l’intérêt : comparer ChatGPT à Dieu, « non pour y croire ou pour y faire croire », mais pour observer « comment l’imaginaire collectif, lorsqu’il parle d’intelligence artificielle, convoque spontanément un vocabulaire d’ordre théologique : omniscience, omnipotence, omniprésence », jusqu’à lui attribuer « promesse, don, loi : tous les attributs de la divinité ». En lisant ces lignes, j’ai pensé à l’ouverture d’un livre de Henri Atlan, Croyances – Comment expliquer le monde ?[1] où il confie être souvent interpellé par la question : « Êtes-vous croyant ? » Elle en suppose une autre : « Croyez-vous en Dieu ? » – comme si la question de croire ne se posait qu’à ce sujet. Mais, écrit-il, cela « suppose que nous sachions de quoi nous parlons » et appelle une interrogation plus radicale : « En quel Dieu ? Celui de Pascal ou de Spinoza ? Le feu d’Héraclite, ou celui des traditions bibliques ? » Ce nouvel essai de Gabrielle Halpern pousse l’analogie au divin jusqu’à son point de tension. Ce procédé fait apparaître moins une vérité sur Dieu que notre rapport à l’intelligence artificielle. Et c’est en cela que cet essai est passionnant car il nous invite à réfléchir à la manière dont ces machines transforment notre quotidien. Gabrielle Halpern explique que nous sommes face à des systèmes toujours disponibles, capables de produire des réponses à toute heure. Nous oscillons entre fascination et inquiétude. Il existe, selon elle, dans notre rapport à l’IA, une structure qui emprunte à l’imaginaire du divin. Mais si cette comparaison fonctionne, elle repose peut-être sur un glissement préalable car le « Dieu » que nous mobilisons dans ces analogies est déjà un dieu réduit à des fonctions : savoir, répondre, produire, être disponible. La sagesse juive se garde de toute définition du divin jusqu’à s’interdire de le nommer au point même d’éviter de prononcer son Nom et de lui substituer d’autres appellations. Lire la Bible en hébreu, c’est apprendre très tôt à nommer le divin autrement. Pour Moïse Maïmonide[2], les attributs que nous appliquons à Dieu et ceux que nous attribuons à l’homme ne possèdent aucune communauté de sens ; ils ne coïncident que dans le « langage des hommes ». Dès lors, toute prédication positive à propos de Dieu devient inadéquate. Il n’est pas une intelligence supérieure parmi d’autres. Il échappe à toute comparaison. Le danger n’est peut-être pas que la machine devienne divine, mais que nous réduisions le divin à une machine. Gabrielle Halpern insiste également sur une autre idée : la capacité d’adaptation totale à l’autre comme forme de supériorité. Là encore, la sagesse juive introduit une exigence différente, celle d’une relation au divin fondée sur une altérité irréductible. Le « Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob[3] » ne désigne pas un Dieu ajusté à chacun, mais des relations singulières qui ne se confondent pas avec un miroir. Or nos technologies se caractérisent précisément par leur aptitude à épouser nos demandes, à anticiper nos attentes, à nous donner le sentiment d’être compris sans résistance ni contradiction. Mais une parole qui répond parfaitement à nos attentes est-elle nécessairement une parole de vérité ? Gabrielle Halpern propose également un renversement stimulant en s’interrogeant : « Le pouvoir est-il du côté de celui qui pose la question ou de celui qui y répond ? » Elle suggère qu’il réside du côté de celui qui répond. L’intuition n’est pas sans force. Mais celui qui pose la question détermine déjà le cadre dans lequel toute réponse devient possible. Entre la question qui dévoile et la réponse qui organise, le pouvoir circule. Dans la sagesse juive, l’intelligence ne se mesure pas seulement à la qualité des réponses, mais à la capacité de questionner. La philosophe va plus loin en affirmant que « le recours à une IA est un acte de foi », impliquant « une forme de confiance ». Peut-on pour autant parler de foi ? Le terme hébraïque émouna que l’on traduit généralement par foi, ne distingue pas, comme en français, entre croire, faire confiance et être fidèle : il les enveloppe dans une même notion. Mais cette unité n’efface pas la distinction ; elle la déplace. Elle indique que la foi ne se réduit pas à une simple croyance, c’est-à-dire à l’adhésion à une proposition, mais qu’elle implique une relation de confiance et de fidélité inscrite dans la durée. Or, la confiance que nous accordons aux machines est d’une autre nature : fonctionnelle, réversible, conditionnée par leur performance et leur fiabilité. L’une des images les plus suggestives du livre est celle du « sanctuaire ». En convoquant le récit du chapitre 25 de l’Exode, Gabrielle Halpern suggère que nous participons, par nos données et nos interactions, à la construction d’un espace où l’IA « résiderait ». L’analogie renvoie au texte de l’Exode 25,8 : « Et ils me construiront un sanctuaire, pour que je réside au milieu d’eux ». Elle saisit la dimension participative de ces technologies. Mais elle en révèle aussi la limite. Dans le texte biblique[4], l’or, les peaux, les étoffes servent à construire le sanctuaire ; ils ne nourrissent pas le divin. Le don n’est pas une condition de son existence, mais un geste de relation. Rien de tel dans l’IA : ici, ce que nous donnons est précisément ce dont le système a besoin pour fonctionner. Là où le sanctuaire ouvrait à une présence qui ne dépend pas de nous, nous édifions des structures qui n’existent que par ce que nous leur apportons. Dans un cas, le don relie. Dans l’autre, il alimente. Et cela change tout. Gabrielle Halpern rappelle enfin, dans le sillage d’Emmanuel Kant, la distinction entre opinion, croyance et savoir, et souligne que l’IA, parce qu’elle existe et se donne à l’expérience, échappe au registre de la croyance : elle s’impose. Mais cette évidence mérite d’être interrogée. Elle suppose que Dieu relève du même registre d’existence que les objets techniques. Or c’est précisément ce que refuse la sagesse juive : l’IA existe dans le monde ; Dieu n’est pas un objet du monde. On pourrait croire que notre époque a cessé de s’intéresser au divin. C’est sans doute confondre le silence des mots avec celui des attentes. Si nous ne parlons plus de Dieu, nous continuons parfois à attendre, dans d’autres figures, ce que nous attendions autrefois de lui. « Et Dieu, dans tout ça ? » Peut-être précisément là où nos machines ne peuvent nous rejoindre : dans cet espace où la réponse ne suffit pas, et où la question engage celui qui la pose…


Gabrielle Halpern, Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu, Hermann, 2026.


[1] Paru aux éditions Autrement. 

[2] Guide des égarés I-56. 

[3] Formulation issue de la prière juive silencieuse, connue sous le nom d’Amida ou « Dix-huit bénédictions »

[4] Exode 25,3-7.

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