À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?
Lire, lire tout le temps, si possible : pour rêver, comprendre, aimer, vivre tout simplement. Le soir, la nuit parfois, le week-end en priorité, l’hiver frileux au calme, l’été le plus souvent dans la torpeur de la sieste.
Par métier, je lis, j’ai lu, des essais, en trop grand nombre, car ils se périment vite et sont assujettis à la mode de ce qui fait le débat du moment.
Avec l’âge qui vient, la vie active qui ralentit, les romans reprennent de la place. C’est ce que j’appelle lire enfin « gratuitement », pour le seul bonheur de la lecture.
C’est relire, aussi, bien sûr…
Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?
Les premiers livres que j’ai lus sur la Shoah ont eu sur moi un effet de choc. J’avais seize ou dix-sept ans, j’étais en terminale, sans doute en 1965, quand j’ai découvert l’abomination des camps de la mort. On en parlait peu avant ces années-là et j’ignorais à peu près tout de l’extermination. Le premier, je m’en souviens très bien, fut le livre de Jean-François Steiner, Treblinka. J’ai émergé de la lecture en tremblant. Puis, avec frénésie, j’ai tout avalé de Primo Levi à Raul Hilberg, de Robert Antelme à Élie Wiesel ou Robert Merle et, plus tard, de Jorge Semprún à Philippe Sands. Puis plus tard encore, Charlotte Delbo, Imre Kertész, Daniel Mendelsohn, Jonathan Littell et des dizaines d’autres, sur la vie pendant ou la vie après. Le très beau livre de Santiago Amigorena, Le Ghetto intérieur, ou le témoignage de Marceline Loridan sont parmi les plus récents.
Plus la vie avance, moins je comprends. Plus je lis, plus le mystère s’épaissit. Ces lectures m’ont glacée et j’ai été engloutie ensuite par Vassili Grossman puis par les récits de la Kolyma, par Rithy Panh et le génocide cambodgien, par celui du Rwanda avec Jean Hatzfeld, dans une sorte de vertige global face à la force et au Mal.
Ces lectures ont été fondatrices de mes combats contre l’injustice, l’oppression, les malheurs du monde. À ma juste place bien sûr, et sans me comparer une seconde à ceux qui ont payé de leur vie pour les écrire ou ceux qui ont passé leur vie à témoigner.
Dans mes livres fondateurs, je veux ajouter Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen de Stefan Zweig qui m’a enchantée depuis toujours par ce bonheur de la culture heureuse et célébrée dans l’Europe avant les chaos du XXe siècle et avant, bien sûr, le pessimisme existentiel qui baigne la fin du livre.
Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?
Je n’ai jamais réussi à entrer dans Ulysse de James Joyce au-delà de quelques pages. Je reconnais ma paresse, mon manque de persévérance et mon en nui profond. Sans doute n’ai-je pas su le lire, et même pas voulu apprendre à le lire ! Il est pour moi aux antipodes de la Recherche dans lequel un des plaisirs justement est de se laisser engloutir.
Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?
Je ne crois pas. Je crains d’être, comme cinéphile également, très esclave de mes impressions. Le plaisir, le désagrément ou le malaise que procure un mauvais livre sont suffisamment violents pour emporter mon adhésion entière et gâcher toute la saveur d’une éventuelle découverte.
Comment lisez-vous, Anne Sinclair ?
par Anne Sinclair
7 octobre 2026
La journaliste et auteure Anne Sinclair répond à notre enquête sur la littérature.
À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?
Lire, lire tout le temps, si possible : pour rêver, comprendre, aimer, vivre tout simplement. Le soir, la nuit parfois, le week-end en priorité, l’hiver frileux au calme, l’été le plus souvent dans la torpeur de la sieste.
Par métier, je lis, j’ai lu, des essais, en trop grand nombre, car ils se périment vite et sont assujettis à la mode de ce qui fait le débat du moment.
Avec l’âge qui vient, la vie active qui ralentit, les romans reprennent de la place. C’est ce que j’appelle lire enfin « gratuitement », pour le seul bonheur de la lecture.
C’est relire, aussi, bien sûr…
Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?
Les premiers livres que j’ai lus sur la Shoah ont eu sur moi un effet de choc. J’avais seize ou dix-sept ans, j’étais en terminale, sans doute en 1965, quand j’ai découvert l’abomination des camps de la mort. On en parlait peu avant ces années-là et j’ignorais à peu près tout de l’extermination. Le premier, je m’en souviens très bien, fut le livre de Jean-François Steiner, Treblinka. J’ai émergé de la lecture en tremblant. Puis, avec frénésie, j’ai tout avalé de Primo Levi à Raul Hilberg, de Robert Antelme à Élie Wiesel ou Robert Merle et, plus tard, de Jorge Semprún à Philippe Sands. Puis plus tard encore, Charlotte Delbo, Imre Kertész, Daniel Mendelsohn, Jonathan Littell et des dizaines d’autres, sur la vie pendant ou la vie après. Le très beau livre de Santiago Amigorena, Le Ghetto intérieur, ou le témoignage de Marceline Loridan sont parmi les plus récents.
Plus la vie avance, moins je comprends. Plus je lis, plus le mystère s’épaissit. Ces lectures m’ont glacée et j’ai été engloutie ensuite par Vassili Grossman puis par les récits de la Kolyma, par Rithy Panh et le génocide cambodgien, par celui du Rwanda avec Jean Hatzfeld, dans une sorte de vertige global face à la force et au Mal.
Ces lectures ont été fondatrices de mes combats contre l’injustice, l’oppression, les malheurs du monde. À ma juste place bien sûr, et sans me comparer une seconde à ceux qui ont payé de leur vie pour les écrire ou ceux qui ont passé leur vie à témoigner.
Dans mes livres fondateurs, je veux ajouter Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen de Stefan Zweig qui m’a enchantée depuis toujours par ce bonheur de la culture heureuse et célébrée dans l’Europe avant les chaos du XXe siècle et avant, bien sûr, le pessimisme existentiel qui baigne la fin du livre.
Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?
Je n’ai jamais réussi à entrer dans Ulysse de James Joyce au-delà de quelques pages. Je reconnais ma paresse, mon manque de persévérance et mon en nui profond. Sans doute n’ai-je pas su le lire, et même pas voulu apprendre à le lire ! Il est pour moi aux antipodes de la Recherche dans lequel un des plaisirs justement est de se laisser engloutir.
Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?
Je ne crois pas. Je crains d’être, comme cinéphile également, très esclave de mes impressions. Le plaisir, le désagrément ou le malaise que procure un mauvais livre sont suffisamment violents pour emporter mon adhésion entière et gâcher toute la saveur d’une éventuelle découverte.