« My friends ask : do you have anybody in Iran ? Yes, 92 millions »

Cette stimulation de dialogue, très reprise sur les réseaux sociaux d’Iraniens de la diaspora depuis plusieurs semaines, m’avait particulièrement touchée pour l’écho qu’il faisait résonner en moi. Il se trouve qu’on me pose très souvent la question de savoir si j’ai de la famille proche en Iran. Or, je n’en ai pas. Mes parents ont quitté l’Iran à la fin des années 1970, et n’y sont jamais retournés. La plupart de leurs frères et sœurs sont partis également, comme beaucoup de personnes de leur génération. Ces départs ont contribué à forger cette diaspora iranienne que l’on trouve aujourd’hui dans tant de pays démocratiques à travers le monde : au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en Suède, au Canada, en Allemagne, en Suisse, en France. Parfois même en Australie. Ainsi, je connais mal la plupart des membres de ma famille, qui sont éclatés aux quatre coins de la planète. Sur Facebook, je suis connectée à des personnes qui me sont reliées par le sang, mais que je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer. Des hommes et des femmes que je ne reconnaîtrais pas dans la rue. 

L’exil, qui a suivi la Révolution islamique a distendu les lignées sans créer de vraie communauté ailleurs. C’est ce qui distingue l’immigration iranienne d’autres diasporas, qui se sont historiquement regroupées dans des zones précises, en lien très souvent avec un passé colonial. Pour les Iraniens, le schéma n’est pas le même. Dans la majorité des cas, chaque Iranien ou Iranienne qui a quitté son pays a tenté de rebâtir sa vie, plus ou moins seul, là où c’était possible, à partir de rien. Petits ilots disséminés. Alors oui, j’ai quelques cousins et cousines qui ont grandi en Iran. Mais presque tous se sont hâtés de quitter le pays pour poursuivre leurs cursus à l’étranger, passant des concours d’une extrême difficulté pour être admis là où ils le souhaitaient, et là où c’était possible. Ainsi, ma cousine Yas termine ses études de médecine au Texas. Bien qu’elle soit brillante, son parcours d’exil lui a fait perdre plusieurs années dans son parcours, mais elle a été prête à ce sacrifice pour quitter l’Iran et intégrer le système américain. Ma cousine Vida* travaille comme biologiste à Toronto, après avoir intégré un Master spécialisé sur place, à l’issue de procédures longues et complexes. Sa sœur Leïla est psychanalyste en Malaisie. Des milliers de kilomètres nous séparent les uns des autres. Nous nous tenons au courant des mariages, des naissances, des divorces, à distance. Nous nous suivons sur les réseaux. Le son de nos voix nous est le plus souvent inconnu, ou il a été oublié. C’est ça, la réalité de la diaspora iranienne. Des noms, des visages, des liens à la fois proches et inexistants. 

Ce n’est pas toujours simple à expliquer quand on me pose la question. Cette question-là, si innocente, si automatique. As-tu de la famille proche en Iran ? Je réponds non, parce que la réponse est non. Et en disant ce non, syllabe unique, j’ai l’impression de décevoir. Après tout, si je n’ai pas de proche sur place, si je ne m’inquiète pour personne en particulier, est-ce que ce conflit me touche vraiment ? Est-ce que je ne fais pas semblant de me montrer concernée, alors qu’au fond, je ne le suis pas ? En face, mes interlocuteurs paraissent déstabilisés. Quelque chose se fissure. Quand ils apprennent que malgré ce nom de famille, Azmayesh, qu’ils ont mis des semaines à prononcer correctement, malgré ces cheveux noirs et cette peau foncée, je ne suis jamais allée en Iran et n’ai pas de famille proche sur place, émerge l’impression d’une sorte d’usurpation. 

On me laisse une deuxième chance : « Mais tes parents ? Eux, ils ont bien des proches là-bas ? » Peut-être qu’on pourrait compter sur mes parents pour limiter les dégâts. Je réfléchis. Mais non, ils ne vont pas nous aider sur ce coup-là. Mes parents suivent avec une assiduité extrême toute l’actualité de l’Iran, pleurent lorsque la répression sévit, se réjouissent quand le régime est affaibli, mais pour autant, leurs pensées ne se tournent pas vers quelqu’un en particulier quand les nouvelles leur arrivent. J’ai fini par les confronter sur le sujet. Pourquoi ne sont-ils pas davantage inquiets pour les gens qu’ils connaissent ? N’ont-ils pas de cœur ? « Il y a une raison pour laquelle vous n’êtes pas préoccupés par le sort de Amou Abdi, Ameh Maryam, ou Daei Tchanguiz ? » Je leur cite-là ces hommes et ces femmes, amis d’enfance, cousins éloignés, qui passaient nous voir à l’époque, lors de leurs séjours à Paris, ces personnes avec lesquelles mes parents parlent parfois encore au téléphone. « Dites, pourquoi ne sommes-nous pas plus suspendus que ça à leur sort ? »

« Borobaba », répond ma mère. « Borobaba », c’est l’équivalent d’un « Allons-bon » en persan, mais en plus sarcastique. Elle enchaîne que lesdits Amou Abdi, Ameh Maryam et Daei Tchanguiz sont aujourd’hui très âgés, et qu’il ne leur viendrait pas à l’idée de sortir de chez eux pour participer à une quelconque manifestation, ni prendre le moindre risque pour leur vie en se rendant dans un endroit un tant soit peu exposé. Elle ajoute que Daei Tchanguiz s’est procuré un capteur de pollution très sophistiqué pour mesurer avec précision la qualité de l’air de Téhéran, et que chaque fois que la pollution est un peu plus importante, Daei Tchanguiz veille à rester sagement chez lui pour ne pas aggraver son asthme. Et que dans ces circonstances, il est bien plus logique de pleurer le sort de ces jeunes courageux qui bravent leur vie pour être libres, et affrontent la police dans des bains de sang, que pour son vieux cousin qui ne craint pas grand-chose depuis son canapé qu’il ne quitte pas. 

Au-delà de me faire sourire, ces paroles me font réfléchir. Pourquoi faudrait-il que la situation menace des proches en particulier, et avant tout, les membres de notre famille, pour que la souffrance, l’inquiétude, ou l’espoir, deviennent légitimes ? La situation d’inconnus, jeunes femmes, jeunes hommes, enfants, mères, pères, prisonniers politiques, que l’on ne connaîtrait pas de près, doit-il pour autant nous être indifférent ? 

« My friends ask, do you have anybody in Iran ? Yes, 92 millions » 

N’est-ce pas là l’espoir d’un Iran libre, qui dépasse la question des individus ? 

*Les prénoms ont été changés.