Également créatrice de contenu, l’autrice italienne Francesca Tamburini a appris à lire à cinq ans – et ne s’est jamais arrêtée depuis. Longtemps vécue comme une expérience solitaire, sa passion pour la lecture s’est nourrie avant tout de fantasy. Ce genre littéraire parfois dénigré a façonné durablement ses goûts : elle le considère aujourd’hui comme son véritable « chez-soi » littéraire.
En 2023, elle publie son premier roman, Il Custode, suivi en 2025 de La città oltre i confini del cielo – ils s’inscrivent dans la droite ligne de son genre littéraire de prédilection –, tout en développant une présence en ligne faite de partages.
Au fil des années, Francesca Tamburini a construit une communauté de lecteurs séduits par sa manière très personnelle de parler de littérature : accessible, sensible et fondamentalement attachée au plaisir de lire. Son travail ne se limite pas aux réseaux sociaux. Depuis 2023, elle collabore avec Robinson, le supplément culturel du quotidien italien La Repubblica, où tout a commencé par un club de lecture organisé pour les 210eanniversaire d’Orgueil et préjugés de Jane Austen. Un projet qui s’est progressivement transformé en une collaboration éditoriale plus large.
À la croisée de plusieurs mondes – celui de l’écriture, des réseaux sociaux et de la médiation littéraire –, Francesca Tamburini se voit avant tout comme une lectrice. Elle s’adresse notamment à un public jeune, et cherche à construire des ponts entre les lectures contemporaines et les classiques, sans hiérarchie ni jugement. Pour elle, la lecture commence toujours par la curiosité et le plaisir. Dans un univers numérique souvent accusé de détourner ses usagers de la culture, elle défend l’idée que parler de livres en ligne peut, au contraire, susciter des envies de lecture et, paradoxalement, encourager les lecteurs à éteindre leurs écrans pour ouvrir un livre.
Comment tout a commencé et comment cela a évolué au fil des années ?
Le récit a toujours été au centre de ce que je fais. Les livres en sont une partie fondamentale, à la fois en tant que lectrice et en tant qu’autrice, mais mon travail en ligne explore aussi la narration dans un sens plus large – de la littérature aux séries, de la fantasy aux récits de la vie quotidienne. Au fil des années, j’ai construit une communauté avec qui je parle de lecture, d’écriture et du pouvoir émotionnel des histoires sous de nombreuses formes. Depuis 2023, je collabore avec Robinson, le supplément culturel de La Repubblica. Le club de lecture que j’y anime s’est développé progressivement, et aujourd’hui j’écris également pour le magazine des textes sur la littérature et la culture de la lecture – si bien que ce qui avait commencé comme une initiative de lecture partagée a progressivement évolué vers une collaboration éditoriale plus large.
Entretien
Comment votre relation avec la lecture s’est-elle construite avant l’avènement des réseaux sociaux ?
J’ai commencé à lire à cinq ans, bien avant que les réseaux sociaux n’existent. Pendant de nombreuses années, lire était une activité solitaire. Comme je n’avais pas beaucoup d’amis lecteurs, il était difficile de trouver quelqu’un avec qui échanger sur les livres que j’aimais. Cette solitude a façonné ma relation à la lecture : elle était intime, personnelle et profondément immersive. Cette dynamique a changé avec les réseaux sociaux. Malgré tous leurs défauts – et il y en a beaucoup –, l’une de leurs plus grandes forces est le sentiment de communauté qu’ils créent. Soudain, la lecture est devenue une expérience partagée. Cela s’apparentait à faire partie d’un immense club de lecture permanent.
Vous souvenez-vous du premier livre qui vous a fait sentir que la lecture n’était pas seulement un devoir, mais un plaisir ?
La lecture n’a jamais été un devoir pour moi. Dès que j’ai appris à lire, j’ai dévoré tout ce que l’on me mettait entre les mains. Les livres imposés à l’école semblaient rarement relever d’une contrainte – la plupart du temps, je les avais déjà lus. Bien sûr, j’ai toujours préféré les livres que je choisissais moi-même. Parmi les tout premiers que j’ai aimés figurent les livres de Geronimo Stilton. Ils étaient ludiques, imaginatifs et accessibles : le genre d’histoire qui suscite le plaisir de lire chez beaucoup d’enfants. Je ne me souviens pas d’un moment précis où la lecture est devenue un plaisir – elle l’a toujours été.
Et qu’aimiez-vous lire quand vous aviez dix ans ?
