La vallée de Formazza est le lieu où se trouve l’une des plus anciennes colonies Walser, aux confins de la vallée de Goms, terre mère de ce peuple qui, par de lents déplacements migratoires, s’établit sur les cimes alpines où il travailla la terre à des altitudes où personne ne s’était jusque-là aventuré.

Au début du XIIIe siècle, les Walser passèrent le col du Gries et arrivèrent à Formazza où ils s’implantèrent de manière durable dans ce qui était alors un simple alpage.

Ces montagnards infatigables, munis de leurs maigres avoirs, apportèrent également avec eux leur savoir-faire, leurs usages, leurs traditions ; ils avaient gardé un sens profond de la vie en communauté et surtout, de leur langue, le Walsertitsch – l’allemand Walser – qui est une forme archaïque du haut-allemand d’origine alémanique ou, si l’on en croit une théorie linguistique plus récente, dériverait du scandinave d’origine saxonne.

Cette langue ancienne, transmise oralement de génération en génération et jusqu’à aujourd’hui encore parlée dans notre vallée, représente incontestablement l’élément fondamental qui distingue et rassemble, plus qu’aucun autre, avec ses variantes locales, les Walser disséminés tout au long de l’arc alpin.

À part la langue, il y a un autre aspect de la culture Walser qui exprime de façon emblématique l’esprit de ce peuple : c’est la religiosité qui imprègne tous les aspects de sa vie, mêlée parfois au magique, allant jusqu’à effleurer la superstition. La présence du divin dans les gestes quotidiens les plus simples est déjà perceptible dans la façon qu’ont les habitants de la vallée de Formazza de remercier : « Fergälts Gott tüsuk maal, treschtä Gott un ärleŝchä Gott dini abkschtorbnu seelä » – « Que Dieu te récompense mille fois, qu’Il te console et qu’Il libère l’âme de tes ancêtres ».

Dessin représentant La migration des Walser par les cols.
La migration des Walser par les cols.

Au-delà des lieux sacrés disséminés à travers la vallée – églises, oratoires et chapelles – où s’exprimait la religiosité comme expérience de communauté, le foyer est le lieu où la spiritualité est vécue au quotidien. 

Dans le dialecte de Formazza, il existe deux mots pour dire « maison » : « Hüs » pour définir l’habitat, l’édifice ; « Hei » pour désigner la maison comme foyer, lieu des liens affectifs, de l’amour de la famille, dont un curieux proverbe révèle toute l’importance : « Hei éscht Hei, wen s grat dem Tiful im Fétlu wei! » – « Le foyer c’est le foyer, quand bien même il se trouverait dans le cul du diable ! ».

À l’intérieur de l’habitation, l’attention portée au spirituel se retrouve sur divers éléments concentrés au cœur de la maison, dans la shtuba (salle), la pièce la plus chaude où l’on accouchait, où l’on se réunissait à l’occasion des fêtes, où l’on accueillait les hôtes, où l’on soignait les malades, où l’on mourait. Un symbole religieux était gravé sur chaque meuble de la maison, des buffets aux coffres et aux berceaux des nouveau-nés. À Formazza, par exemple, sur une table en noyer du XVIIIe siècle, on peut lire : « Trink und éss un Gott nit fergéss » – « Mange et bois, et que tu n’oublies pas Dieu », un proverbe que l’on répète encore aujourd’hui dans les moments conviviaux. 

Quand on construisait une maison, on prévoyait la « Seelubalkjé », la petite fenêtre de l’âme, que l’on ouvrait quand mourait un parent, pour permettre à son âme de rejoindre plus facilement l’au-delà. À l’inverse, à l’occasion de la fête des morts, le 2 novembre, les mêmes âmes étaient invitées par la famille à venir leur rendre visite, et pour cela on laissait une place libre sur les bancs autour de la « Schteiofä » – la grande pierre chauffée par un feu – et l’on gardait une lampe allumée toute la nuit. La lumière et la chaleur sont des symboles de l’amour qui dure au-delà de la mort.

Sur les poutres de la « Schtuba », outre l’année de construction de la maison et les initiales du nom du propriétaire, on n’oubliait jamais de graver le monogramme IHS (Jesus Hominum Salvator – Jésus Sauveur des hommes) ainsi qu’une demande de protection à Dieu ou à la Vierge pour les gens qui habitaient là et leurs hôtes. Dans un angle de la pièce, entre deux fenêtres, il y avait toujours une sculpture en bois d’un Christ en croix, un petit autel autour duquel la famille se réunissait pour réciter ensemble les prières du soir. 

