À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?

Chaque jour, je lis le matin, en me réveillant, et le soir avant de m’endormir. Ce sont des lectures de découvertes et de surprises, qui arrivent comme des bonheurs attendus et toujours surprenants. Le reste de la journée, je lis aussi, bien sûr – lire est, avec l’écriture, ma manière de vivre le temps –, mais je lis différemment, parce qu’il faut alors des informations, ou préparer un travail, réfuter un article, analyser un problème. Je passe aussi beaucoup de temps à relire ce que je viens d’écrire. Je me relis beaucoup. Quand j’écris un article ou un livre, j’ai le sentiment de rédiger dans l’épaisseur de mes propres lectures à venir, qui sont de plus en plus critiques et impitoyables, avec de brefs moments d’exaltation quand même.

Quand je suis avec mes proches, plutôt les fins de semaine, la lecture est souvent une façon d’être ensemble. Ce sont les moments de lecture que je préfère, un roman, un livre d’histoire, un essai deviennent des amis, des compagnons du temps. Une expérience de liberté.

Lire pour moi a aussi un sens très physique, c’est comme absorber une nourriture divine. Des personnages de roman sont entrés en moi, comme une vie en soi, pour reprendre l’expression de Kafka. J’héberge des mondes, des familles, des amours qui poursuivent leur vie quasi autonome dans mon imagination.

Je me rappelle ce jeune homme dont parle Elias Canetti dans Le Flambeau dans l’oreille, qui léchait la page qu’il venait de lire. Je m’y suis rarement essayée, mais j’ai toujours eu le sentiment que, pour finir, lire se ramène à cela.

Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?

Oui, beaucoup, à commencer par Le Rêve d’Émile Zola, que j’ai lu quand j’avais à peine six ans, un vieux livre de poche laissé dans un grand appartement abandonné dans la hâte par ses occupants. Je n’y ai rien compris, mais j’en ai gardé l’essentiel. L’évidence de l’émerveillement devant un monde plus grand que soi. Toute mon adolescence a été façonnée par des révélations de lecture. Je ne citerai que Guerre et Paix, la séduction de Natacha par Anatole et la souffrance du prince André qui renonce à sauver son amour ont imprimé en moi une lucidité désespérée sur l’incommunicabilité humaine, sur l’amour qui se détruit lui-même avec le consentement des parties. Deux exemples aussi des dernières années. La Trilogie transylvanienne, de Miklos Banffy, superbe récit des dernières années de la Transylvanie hongroise, rattachée à la Roumanie après la Première Guerre mondiale. Un monde de passions déchaînées avant l’ensevelissement. Je suis allée à Cluj-Napoca cet été pour retrouver la Kolozsvar hongroise dont je croyais connaître chaque bâtiment. Et aussi le roman de Soma Morgenstern, Étincelles dans l’abîme, qui parle d’une communauté juive dans la Pologne des années 1920, entourée d’autres religions, avec ses fulgurances et ses archaïsmes, grave et joyeuse, en marche tranquille vers l’abîme.

Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?

Je suis de tempérament plutôt curieux, je m’oblige souvent à aller découvrir en détail ce que je n’aime pas trop. Plutôt que d’avoir évité de grandes œuvres, je dirais que je n’ai pas trouvé la passion de les lire en dépit de tentatives maintes fois répétées. C’était le cas avec Céline. Après quelques dizaines de pages, j’ai un sentiment d’inconfort, de négligé, d’un homme qui se déglingue, de quelque chose d’un peu rance et où l’on ne cesse de racler les formes du ressentiment. James Joyce, c’est une autre histoire, je n’ai jamais pu y entrer comme je le voulais. Il y a des textes qui, je crois, se défendent de certains lecteurs.

Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?

Je vous donnerais ma définition d’un mauvais livre : un livre trompeur, un livre imposteur, qui brasse des mythes et des fariboles et veut les faire passer pour la réalité. Je ne peux pas aimer un tel livre. Ce qui ne m’empêche pas dans certains cas de l’admirer infiniment. Ainsi, Atonement (Expiation) de Ian McEwan est un piège de séduction tendu constamment au lecteur, et ce mélange de perversion littéraire et de talent me met mal à l’aise. Je n’aime pas, mais je salue l’artiste. Aussi La Fabrique des salauds de Chris Kraus, somptueux, et pourtant un piège de lecture dont on veut se déprendre mais où l’on s’enfonce toujours plus.

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