La fantasy était déjà mon univers. Je lisais Fairy Oak et Nina, l’étoile de la sixième lune, deux séries de fantasy italiennes qui ont façonné mon imaginaire d’enfant. La fantasy demeure aujourd’hui mon genre de prédilection. Mes lectures sont abondantes et couvrent des genres très divers, mais je reviens toujours à la fantasy. Et c’est également le cas lorsque j’écris : c’est l’espace où je me sens le plus pleinement moi-même.
Quand avez-vous décidé de faire de la lecture une activité publique, et pourquoi avoir choisi cette forme particulière ?
Cela s’est fait assez naturellement. J’étais déjà présente sur les réseaux sociaux en tant que créatrice de contenu. J’y partageais mes expériences, les livres en faisaient partie – et en particulier mon parcours d’écrivaine en devenir. Lorsque la tendance BookTok sur TikTok a pris de l’ampleur, j’ai remarqué que les vidéos où j’évoquais des livres résonnaient davantage. J’ai donc donné plus de place à cette part de moi – la lectrice et l’écrivaine – sur les réseaux. Ce n’était pas une stratégie, mais la fin de ma solitude de lectrice grâce à un nouvel espace de partage.
Comment vous servez-vous des outils numériques pour atteindre un si large public ?
J’essaie de rendre les livres accessibles plutôt qu’intimidants. Les plateformes numériques permettent d’aborder un roman classique d’une manière qui ne paraît ni académique ni distante. Il est certes difficile d’offrir une analyse littéraire approfondie dans une vidéo de 60 secondes, mais on peut éveiller la curiosité. Et la curiosité est puissante.
Comment définiriez-vous aujourd’hui votre rôle : lectrice, passeuse, prescriptrice, critique ?
Avant tout, je suis une lectrice. Je n’aborde pas les livres avec l’intention de les juger à travers un prisme purement académique. Dans ce sens, je m’éloigne de la critique traditionnelle.
Je dirais que je suis une médiatrice et une passeuse. Je m’adresse également à un public jeune, principalement des adolescents, et cherche à décomplexer la lecture. Les classiques restent essentiels, mais toute lecture a sa valeur. Je cherche à construire un pont : partir de là où l’on est, tout en laissant ouverte la possibilité d’aller plus loin. Il y a toujours davantage à explorer.
Les réseaux sociaux sont-ils, selon vous, un espace de simplification ?
Certainement, mais pas nécessairement de manière négative. Les réseaux sociaux vous obligent à être concis. Ils vous poussent à distiller les idées. On peut y voir une simplification au détriment de la profondeur, ou au contraire un moyen de rendre les contenus accessibles à tous. Beaucoup de personnes ont l’impression que la littérature – en particulier les classiques – est réservée aux experts. Si les réseaux sociaux permettent de rendre ces œuvres plus accessibles, même par une introduction simplifiée, ils jouent alors un rôle précieux.
Si les likes, les vues et les commentaires disparaissaient, parleriez-vous des mêmes livres ?
Absolument. Je ne suis pas toutes les tendances. Il y a des genres très populaires sur BookTok qui ne résonnent pas chez moi. Ce n’est pas que je les considère comme mauvais ou inférieurs, mais ils ne correspondent pas à mes goûts. Si j’arrêtais de parler de ce qui m’intéresse juste afin de poursuivre des chiffres, je perdrais la raison pour laquelle j’ai commencé. Je parle des livres qui me semblent authentiques, et cela ne changera jamais.
Que perd-on et que gagne-t-on en parlant de littérature sur les plateformes numériques ?
On peut perdre de la profondeur. Mais on gagne en portée. Personne ne commence à lire Dostoïevski du jour au lendemain. En découvrant des lectures variées, la curiosité finit par se manifester. Cela s’est passé ainsi pour moi. J’ai grandi avec les livres et ai fini par me lancer : « Pourquoi ne pas essayer Jane Austen ? ». Je me suis ensuite intéressée à Brontë, puis à d’autres classiques. Dans un monde où la capacité d’attention diminue et où la distraction est constante, évoquer des livres sur les réseaux sociaux peut, paradoxalement, aider à s’éloigner des réseaux sociaux et à ouvrir un livre.
Les réseaux sociaux changent-ils radicalement la manière dont on critique des livres ?
La critique traditionnelle tend à être verticale : de l’expert vers le lecteur. Les réseaux sociaux sont horizontaux. C’est une conversation plutôt qu’une évaluation. Sur les plateformes numériques, les lecteurs répondent immédiatement, débattent, réinterprètent. La discussion est plus émotionnelle, plus spontanée, parfois moins rigoureuse mais aussi plus vivante. Il s’agit moins d’« autorité » que d’expérience partagée.
Qui détient selon vous le plus de pouvoir aujourd’hui : l’éditeur, l’algorithme ou l’influenceur ?
