Que sait-on des Rohingyas ?

Qui même prononce encore leur nom ?

Et qui se souvient des centaines de milliers de femmes, enfants et hommes chassés de Birmanie, poussés vers le Bangladesh, et dont on entrevit, à l’automne 2017, sur les écrans, les silhouettes indistinctes et les visages hagards ?

Ils n’avaient que le tort d’être musulmans dans un pays à majorité bouddhiste.

Ils étaient sans défense et, à part le Bangladesh qui les accueillait, aucun pays ne vint à leur secours.

Aucune résolution contraignante du Conseil de sécurité, aucun comité onusien des droits de l’homme, aucune Francesca Albanese ne voulut empêcher cette épuration ethnique qui, depuis trente ans, s’opérait à bas bruit, sous leurs yeux, avec une patience méthodique et administrative, et atteignait là son sommet.

Tri entre les vivants…

De l’inconvénient d’être né en un point du globe que les nouveaux comme les anciens empires jugent négligeable pour l’ordre de leur monde…

Il n’y eut guère que l’acteur français Omar Sy pour lancer un appel aux dons.

Puis l’auteur de ces lignes pour, en vue d’un reportage pour Paris Match et d’un documentaire de cinéma, se rendre dans les camps de Cox’s Bazar où ils se trouvaient parqués, dans la poussière et la boue, sous des bâches trop fines pour la mousson, livrés aux gangs, au racket et aux violences faites aux femmes.

Et ainsi fut ensevelie l’une des grandes injustices de notre temps.

Mais voilà que sort un film, Les Fleurs du manguier, réalisé par le Japonais Akio Fujimoto qui, révolté par cette forfaiture, commence là où je m’arrêtais.

On y voit, aux premières images, dans une de ces huttes du camp géant de Cox’s Bazar que j’avais longuement filmé, deux enfants, Shafi et Somira, rassemblant à la hâte quelques effets, les fourrant dans des sacs plastique et, avec leur maman, courant vers une camionnette.

Un passeur les attend sur la plage, il les pousse, les houspille – « un sac, crie-t-il dans la nuit ! un sac, pas plus ! » avant de les faire monter, avec d’autres, sans ménagement, sur un bateau-lune prêt à lever l’ancre et qui s’arrache au rivage.

Et ils partent pour une traversée qui doit les mener, en principe, jusqu’à la Malaisie.

Le périple est long.

On a soif, faim et il fait froid.

Les vieux meurent d’épuisement, sans soins, sans sépulture, juste une toilette hâtive, un linceul, puis le corps jeté par-dessus bord et abandonné à la mer.

Il faut, quand les garde-côtes surgissent et repèrent l’embarcation, la quitter en toute hâte, plonger dans les eaux noires et froides et nager, si on le peut, jusqu’à la côte.

Là, on gagne une brousse où commence une autre traversée, non moins périlleuse, non moins semée d’écueils et d’embûches, et où, quand on croise des hommes à motocyclette, on ne sait pas si ce sont des âmes pures ou des bandits.

Les familles sont séparées.

Les enfants sont apeurés et continuent, pour se donner du courage, à jouer à « un, deux, trois soleils ».

Et quand, à la fin, ils croient toucher au but, l’eldorado a l’aspect d’un logement de fortune ; et, du manguier dont ils rêvaient, ils ne trouvent que la couleur sur une serviette.

Le film, je le précise, est une fiction.

On croit, bien sûr, à un documentaire.

ll raconte une histoire lente comme la vie, chaotique comme la vie, et qui, soudain, s’accélère.

Comme dans la vie, on ne comprend pas tout, on ne sait pas toujours où l’on est et l’on ne sait pas si, au terme du voyage, c’est bien en Malaisie que l’on arrive ou si l’on est en Thaïlande.

Le film n’est interprété, c’est important de le préciser aussi, que par des Rohingyas, parlant vraiment le rohingya et jouant sans scénario, car la langue rohingya est une langue belle, mais sans écriture fixée.

Et il y a dans ces visages, dans ces gestes filmés caméra à l’épaule, à hauteur d’enfant, des moments si criants de vérité que l’on croit à l’exacte restitution de l’un de ces exodes inhumains qui font de l’océan Indien, comme de la Méditerranée, un cimetière immense.

Mais c’est bien une fiction.

La musique (Ernst Reijseger, magnifique) est celle d’une fiction.

La lumière (tragique, parfois si dense que l’écran en devient presque noir) est celle d’une fiction.

Le film tout entier trouve les accents d’une fable, ou d’une balade mythique, où Jason, Ulysse, Gilgamesh et le vieux marin de Coleridge ont le visage de ces deux enfants perdus dans l’espace et le temps.

Le film est bouleversant et beau.

Atroce et poétique.

Insoutenable de vérité et d’une ampleur épique.

Grâces soient rendues à Akio Fujimoto d’avoir inventé cette fable.

Honneur à lui pour avoir permis aux petits Shafi et Somira d’avoir, deux fois vainqueurs, traversé ce golfe du Bengale que je connais assez pour savoir comme il est redoutable.

Et merci de rappeler que, jusqu’au cœur des ténèbres, persiste une petite flamme qui interdit de désespérer.

Le film est à l’affiche depuis quelques jours.

Il faut le voir sans tarder.

Affiche du film « Les Fleurs du Manguier » de Akio Fujimoto.
Affiche du film « Les Fleurs du Manguier » de Akio Fujimoto. Photo : Arizona Distribution.

Un commentaire

  1. merci pour le commentaire de ce film et le sujet les rohingyas, exode de birmanie vers le bangladesh; françoise; lectrice de la règle du jeu; merci mr bernar henri levy;

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