Chaque moment de la vie, depuis la naissance jusqu’à la mort, était accompagné par les rituels et les traditions, qui confirment la présence de cette spiritualité. À la naissance d’un nouveau-né, les parents mettaient de côté un fromage d’alpage que l’on rangeait dans le grenier, bien au frais et au sec, où il était conservé jusqu’à la mort de cette personne, moment où il serait partagé entre les convives au cours du repas de la veillée funèbre. La mort, en effet, peut surgir au moment le plus inattendu et, quand on est pauvre, il faut toujours, aux occasions solennelles, pouvoir être en mesure de dresser la table avec un repas. Quand cette personne avait eu la chance de vivre une longue vie, le fromage avait vieilli au point qu’on devait le raboter pour pouvoir le manger. Quels sentiments pouvaient susciter, au fil des années, la vue du fromage du jour de sa mort ! Pour sûr, la mort devenait quelque chose de naturel, que l’on envisageait sans crainte, comme il est juste qu’il soit.

Même le jeu pouvait offrir un moment de méditation religieuse. Dans un pâturage, on gravait sur une pierre un jeu pour les enfants qui avaient comme tâche de s’occuper des vaches. Ce jeu s’appelait le « Z Hémmelfarä » – « la course au paradis ». Il s’agit d’une série de trous taillés dans une dallette, disposés de façon à former une croix ; en partant depuis le bas, c’est-à-dire depuis la région de l’enfer, sept trous conduisaient aux bras de la croix qui représentaient le purgatoire, puis, trois trous plus haut, on rejoignait le paradis. Chaque joueur avait, pour marquer l’étape sur le parcours, un bâtonnet en bois et un couteau de poche servait de dé ; après l’avoir lancé en l’air, si le couteau tombait du côté de l’onglet d’ouverture de la lame, on montait d’un pas, sinon il fallait s’arrêter. Celui qui arrivait le premier au paradis avait gagné. Ces chiffres sont riches de symbologie : sept comme les œuvres de miséricorde que l’on doit mettre en pratique pour arriver au purgatoire, trois comme les vertus théologales nécessaires pour gagner le paradis. 

Dieu, la Madone, les saints, les âmes des morts étaient invoqués pour demander la protection contre l’adversité – que l’on songe seulement aux éboulements, aux avalanches, à la foudre, à la grêle – et contre tous les désastres que, pensait-on, le diable en personne provoquait. 

Chaque année, le 25 juin, qu’il fasse beau ou mauvais temps, les habitants de Formazza remontaient la vallée en une procession pour franchir le col Saint-Jacques et marcher vers l’hospice et le sanctuaire du Saint-Gothard. Les gens de la vallée parcouraient quelque quarante kilomètres à pied pour demander au saint la bénédiction pour les personnes et pour les animaux et aussi pour que leur fût accordée la grâce d’une bonne année. Ces processions étaient l’occasion pour eux de s’adonner à quelques mondanités, si bien qu’en 1610, après que le curé de Formazza s’était plaint de cette situation auprès de l’évêque de Novare, il fut décidé de transformer ce voyage en une procession à travers la vallée qui allait vers le sanctuaire d’Antillone, où jusqu’aujourd’hui on peut voir, dans une fresque du début du XVIIe, une scène de l’ancienne procession au Gothard. Jusque dans les années 1960, les Walser du village voisin de Salecchio faisaient le pèlerinage au sanctuaire d’Antillone, portant sur les épaules leur Madone en priant et en chantant pour invoquer la pluie dans les périodes de sécheresse et le soleil quand sévissait le mauvais temps.

Le village Walser de Salecchio, on voit des maisons rudimentaires en bois et en pierre et un clocher d'aglise, dans un village perché sur les hauteurs des alpes italiennes.
Le village Walser de Salecchio (Val Formazza).

