Notre-Dame en flammes, c’est Paris en flammes. Notre-Dame en flammes c’est la culture, l’histoire, l’intelligence de l’homme en flammes. Nos cœurs à tous dévorés par ces flammes. Il n’est même pas besoin de rappeler ce qu’est Notre-Dame de Paris : un chef-d’œuvre de l’art mondial, la plus belle église gothique au monde, unique, irremplaçable, l’un des plus anciens monuments de Paris, le plus symbolique de la capitale de la France, c’est certain : le cœur physique et géographique de Paris, c’est Notre-Dame. Par synecdoque, Notre-Dame signifie Paris. Un phare veillant sur une des plus exceptionnelles villes du monde, gardant du haut de ses tours et de sa flèche qui n’est plus des siècles de grands évènements, de tumultes, de rois et de Révolutions, de grands hommes, de grandes femmes et d’inventions.

 

Une partie d’un chef-d’œuvre disparaît pour toujours

 

Sa façade, on ne le dit pas assez souvent, est l’une des plus belles créations d’architecture jamais bâties. Rappelons-le tout de même : gothique et classique à la fois, d’une symétrie implacable, d’une simplicité géométrique exceptionnelle quand on se dit qu’elle remonte à il y a huit cent ans, une façade d’une subtilité extrême grâce sa dentelle de pierre ouvragée, au décor patiemment dosé et savamment distribué… ses jeux de relief et de lumière encore, sa pierre blonde, cette pierre de Paris qui irradie le soleil et sa rosace de plus de neuf mètres de diamètre aux remplages si fins, si envoûtants, point d’équilibre d’une composition parfaite – rien à ajouter, rien à retrancher. Aucune autre cathédrale gothique au monde n’a cette même rigueur classique, ni n’arbore cette pureté sur sa façade : un bloc encadré par des tours symétriques et identiques, qui ne laisse personne de marbre. Une forme synthétique, une image de perfection. Heureusement, celle-ci semble sauve.

 

Mais on a  assisté, impuissants, pendant d’interminables heures, à la consumation lente de tout le reste, c’est-à-dire d’une partie de notre propre identité, pas seulement parisienne, pas seulement française, mais de l’identité de tout européen et même de tout homme et toute femme épris de culture. Perdre Notre-Dame – perdre tout chef-d’œuvre –, c’est comme perdre un être cher. On se dit que c’est impossible, et quand cela arrive, on est tétanisé. On pourrait, au risque de défier la morale, dire que c’est même pire que la mort d’un être humain : un homme, une femme se « remplacent » car les hommes et les femmes se reproduisent. Notre-Dame de Paris, il n’y en a qu’une, elle est unique, c’est celle du XIIIesiècle, c’est celle de Viollet-le-Duc. Or, on ne peut revenir au XIIIesiècle, on ne peut revenir à Viollet-le-Duc.

 

Un monument ancien, on l’a redécouverte tragiquement, c’est une grande dame très fragile : Notre-Dame, toute glorieuse qu’elle soit du haut de ses 96 mètres, ne peut rien faire contre les flammes. On croit ces monuments immortels, mais sans les soins constants de l’homme ils sont voués à la ruine, à la disparition. C’est la douloureuse vérité que beaucoup avaient oublié. Alors, Notre-Dame sera restaurée à l’identique, bien sûr… La flèche rayonnera à nouveau sur la Ville Lumière. Mais ce ne sera plus la même chose : la copie ne vaut pas l’original et on n’oubliera pas ce qu’on a perdu. Certaines choses sont irremplaçables et ne peuvent se récupérer. Une copie de La Joconde, même à l’identique, c’est peut-être bête, mais ça ne vaut pas « la »Joconde.

 

Pourquoi en France des églises brûlent ?

 

Après la douleur, après la cicatrice béante au cœur de Paris, après l’effarement, il y a donc une seule question à poser : comment cela a-t-il été possible ?

Comment le monument le plus visité d’Europe – qui devrait donc être le plus choyé, le mieux protégé au monde –, peut-il voir un incendie s’y déclarer et tout ravager en 2019 ?

 

En France, ces incendies dans les églises – très vastes bâtiments, généralement anciens, fragiles par leurs structures inhabituels, inhabités, économiquement improductifs, mal entretenus par rapport à leurs besoins – ne sont pas si rares, hélas : 65 incendies ou tentatives d’incendie ont été relevés en 2017, 96 en 2016.

