« Il y a quelque chose de drôle, à vrai dire, dans le fait de parler et d’écrire ; une juste conversation est un pur jeu de mots. L’erreur risible et toujours étonnante, c’est que les gens s’imaginent et croient parler en fonction des choses. Mais le propre du langage, à savoir qu’il n’est tout vraiment occupé que de soi-même, tous l’ignorent. C’est pourquoi le langage est un si merveilleux et fécond mystère : que quelqu’un parle tout simplement pour parler, c’est justement alors qu’il exprime les plus magnifiques vérités. Mais qu’il veuille parler de quelque chose de précis, voilà alors le langage et son jeu qui lui font dire les pires absurdités, et les plus ridicules. C’est bien aussi ce qui nourrit la haine que tant de gens sérieux ont du langage. Ils remarquent sa pétulante espièglerie ; mais ce qu’ils ne remarquent pas, c’est que le bavardage négligé est justement le côté infiniment sérieux de la langue. Si seulement on pouvait faire comprendre aux gens qu’il en va du langage comme des formules mathématiques : elles constituent un monde en soi, pour elles seules ; elles jouent entre elles exclusivement, n’expriment rien si ce n’est leur propre nature merveilleuse, ce qui justement fait qu’elles sont si expressives, que justement entre elles se reflète le jeu étrange du rapport entre les choses (…). »
Ces lignes du Monologue de Novalis peuvent être lues comme une autre version de ce que dit Marguerite Duras : c’est du flot de paroles qui sort de soi, aussi incontrôlé que possible (Freud appelait ça l’association libre), que le « renseignement » eu égard à ce qu’on cherche peut être obtenu. Quiconque est capable d’analyse sait que l’on parle pour découvrir, accroître, et réinventer sa vie, et pour cette seule raison. C’est pourquoi le psychanalyste ne peut en aucun cas être le Bon Samaritain, qu’il ne peut sauver le voyageur en le conduisant vers l’hôtellerie, c’est-à-dire vers son église. Cela ne veut bien sûr pas dire qu’il doive s’identifier au Cohen ou au Lévite de la parabole, ces observants d’une religion purement formelle qui craignent d’enfreindre les règles de pureté rituelle en se souillant par le contact du sang du voyageur blessé. Faire une analyse, c’est, entre autres choses, apprendre à jouir de soi comme peu identique, et c’est en quoi c’est une expérience assez proche de la lecture : il faut consentir à s’y perdre. Ce que propose Freud, c’est du Stendhal pur : on ne peut pas être à quelque chose si on se voit y être. Et le plaisir est dans le consentement à cette perte. S’écouter parler, se regarder écrire, se regarder jouir, faire une analyse en se surveillant analyser, c’est chaque fois refuser cette perte. La conscience de soi comme spectacle empêche l’expérience (sauf pour les pervers). La perte ici n’est pas annihilante ; elle est décentrement. Évidemment, il y a toujours le risque que le sujet jouisse de se voir « désidentifié », qu’il transforme la perte en nouvelle posture narcissique, fasse de la non-identité une identité raffinée. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’analyse peut être interminable…