L’éditeur, en tout cas, n’en a plus l’exclusivité. Aujourd’hui, beaucoup de pouvoir réside dans les chiffres : visibilité, engagement, découvrabilité. Les éditeurs doivent tenir compte de ce qui circule déjà en ligne. Les tendances influencent les acquisitions. L’apparition de rayons « BookTok » en librairie témoignent sans équivoque de cette évolution. Mais cela n’est pas un phénomène dû aux seuls influenceurs. L’algorithme joue un rôle déterminant dans la visibilité des contenus. Et les influenceurs eux-mêmes, à leur tour, sont influencés par ce qui fait réagir le public. Je dirais donc que c’est un système : l’algorithme amplifie certaines voix, les influenceurs façonnent les conversations, et les éditeurs s’adaptent à ce qui semble fonctionner. Ce n’est pas toujours juste. Certains livres excellents peuvent ne jamais gagner en visibilité parce qu’ils ne correspondent pas à la tendance. C’est l’une des limites du paysage actuel. Mais c’est la réalité dans laquelle nous évoluons.
Comment voyez-vous la place qu’occupent aujourd’hui les influenceurs dans le paysage littéraire contemporain ?
Les influenceurs sont devenus une partie de l’écosystème. Qu’on le veuille ou non, ils sont désormais l’un des ponts entre les livres et les lecteurs. Ils ne remplacent pas les critiques, les éditeurs ou les universitaires mais opèrent dans un espace différent, plus rapide, plus informel et plus guidé par l’émotion. Dans certains cas, ils peuvent donner de l’écho à des livres qui resteraient autrement invisibles. Dans d’autres, ils renforcent des tendances. Mais, globalement, ils ont rendu la littérature à nouveau visible dans des endroits où elle ne l’était plus, surtout auprès des publics plus jeunes.
Pensez-vous que les réseaux sociaux ont créé une nouvelle élite littéraire – moins savante mais tout aussi normative – où l’apparence et la mise en scène de la lecture prennent le pas sur la substance des livres ?
Oui, en partie. Il existe, en ligne, un aspect performatif de la lecture. Les étagères esthétiques, les défis de lecture, une certaine pression de lire constamment… Mais cela n’invalide pas la lecture elle-même.
Lire léger, c’est déjà lire – et c’est essentiel. Sans ces portes d’entrée, beaucoup ne liraient pas du tout. Les tendances ne créent pas seulement du bruit : elles font naître des lecteurs. Et quand la curiosité s’allume, elle peut toujours mener plus loin. Il n’existe pas de chemin alternatif caché où l’on deviendrait soudain un érudit littéraire rigoureux. Oui, il peut y avoir une part de performance. Mais il y a aussi, indéniablement, un enthousiasme sincère.
Pensez-vous que les réseaux sociaux contribuent à démocratiser la lecture ?
Oui, les réseaux sociaux abaissent les barrières. On n’a pas besoin de diplôme universitaire pour parler d’un livre. On n’a pas besoin d’écrire dans un langage spécialisé. Il suffit de s’y intéresser. Cela ne veut pas dire que toutes les opinions se valent en profondeur ou en rigueur. Mais cela permet à davantage de voix de participer à la conversation. La littérature était auparavant médiatisée par des institutions ; les réseaux sociaux ouvrent cet espace. Ils rendent la lecture moins exclusive et plus accessible.
Selon vous, que manque-t-il encore à la critique littéraire contemporaine ?
Parfois, l’accessibilité. La critique littéraire traditionnelle peut sembler éloignée des lecteurs ordinaires. Elle peut être brillante, nécessaire et intellectuellement riche, mais aussi intimidante. Il y a de la place pour une critique à la fois rigoureuse et accueillante, qui ne simplifie pas à l’excès mais n’exclut personne non plus. Le vrai défi n’est pas de choisir entre profondeur et accessibilité, mais de trouver comment les relier.
Que pensez-vous de l’étiquette « influenceuse littéraire » ? Préféreriez-vous un autre terme ?
Je ne suis pas particulièrement attachée au mot « influenceuse ». Je me vois avant tout comme une créatrice de contenu – et une lectrice. Je crée du contenu sur les livres parce qu’ils occupent une place centrale dans ma vie. Le terme « influenceuse » porte souvent une connotation commerciale, comme si mon rôle principal était de vendre quelque chose. Mais je ne me considère pas comme quelqu’un qui dicte ce que les autres doivent lire. Si je devais choisir, je dirais simplement que je suis une créatrice de contenu qui parle de livres.
Que répondriez-vous à quelqu’un qui vous accuse d’« ubériser » la littérature ?