Paradoxalement, ces incendies se déclarent souvent lors des travaux de restauration, en particulier ceux de réfection des toitures, comme à la basilique Saint-Donatien de Nantes, en 2015. Pourquoi ? Lors de ces travaux, des installations électriques, comme des câbles de connexion et d’alimentation, des outils alimentés électriquement, sont placés sur les édifices. Les incidents surviennent souvent lors d’un faux-contact à partir de ces installations provisoires. Par ailleurs, les édifices très visités, comme Notre-Dame de Paris, sont dotés de nombreuses infrastructures électriques (d’éclairage notamment), qui les rendent particulièrement vulnérables, car ce sont des kilomètres de câbles qui les parcourent, très anciens bien souvent.

 

En cet instant, on ne connaît rien, il est vrai, des raisons de cet incendie : mais un chantier de restauration très ambitieux venait de commencer autour de la flèche de la cathédrale, là où s’est déclaré le feu qui s’est ensuite rapidement répandu sur toute la toiture. D’où l’échafaudage qu’on a vu sur tous les écrans de télévision, au milieu du brasier. Deux hypothèses : soit il s’agit d’un incident sur le chantier – un faux-contact électrique, un produit qui prend feu et ce feu qui se propage à la charpente en bois, avec les conséquences que l’on sait. Soit il s’agit là d’un incendie d’origine criminelle, facilité précisément par l’existence de cet échafaudage, qui a permis au criminel de monter facilement jusqu’à la toiture. Dans les deux cas, la DRAC (la Direction Régionale des Affaires Culturelles), le service des Monuments Historiques et donc le Ministère de la Culture et l’Etat portent une lourde responsabilité : si c’est un accident lié au chantier, c’est un manquement impardonnable au contrôle technique et à la surveillance dudit chantier. Si c’est un accident criminel, il est clair que le ou les pyromanes ont utilisé l’échafaudage pour accéder au toit : dans ce cas, c’est un manquement impardonnable à la sécurité du chantier, à sa surveillance permanente. Inexcusable car il s’agit ici non pas d’une église mineure de province, mais d’une des plus belles et historiques cathédrales du monde, d’un chef-d’œuvre unique.

 

Une responsabilité française

 

C’est une terrible ironie que l’incendie qui a ravagé Notre-Dame ait eu lieu lors du chantier qui devait justement permettre de restaurer une partie du bâtiment en très piteux état. Dans un état scandaleux même : un article du journal LaRepubblicadatant de décembre 2017 rapportait l’état alarmant de la flèche, qui s’affaissait depuis des années, des gargouilles qui se désagrégeaient, des morceaux de pierre ouvragée se détachant du bâti. L’article rappelait le désintérêt et le désengagement de l’Etat alors même que les touristes défilaient en flots ininterrompus à l’intérieur du monument, un état incompréhensible pour des Italiens amoureux fous de leur patrimoine.

Les Français, eux, ne sont pas de grands amants et surtout de grands connaisseurs de l’art, c’est un fait – contrairement à ce que l’on veut bien dire ou croire. Il suffisait de regarder hier les reportages sur Notre-Dame en flammes : presque aucun commentateur ne parlait de la cathédrale comme d’un monument artistique unique – ils en parlaient comme d’un monument d’histoire – un lieu de mémoire –, comme d’un monument religieux – un monument spirituel. Des états somme toute assez abstraits. Or, ce qui disparaît c’est la matérialité de Notre-Dame, son bois, sa pierre, ses verrières, ses œuvres… Son passé, les faits historiques, la spiritualité resteront. Hier, aucun commentateur des grandes chaînes d’information ne s’est inquiété de l’état des rosaces du XIIIesiècle, le plus grand trésor de cette cathédrale, pratiquement uniques au monde avec leurs verrières colorées en bonne partie d’origine (une partie semble avoir survécu, mais ne crions pas victoire trop tôt). Même le président de la République, dans son discours, n’a pas cité l’aspect artistique – qu’il ignore comme la plupart des représentants politiques français. De fait, le patrimoine français se désagrège dans son ensemble depuis de nombreuses années, alors que seulement 45 000 monuments sont protégés par l’Etat – une goutte d’eau comparé à bien d’autres pays d’Europe (il y en a 61 822 rien que dans les petits Pays-Bas). Les professionnels du patrimoine alertent le pouvoir et l’opinion depuis plus de vingt ans sur l’état catastrophique des grands monuments, notamment des cathédrales, dont l’entretien revient à l’Etat depuis la fameuse Loi de 1905.

