Lundi matin, ligne 13, badge magnétique sur les portiques, ascenseur, collègues croisés, « alors tu as passé un bon week-end ? », ordinateur allumé, affichage des nouveaux e-mails. La vie parisienne suit son cours. Rien n’a changé au bureau. Les dossiers restent les mêmes, le bruit de la machine à café résonne dans le couloir. La réunion de 10h est décalée de quinze minutes. J’ai une note juridique à produire pour cet après-midi. Quelqu’un me complimente sur la couleur de mon pull, qui sied à mon teint. La réalité se tord : la guerre au Proche-Orient a éclaté, l’avenir de l’Iran est plus incertain que jamais, le guide suprême est mort hier, mais personne autour de moi n’en parle. Comme si les événements se déroulaient dans une dimension parallèle.
Je balaie les sites d’actualité. En Iran, l’assemblée des experts doit se réunir pour désigner le successeur de Khamanei. Le régime islamique tente de survivre, se hâte d’assurer sa continuité. Il espère se maintenir alors que toute la diaspora discute de la possible arrivée au pouvoir de Reza Pahlavi. L’avenir du pays serait-il au retour de la monarchie ? Est-ce la seule option possible ? La plus souhaitable ? Entre les partisans de la royauté et ses opposants historiques, les discussions sont parfois houleuses, au sein même des familles.
Quelqu’un parle du menu de la cantine de ce midi. Paupiettes de veau et brochettes de dinde. « Et toi, Suzanne, tu déjeunes avec nous ? » J’oublie de répondre. Des frappes américaines continuent à intervenir. Une infographie sur le site Le Monde illustre les endroits ciblés : à proximité du palais de justice de la République islamique, près de l’aéroport du Mehrabad, ou aux alentours de la tombe de l’ayatollah Khomeini. Autant de lieux à forte valeur symbolique. L’opération Fureur épique de Trump continue à se dérouler, malgré la riposte iranienne sur les pays du Golfe. Toute la région paraît contaminée. J’apprends les bombardements au Sud de Beyrouth, ces quartiers entiers évacués, les annulations de vols. Je vois les images d’immeubles détruits, j’observe ces fumées épaisses immortalisées dans le ciel.
Et pourtant, sur les réseaux sociaux, les Iraniens continuent à exprimer leur joie. Ils brandissent leur drapeau, ils rient, publient des émoticones, des GIF, détournent des photos, multiplient les blagues, les jeux de mots. Ils clament que cette guerre est une bonne guerre. Une guerre pour leur liberté et pour leur bien. Et cette joie déstabilise les convictions de certains : voir Trump présenté comme un sauveur, aux côtés d’Israël, crispe une partie de l’opinion publique. Et le droit international ? peut-on encore lire, ici là. Mais beaucoup d’Iraniens ne veulent plus en entendre parler, de ce droit international qui ne les a pas débarrassés de ce régime, qui n’a pas libéré les femmes de l’oppression. L’intervention militaire extérieure est largement perçue comme une aubaine. « Who are you, seriously, who are you to talk about Iran ? » sont les mots, très repris, par lesquels le maître international d’échecs Mitra Herazipour a interpellé Manon Aubry sur X, députée LFI, après sa critique de l’intervention américaine en Iran. Des mots qui témoignent bien du ras-le-bol des Iraniens vis-à-vis du discours diplomatique quand il s’agit de traiter avec les mollahs.
Cet après-midi, une collègue me demande si j’ai une idée de livre à offrir pour un pot de départ. Une notification sur mon téléphone affiche que le prix du pétrole flambe, que les marchés s’inquiètent, que le cours de l’or remonte. Chaque minute apporte son lot d’informations, qu’il s’agit de découvrir, d’analyser, de digérer. Trump déclare sur CNN que la plus grande vague est encore à venir dans la guerre contre l’Iran. « Nous sommes en train de les massacrer ». Mon attention s’éparpille. Je réfléchis à une bonne lecture à conseiller, mais ma collègue m’interrompt : « Plutôt quelque chose de léger, hein, personne n’a envie de se prendre la tête par les temps qui courent. »