De véritables rituels accompagnaient toutes les activités de la vie quotidienne. Au moment de la semence des pommes de terre, par exemple, on invitait par la prière les âmes des morts à veiller sur la récolte et, avec le revers du râteau, on dessinait dans la terre du champ une étoile protectrice. Si d’aventure à l’automne la récolte était bonne, les vieilles femmes du village prédisaient : « Fél Häpfla tittän Schpösa » – « Une récolte aussi abondante promet une épouse ». Pour les femmes, pouvoir se marier était un objectif important et ce désir était bien compréhensible si on pense aux difficultés qu’elles devaient affronter pour survivre seules à la montagne sans le soutien d’un homme. Le mariage garantissait la répartition des tâches à accomplir et les enfants qu’il engendrerait – s’ils représentaient des bouches à nourrir, ils étaient aussi la promesse de nouvelles forces de travail et d’une protection future pour les vieux jours et la maladie. C’est pour cela que les jeunes filles espéraient toutes du fond du cœur devenir cette épouse et qu’elles entreprenaient, chaque été, le jour de l’Assomption, la procession pour Ulrichen et traversaient le col du Gries pour demander à la Madone la grâce de rencontrer un époux sincère, honnête et, si possible, riche – ce qui voulait dire simplement quelqu’un qui fût propriétaire d’un bout de terre et de quelques têtes de bétail.

Les vaches représentaient un bien précieux, de ces bêtes dépendaient en grande partie la survie du foyer et, pour cette raison, on en prenait grand soin, sans jamais oublier de les recommander à la protection des saints. Chaque année, la veille de la montée des vaches à l’alpage, les éleveurs s’adonnaient à un rituel ancien en allumant une bougie qui avait été bénie au préalable et, tandis que coulaient trois gouttes de cire sur les cloches qui paraient le cou des bêtes, ils invoquaient Saint Antoine pour qu’il veille tout l’été sur le bétail. Quand une vache tombait malade et qu’aucun remède à base d’herbes ni aucune autre préparation curative ne se révélait efficace, on attribuait la cause de la maladie au démon, que l’on combattait avec le « Prekchä », une sorte d’exorcisme qui était pratiqué par des femmes aux pouvoirs spéciaux. Le jour de la Saint Jean, on faisait brûler dans un brasier des fleurs bénies, des rameaux et du bois de genièvre et, tandis que la fumée de ce feu allait à la rencontre de l’animal, on prononçait les antiques prières oubliées de nos jours. Avec ce rituel, qui était parfois pratiqué sur les personnes, une fois vaincu le démon, on pouvait espérer que la maladie serait vaincue avec lui. 

On retrouve la spiritualité du peuple Walser jusque dans les arcanes du monde fantastique. Les authentiques protagonistes de ce monde étaient le « Tiful » – le diable –, et les « Haksä » – les sorcières. 

À Morasco, sur la paroi rocheuse du « Hémmelbärg », au-delà des rives du lac, on trouve une trace obscure qui, selon la légende, aurait été un passage ouvert par le diable pour enlever un troupeau qui paissait à l’alpage Nefelgiù. Après avoir entendu les supplications des bergers, le diable consentit à rendre le bétail en échange d’une âme ; mais les bergers réussirent à tromper le malin en lui livrant un animal. Depuis lors, tous les soirs sur les alpages les fromagers et les bergers récitent l’Évangile de Saint Jean pour invoquer la protection des troupeaux contre le diable.

Quand on ne trouvait plus un objet perdu, on disait : « der Tiful hokchät drüf » – « le démon s’est accroupi dessus ». Il ne servait à rien de le chercher : il fallait recourir aux soins d’une femme aux dons spéciaux et prier un psaume particulier en invoquant Saint Antoine de Padoue et, par son intercession, attendre que le démon s’en aille.

Une autre légende évoque le projet maléfique qu’ourdirent les « Häksä » contre les habitants de Morasco. On raconte que, jalouses du bonheur des paysans, elles devinrent folles de colère et décidèrent de causer la chute de deux grosses moraines, que l’on peut voir encore aujourd’hui, pour détruire le village. Une des sorcières se mit à tirer les rochers en avant tandis que l’autre les poussait par derrière. Le chat de Sainte Anne cependant s’en aperçut et commença à s’agiter et à tourner vivement autour de l’église, si bien que la sainte fut alertée et intervint pour empêcher la disgrâce ; de la sorte, les sorcières manquèrent de force et durent renoncer à accomplir leur méfait. Un tableau qui se trouvait un temps dans l’oratoire de Morasco est aujourd’hui conservé dans la petite église sur la colline de Riale, qui représente la sainte avec son chat fidèle.


Traduit de l’italien par Samuel Brussell.

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