 

Un exemple seulement prouve ce rapport conflictuel au patrimoine historique et artistique qu’ont les Français, qui privilégient l’histoire, la littérature et même la philosophie à la culture artistique : l’état du patrimoine parisien. Il est, tous les spécialistes le disent, catastrophique, en particulier celui des églises. Qu’on se rende compte du paradoxe : Paris est la ville plus visitée au monde et elle l’est aussi parce qu’elle possède de magnifiques églises, médiévales, du XVIIesiècle, du XIXesiècle. Pourtant la Ville, l’Etat n’ont cure de son patrimoine, et pas seulement religieux : il suffit de lire les nombreuses enquêtes de Didier Rykner sur l’état des églises, des fontaines et autres monuments historiques parisiens. Dans les églises, les fresques s’effacent, les pierres se détachent des façades, des filets sont placés comme un pis-aller pour éviter que les passants ne meurent écrasés, les toitures fuient. N’importe quelle ville de province d’Italie prend plus soin de ses églises que Paris. Parce qu’en France, les églises sont encore vues avant tout comme des lieux idéologiques, symboles d’une religion catholique perçue comme antirépublicaine, avant d’être vues comme des lieux patrimoniaux, des trésors d’architectures recelant des œuvres d’art pluri-centenaires, qui représentent le passé d’une ville, le passé d’un peuple. Qu’on le dise : les raisons de cet incendie, s’il est accidentel, sont une conséquence claire de ce désintérêt français pour l’art et le patrimoine artistique et architectural.

 

Depuis plus de vingt ans, en effet, les dotations allouées aux services des Monuments historiques baissent. Les sous-traitances sur les chantiers se multiplient, ce qui a pour conséquence qu’au sein de chantiers balisés et bien financés (par du mécénat en grande partie, pas par l’Etat) comme celui de Notre-Dame, les entreprises participantes sont très nombreuses à intervenir – il est donc plus difficile de bien contrôler le travail de chacun. Les architectes des Monuments historiques constatent depuis des années une baisse de qualité sur les chantiers de restauration. La baisse des moyens économiques a, elle, pour conséquence une diminution des recrutements de spécialistes, architectes et conservateurs – ce qui signifie moins de personnes pour contrôler les chantiers et les inspecter.

Ces dernières années, beaucoup d’incendies dans des monuments historiques ont eu lieu lors de travaux de restauration : on se souvient de l’incendie de l’Hôtel de Ville de La Rochelle de la fin de la Renaissance et, à Paris, l’incendie de l’hôtel Lambert, sur l’île Saint-Louis, chef d’œuvre du XVIIesiècle. Il y a clairement un problème patrimonial en France et il faut espérer que cette fois la sonnette d’alarme tirée par le martyre de Notre-Dame sera entendue. Et que ce sacrifice aura au moins pour vertu de sauver les autres monuments de France qui en ont besoin – et Dieu sait s’ils sont nombreux.

 

Qu’une véritable conscience patrimoniale naisse des cendres de la charpente du XIIIesiècle de Notre-Dame et de la flèche d’Eugène Viollet-le-Duc. Que la France soit enfin à la hauteur de son histoire, donc de son futur. Et qu’on ne vienne pas nous objecter que la crise ne permet pas de financer le patrimoine, qu’il y a d’autres priorités. Encore une fois, l’Italie, un pays moins riche que la France et qui possède aux moins cinq fois plus de monuments historiques, parvient à s’occuper au mieux de ses possibilités de son patrimoine archéologique et artistique. A Rome – trois cents églises, des centaines de palais, des dizaines de sites antiques –, à Florence, à Venise, à Milan, à Gênes, tout est fait pour préserver, restaurer, mieux connaître, faire visiter, expliquer, transmettre. C’est une volonté. C’est une responsabilité. C’est une conscience. Car les Italiens vivent en harmonie avec leur histoire, avec leur passé et avec leur héritage culturel, contrairement aux Français.

 

Le sacrifice de Notre-Dame : la valeur morale du patrimoine

 

Dernière remarque : un tel événement nous enseigne la vraie valeur des monuments, du patrimoine et de l’art. Cette valeur que les Français ont tendance à oublier, ou à prendre pour acquise sans trop s’en préoccuper – préférant débattre du prochain Houellebecq, du dernier pamphlet zemmourien ou de tel débat théorique sur l’état de la Nation.

 

En premier lieu, quand on voit ces images de ravage en plein cœur de Paris, ce braséro de bois et de plomb, ces flammes léchant et menaçant les hautes tours de pierre, on ressent tout un chacun des émotions d’une intensité semblable à celle que l’on vit dans l’anxiété d’un bombardement, d’une guerre, d’une attaque militaire. Certains ont évoqué, non sans raison, un 11-septembre français, mettant en parallèle les tours jumelles de New York et les tours jumelles de Notre-Dame. Pourtant il n’y a pas eu un seul mort à Notre-Dame… Mais l’émotion est la même que face au carnage new-yorkais ou qu’un massacre dont on viendrait de connaître l’étendue. La tristesse et la rage sont identiques… Preuve qu’il se passe quelque chose, au fond de nous, quand disparaît un témoignage insigne de l’histoire fait de pierre, de fer et de bois.

