J’ai très jeune beaucoup aimé Marguerite Duras. C’était dans les années où tout arrivait ensemble : la fatigue des études, la province trop étroite, la découverte tardive – et pourtant brutale – que le monde avait été fait sans m’attendre. Ses livres semblaient répondre à cela. Ils parlaient bas, mais avec une gravité qui convenait à l’époque de la vie où chaque phrase paraît décisive.
Je les lisais avec reconnaissance. Ils offraient une forme à ce qui n’en avait pas encore. Les figures obstinées qu’ils contenaient donnaient l’impression qu’il existait quelque part une intelligence patiente du réel. J’y revenais souvent, comme on retourne vers un lieu où l’on a compris quelque chose pour la première fois.
Puis les années ont passé.
Ce qui avait paru d’une profondeur insondable révélait peu à peu sa mécanique : les mêmes gestes, les mêmes inflexions de phrase, la même gravité appliquée à des matériaux qui finissaient par se ressembler.
Ce n’était pas une rupture. Plutôt une lente décoloration.
Je continuais à ouvrir ses livres, par fidélité d’abord. Mais quelque chose s’était déplacé – peut-être en moi, peut-être dans la langue même qui n’avait plus tout à fait le même poids. Les pages autrefois hospitalières semblaient désormais trop closes sur leur propre climat. Il arrivait alors une chose un peu triste : je reconnaissais très bien ce que j’avais aimé, mais je ne pouvais plus y entrer. Et je comprenais que la lecture obéit à la même loi que le reste. Les livres qui nous ont faits appartiennent à un moment du temps. Ils continuent d’exister, bien sûr, mais dans une région de la mémoire où l’on ne retourne plus qu’avec précaution. Comme on visite une maison d’enfance dont les pièces ont rétréci.
Il me semblait désormais qu’elle avançait dans la littérature comme on entre dans une pièce déjà pleine de silence. Elle avait cette manière de parler du monde qui semblait toujours arriver après la catastrophe, mais une catastrophe très polie, presque administrative. Chez elle, l’amour brûlait beaucoup, mais à feu très bas, comme un réchaud oublié dans une cuisine de province.
On disait qu’elle écrivait peu. C’était faux. Elle écrivait surtout en retirant des choses. À la fin, il restait trois mots, un verre, une pluie sur le Mékong et quelqu’un qui attendait. L’attente, chez elle, était un métier. On attendait un amant, un bateau, une phrase – et parfois même le sens. On aurait pu croire à une économie de moyens. En réalité c’était plutôt une stratégie de siège : moins il y a de meubles, plus l’écho travaille.
Dans les studios de télévision, elle regardait les journalistes avec une patience fatiguée, comme une institutrice revenue de tout, sauf du désir de corriger des copies. Elle s’asseyait, croisait les mains, et l’air devenait immédiatement plus lent. Elle parlait doucement, pas pour être entendue : pour qu’on s’approche. Les journalistes faisaient alors le petit mouvement d’oiseau inquiet, le buste en avant, le stylo prêt, comme si la phrase suivante allait contenir un secret d’État ou la recette d’un gâteau très compliqué.
Elle disait souvent « C’est ça ». Personne ne savait très bien ce que c’était. Mais on avait l’impression que si l’on restait encore un peu, dans cette phrase inachevée, on finirait par le comprendre. Ou par écrire soi-même un roman de trente pages où quelqu’un boit un verre en regardant la mer. Et c’était peut-être cela, au fond, la leçon durassienne : enlever assez de mots pour que le lecteur, pris de vertige, fasse lui-même le reste.
Et puis, assez tard dans l’histoire, pas très tard, non, mais assez tard pour qu’on se demande d’où il sortait exactement, apparaît Yann Andréa. Il a une vingtaine d’années, peut-être un peu plus, une allure sérieuse et cette détermination tranquille de ceux qui ont décidé d’aimer quelqu’un de célèbre avec méthode.
Il écrit des lettres. Beaucoup. Des lettres longues, appliquées, où l’admiration se déploie comme un tapis rouge. Mais la situation n’est pas simple : on n’écrit pas à Marguerite Duras comme on écrit à sa cousine de Quimper.
Elle finit par répondre. On imagine la scène : quelques feuilles, un verre à côté, la mer peut-être. Puis un jour il arrive. Il s’appelle désormais Yann Andréa, avec cet accent déplacé comme une pièce ajoutée après-coup à un meuble ancien.
À partir de là, il occupe une position assez précise : présence constante, silhouette dans l’embrasure des portes, lecteur attentif, secrétaire possible, mystère probable. Les journalistes le regardent avec une curiosité professionnelle. Ils essaient de comprendre la fonction exacte.
Ce n’est pas simple.
Il parle peu, mais quand il parle il parle de Duras. Il écrit aussi, mais il écrit sur Duras. On pourrait croire à une spécialisation universitaire très poussée : études durassiennes, option immersion complète.
Lui semble trouver cela très naturel. Il se tient à côté d’elle avec l’application des satellites qui ont compris depuis longtemps que leur trajectoire dépend d’un seul centre de gravité.
Et pendant ce temps, dans les salons littéraires, certains se demandent encore s’il s’agit d’un personnage, d’un témoin, d’un secrétaire, d’un amoureux ou d’une invention particulièrement réussie de la littérature française.
Yann Andréa, lui, n’a jamais vraiment tranché. Ce qui, à bien y réfléchir, était peut-être la meilleure solution.
Toujours est-il que dans La pute de la côte normande, Marguerite Duras parle de Yann Andréa. Qui crie contre elle. Qui « devient un homme qui veut quelque chose, mais qui ne sait pas quoi », qui crie « pour dire qu’il ne sait pas ce qu’il veut. Et il crie aussi pour savoir, pour que, dans ce flot de paroles, il sorte de lui-même ce renseignement sur ce qu’il veut. » Elle finit par penser que ce qu’il veut, c’est tuer le livre. Non seulement le livre qu’elle est en train d’écrire, cet été 1986, et qu’il tape tous les jours deux heures, pas seulement ce livre-là, mais « le livre en soi ». Elle pense que « c’était comme un but : tuer ça ».
Pourquoi évoquer cette histoire ?
Parce qu’elle raconte ce que nous voulons tous. Nous voulons tous ça : tuer ce qui nous écrase, et parfois nous allons en analyse pour le faire, pour accomplir ce meurtre. S’agit-il chaque fois d’une version supplémentaire du « meurtre du père » dont la psychanalyse affirme la nécessité vitale ? Je ne sais pas. Je ne crois pas. Il n’y a pas que le père qui puisse écraser. Il y a d’autres éléphants. Nous en sommes tous là, à chercher une vie qui ne soit pas une vie de galérien, assis à notre banc avec nos semblables, ahanant, comme dit Pierre Michon, attendant la soupe, ramant.
Ne pas faire comme Yann Andréa, ne pas passer sa vie dans la fureur, dans l’impuissance, mais faire ce qu’il faut pour que le bagne s’ouvre enfin, pour que ce qui est en soi depuis toujours scellé bouge enfin ; pour avoir quelque chance de devenir enfin, et peut-être même une fois pour toutes ce qu’on souhaite, et le demeurer. Quand parler avec un analyste fait ça, obtient ça, cette joie, quand parler nous renseigne sur ce qu’on veut, et nous arrache à la fureur impuissante, le plaisir est incommensurable.
