L’une des choses que je préfère dans la culture et la langue iranienne, ce sont les expressions du quotidien. Ma mère les a toujours beaucoup employées dans son usage du persan et cela m’a marqué depuis l’enfance. Très imagées, souvent absurdes, certaines expressions sont issues de contes anciens qu’il faut connaître pour comprendre le sens qu’elles véhiculent. D’autres, en revanche, illustrent le rapport que les Iraniens entretiennent avec la nourriture, le corps ou les animaux. 

J’ai voulu en partager ici quelques-unes parmi celles que je trouve les plus étonnantes, et faire l’expérience de les traduire en français sans trahir leur esprit. 

Chacune raconte un peu de ce qu’est l’Iran, et j’espère avoir pu conserver leur drôlerie et leur côté insolite. 

  • Être le pois-chiche de toutes les soupes (nokhod é har ash)

Souvent utilisé de manière péjorative, mais aussi sur un terrain plus affectueux, le pois-chiche de toutes les soupes est une personne qui vient se mêler de tout sans y avoir été invitée. L’équivalent français le plus exact serait : « mettre son grain de sel partout. » 

  • On m’a mis un chapeau sur la tête (Saram Kolâ gozâshtan) :

On m’a mis un chapeau sur la tête, ou se faire mettre un chapeau sur la tête, signifie « se faire avoir ». L’emploi de cette expression est assez fréquent en persan. « Kolah bardari », l’art du « retrait de chapeau », constitue d’ailleurs une infraction pénale en Iran pour désigner l’escroquerie. Les Iraniens sont constamment vigilants à ne pas se laisser piéger par un « kolah bardar », et savent que derrière tout sourire avenant peut se cacher un malfaiteur cherchant à nous pigeonner. 

  • Ses poux s’appellent Mademoiselle Manijeh (Chepeshesh esmesh Manijeh Khanoomé)

Quand une personne est jugée très prétentieuse et avec une bien trop haute idée d’elle-même, les autres disent d’elle, pour se moquer de son orgueil mal placé, que ses poux s’appellent Mademoiselle Manijeh (Manijeh étant un prénom iranien mythologique). 

  • Il ne mange même pas de glace avec le Shah (bâ Shah fâludeh nemikhoreh)

Un peu la même idée que pour les poux : la personne qui ne mange pas de glace avec le Shah est si imbue d’elle-même qu’elle pourrait renoncer à honorer une invitation du roi à déguster des douceurs, se considérant trop bien pour ça. 

  • Aucune eau ne se réchauffe de lui (abi az ou garm nemishe)

J’aime bien cette expression car ma mère l’utilisait souvent pour me dire de lâcher l’affaire dans une relation qui ne menait à rien et qui me décevait structurellement. Quand l’expérience montre qu’il n’est pas possible de compter sur quelqu’un, ou que l’autre n’apporte pas ce qu’on en attend malgré des efforts, il est d’usage de dire qu’aucune eau ne s’en réchauffera. L’équivalent français le plus juste serait : « il n’y a rien à tirer de cette personne », tout simplement. 

  • Laisse-moi me sacrifier pour toi (Ghorbounet beram)

Si la traduction en français laisse imaginer une déclaration très extrême, « Ghorbounet beram » est d’un usage extrêmement banal en persan. On le lance à n’importe qui, à tout va, pour répondre de rien à un merci, ou plus sournoisement pour appuyer une demande de service : « ma chère, que je me sacrifie pour toi, apporte moi le stylo/le verre d’eau/le journal qui est sur la table, s’il-te-plaît ». 

  • Ils m’ont rendu chauve (Kachalam kardam)

En Iran, on devient chauve quand on n’en peut plus : par exemple, après une matinée passée à tenter de joindre EDF et qu’aucun conseiller ne prend l’appel, ou dans un contexte plus familier, quand nos enfants accumulent les bêtises. L’autre variante est de dire « Je suis devenu vieux », (pir shodam).

  • Je vais manger ton foie (Gigareto bokhoram)

Les Iraniens expriment facilement leur affection de façon carnassière. Preuve en est l’incontournable : « je vais manger ton foie ». Les destinataires les plus fréquents de ces exclamations sont les enfants, pour leur faire comprendre qu’ils sont vraiment trop craquants. Une autre expression proche est « Que la petite souris te dévore » (moosh bokhoratet), toujours pour signifier à un enfant à quel point il est mignon. 

  • C’est l’âne dans l’âne (Khar tou khar)

Variante familière de Lion dans lion (shir to shir), l’expression sert à décrire un moment plus que chaotique. Exemple typique : pendant une journée de télétravail, une coupure de connexion survient pendant un appel important avec votre chef, au même instant votre enfant crie et court vers vous avec la bouche en sang, le chat vomit à vos pieds et une notification vous rappelle un rendez-vous médical dans 5 minutes à l’autre bout de la ville, que vous aviez oublié. Là, vous auriez légitimement le droit de dire que c’est l’âne dans l’âne. 

  • Son éléphant se rappelle de l’Inde (filesh yâde Hendustân kardeh)

L’éléphant qui se rappelle de l’Inde, c’est la personne nostalgique d’un souvenir ou d’un endroit qu’elle se remémore. Je ne sais pas exactement dans quel contexte les Iraniens emploient cette expression en général, mais dans la bouche de ma mère il y avait toujours un côté un peu péjoratif du type, « pfff, et voilà que son éléphant se rappelle de l’Inde », comme pour tourner en dérision des élans passéistes jugés peu sincères. 

Voilà pour ce premier tour d’horizon. Il s’agit bien sûr d’un tout petit échantillon : il existe des centaines d’autres expressions que les Iraniens emploient dans leurs conversations, (et je suis loin de les connaître toutes). 

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