 

Deuxièmement, hier, on a vu le monde entier d’un coup arrêter de respirer et braquer ses yeux sur Paris, on a vue la planète entière communier, pleurer, espérer pour Notre-Dame de Paris. Des messages de tous les chefs d’Etats, de tous les maires des grandes villes d’Europe pleuvoir sur la vénérable dame. On a vu les femmes et les hommes politiques français, si peu épris d’art et de patrimoine, soudain tous tourner leurs regards embués vers Notre-Dame, avec une sincère amertume. Pourquoi cet élan de solidarité ? Pourquoi cet élan mondial généralisé alors qu’on peut présumer que la plupart des éplorés d’hier ne s’intéressent pas tant que ça à l’histoire et à l’art dans leur vie de tous les jours ? Qu’ils ne s’émeuvent pas plus que cela quand une maison du XVesiècle est détruite à Paris ou Orléans ou un château de la Renaissance près de Nantes ? Il y a une explication simple : certains monuments insignes, certaines œuvres d’art, généralement décrits – dans un consensus mondial qui serait le signe de leur importance – comme des « chefs-d’œuvre », sont des parts intégrantes non seulement de notre identité mais de notre être-au-monde : ce sont des signes bien physiques de cet ineffable qu’est (aussi) la vie, de ce supplément d’âme que l’on va chercher et puiser dans la littérature, dans la poésie, dans la religion parfois, mais aussi dans l’art. Notre-Dame, comme le Louvre ou comme la Tour Eiffel, c’est la sublimation de notre condition humaine par la technique se faisant art, par la technique se faisant quelque chose de plus. Cette valeur est d’autant plus forte que le chef-d’œuvre en question est ancien, qu’il possède cette aura témoignant, à travers son intégrité physique, d’une époque révolue, dont les vestiges sont rares. Une valeur artistique et une valeur historique, qui créent un monument universel, qui dépasse les frontières, qui incarne et résume Paris, la France, le Moyen Age et le gothique dans le cas de Notre-Dame. Les pyramides d’Egypte, le Colisée, le Mont-Saint-Michel, Notre-Dame ou la Tour de Pise sont comme des membres de notre famille, des êtres familiers qui balisent nos vies, qu’on en soit conscient ou pas : et comme des êtres chers, comme des amis proches, on se rend compte de la véritable valeur de ces êtres seulement quand ils viennent à manquer.

 

Troisième et dernier point : on a relevé, hier, que ce patrimoine iconique, si chargé de symboles et de beautés, unit et rapproche les peuples – qu’un Espagnol est aussi attaché à Notre-Dame qu’à la Sagrada Familia, qu’un Italien se désole autant de l’incendie de Notre-Dame que s’il avait touché Saint-Pierre de Rome. Tous mesurent la perte irréparable, la fin tragique d’un morceau d’histoire, remontant à un Moyen Age partagé. On a constaté que le patrimoine, qui maille tout le territoire européen, est un ferment d’unité instantanée quand il est mis en péril, dans un continent qui n’en finit pas de tenter de se démembrer lui-même. On a bien vu, hier, qu’il n’y a pas qu’une culture française, allemande ou anglaise. Mais une appartenance européenne commune en sus, à l’art, aux grandes idées, à littérature, à l’architecture. Il a fallu que Notre-Dame brûle pour prouver cela… Que le supplice de la cathédrale parisienne, en figeant notre sang à tous, serve à nous rappeler ce qui compte réellement : notre culture, si fragile.

 

Alors, que souhaiter, maintenant que le mal est fait ? Que le sacrifice de Notre-Dame ne soit pas vain, qu’il serve à l’Etat et aux Français de sursaut, pour qu’ils se rendent enfin compte du sous-financement chronique des services préservant leur patrimoine. Et qu’ils comprennent que les conséquences de ce désintérêt débouchent sur de vrais désastres moraux, tel que celui-ci : l’innommable, l’impensable, l’inconcevable au cœur de Paris, la destruction de la belle de Victor Hugo, de la meilleure amie des Parisiens, de cette silhouette familière qui estet qui faitParis. Car Paris, sans Notre-Dame, sans le Louvre, sans la Tour Eiffel, sans l’Arc de Triomphe, les Invalides ou le Panthéon, serait-ce encore Paris ?