Je dirais que je ne remplace rien. « Ubériser » suggère transformer quelque chose de complexe en un service rapide et transactionnel. Mais la littérature n’est pas une course en taxi. Elle reste aussi complexe qu’elle l’a toujours été. Une courte vidéo sur un livre n’en diminue pas la profondeur : elle peut juste donner envie de le lire. La littérature ne se rétrécit pas parce que plus de gens en parlent – au contraire, elle s’élargit.
Quel type de lectrice êtes-vous ?
Je suis une lectrice chaotique. Certains mois, je lis sans cesse ; d’autres, je peine à terminer un seul livre. Parfois je dévore un roman en une seule journée ; d’autres fois je l’emporte avec moi pendant des semaines. Je lis souvent deux ou trois livres en même temps, surtout s’ils appartiennent à des genres divers. Mon humeur guide souvent ma lecture. Je n’aborde pas les livres de manière rigide ou systématique. Si la fantasy reste le genre qui me touche le plus – et celui que j’écris – je lis en réalité très largement. Ce qui compte avant tout, c’est la curiosité : je me laisse attirer par ce qui m’intéresse à ce moment-là.
Qu’attendez-vous d’un livre, et qu’est-ce que vous n’en attendez surtout pas ?
J’attends d’un livre qu’il me laisse une nouvelle perspective, un sentiment, une phrase. Je suis souvent plus intéressée par les livres qui suscitent des questions que par ceux qui offrent des réponses claires. Je n’attends pas d’un livre qu’il m’explique la vie ni qu’il résolve quoi que ce soit pour moi. Je n’attends pas non plus la perfection. Ce que j’espère, c’est une connexion – émotionnelle, intellectuelle, ou même simplement intuitive. Si je ferme un livre en ayant le sentiment que quelque chose a changé, même légèrement, cela me suffit.
La lecture est-elle une manière d’échapper au monde, ou d’y entrer plus profondément ?
Je pense que c’est un peu des deux. Lire peut donner l’impression de s’évader, surtout avec la fantasy, mon genre préféré : on plonge dans un autre monde. Mais même là, tout est profondément humain. On lit sur le pouvoir, la peur, l’amour, l’injustice, l’espoir – juste vus sous un autre angle. La lecture peut sembler nous éloigner de la réalité, mais en réalité, elle nous aide à la comprendre autrement.
Quel livre rêveriez-vous de voir adapté au cinéma, et dans quel style ?
En tant qu’écrivaine, ma réponse honnête est : mes propres livres. Ce sont des histoires de fantasy que j’imagine comme des films d’animation : riches visuellement, nuancés émotionnellement et débordants d’imagination. Bien sûr, c’est un rêve. Il existe déjà tant de livres extraordinaires qui mériteraient des adaptations, mais, du point de vue d’une autrice, voir ses propres personnages prendre vie à l’écran serait quelque chose d’incroyablement spécial.
Quelles ont été les plus belles surprises issues de votre activité sur les réseaux sociaux ? Et les pires ?
La plus belle surprise a été la communauté. Voir combien de personnes aiment sincèrement les livres – à tous les âges et de tous horizons – continue de me surprendre. La chaleur humaine, les messages de lecteurs qui disent avoir ouvert un livre grâce à une vidéo, l’enthousiasme partagé… je ne le tiens jamais pour acquis. Même recevoir des livres de la part d’éditeurs me semble encore irréel : le fait que quelqu’un vous confie des histoires avant qu’elles n’atteignent les lecteurs est un vrai privilège.
Quant aux aspects les plus difficiles, il y a peut-être la pression qui accompagne parfois la visibilité, ce sentiment constant de devoir lire plus, faire plus, produire plus. Mais même cela fait partie de l’apprentissage : apprendre à protéger son propre rythme.
Si vous aviez le pouvoir de forcer Donald Trump ou Vladimir Poutine à lire un livre, lequel choisiriez-vous – et pourquoi ?
Je choisirais Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Cela peut sembler une réponse naïve. On pourrait citer des œuvres monumentales comme Macbeth ou Les Frères Karamazov, des textes qui explorent le pouvoir, l’ambition, la culpabilité et la responsabilité morale avec une grande profondeur. Mais ces œuvres exigent un effort, une interprétation et une volonté de s’engager avec la complexité. Le Petit Prince vous atteint différemment. Il parle de pouvoir, de la responsabilité, de la richesse et de l’amour avec une clarté émotionnelle et une simplicité désarmante. S’il existe ne serait-ce qu’un petit espace pour la réflexion, je crois qu’un livre qui s’installe doucement a plus de chances d’être entendu qu’un livre qui exige d’être déchiffré. Parfois, la simplicité n’est pas l’opposé de la profondeur : c’en est une autre forme.
Francesca Tamburini
