Il ne s’agit pas, dans ces lignes, de trancher la question de savoir si les crimes commis à Gaza relèvent ou non du génocide au sens du droit international. Cette qualification appartient aux juridictions et aux instances compétentes ; l’objet de cet article est d’examiner la manière dont un mouvement politique (LFI) choisit d’employer ce mot, et ce que ces choix révèlent de sa propre cartographie morale et de sa hiérarchie des indignations.

La France insoumise se montre d’une grande fermeté lorsqu’il s’agit de dénoncer la politique israélienne à Gaza, qu’elle qualifie de génocidaire, en mobilisant fortement ses élus et ses réseaux militants. En revanche, le sort des Rohingyas en Birmanie, pourtant victimes d’une répression de masse qui vaut au Myanmar (ex-Birmanie) un procès pour génocide présumé devant la Cour internationale de justice (CIJ)[1], en janvier 2026 à La Haye[2], ne suscite pas de mobilisation comparable au sein du mouvement. À la différence de Gaza, on ne trouve pas dans les principaux canaux de communication de LFI – site national, communiqués, grandes réunions publiques – de campagne structurée ou récurrente consacrée aux Rohingyas. Le sujet reste très marginal dans la parole publique du mouvement, même s’il peut exister des prises de position ponctuelles.

Cette dissymétrie apparaît d’autant plus frappante que d’autres violences de masse récentes restent, elles aussi, largement à la périphérie du discours insoumis : la répression des Ouïghours au Xinjiang, marquée par les camps d’internement, la surveillance de masse et les stérilisations forcées, que plusieurs instances internationales, rapports ONU, organismes de défense des droits humains et certains parlements décrivent comme des crimes contre l’humanité, voire comme un génocide « culturel » ; la guerre au Tigré, en Éthiopie, où des commissions d’enquête de l’ONU ont documenté des massacres, des viols systématiques, l’usage de la famine comme arme de guerre ; les conflits récurrents à l’est de la République du Congo, où des rapports onusiens décrivent des massacres intercommunautaires, des déplacements massifs et le viol utilisé comme arme de terreur à une échelle telle que le pays est souvent présenté comme l’un des épicentres mondiaux de la violence sexuelle de conflit.

J’insiste sur ce point : rappeler cette dissymétrie ne revient nullement à minimiser les souffrances des civils palestiniens, mais à interroger la manière dont un mouvement politique distribue ses mots les plus lourds et organise ses campagnes de solidarité. Il est fondamental de rappeler que ce qui se déroule à Gaza est une tragédie humaine d’une profondeur extrême, et que la compassion comme la justice doivent rester au cœur de toute conscience morale. C’est précisément parce que leur sort est tragique, que les mots employés pour le dire doivent conserver leur précision.

De fait, les lignes qui suivent s’appuient sur les communiqués officiels de LFI, des principales interventions publiques de ses dirigeants, ainsi que sur les campagnes et mots d’ordre relayés par ses canaux militants depuis le 7 octobre 2023. Il ne s’agit pas d’examiner chaque prise de position isolée, mais la manière dont le mouvement structure, hiérarchise et répète certaines causes dans son discours public.

Les tragédies reléguées à la périphérie du récit insoumis

Cette hiérarchie des causes ne s’explique pas seulement par l’ampleur respective des crimes. Elle renvoie, pour qui observe les prises de position publiques de LFI, à la place singulière qu’occupe, comme matrice de nombreux combats « anticolonialistes », la question palestinienne dans son imaginaire politique, où certains États sont désignés en priorité comme responsables de crimes. Depuis de longues années, la Palestine fonctionne comme l’une des principales causes anticoloniales de référence, à la croisée des héritages tiers‑mondistes, de l’anti‑impérialisme et des solidarités de gauche. Cette centralité est renforcée par la densité des réseaux propalestiniens proches de LFI (BDS, collectifs, ONG), ainsi que par la surexposition médiatique du conflit israélo‑palestinien. Gaza s’insère en outre dans une lecture du monde structurée par l’opposition entre peuples dominés et puissances occidentales. Tandis que des tragédies comme celles de la RDC ou du Darfour se laissent moins aisément appréhender au prisme de cette grille de lecture et se trouvent reléguées à la grande marge du récit insoumis. Enfin, plus particulièrement depuis le pogrom du 7 octobre 2023, la défense de la cause palestinienne est devenue un axe central du discours de LFI. Parallèlement, Jean‑Luc Mélenchon refuse jusqu’à présent de qualifier le Hamas de mouvement terroriste, alors même que celui‑ci figure sur les listes d’organisations terroristes de l’Union européenne et des États‑Unis. Cette retenue contraste violemment avec la véhémence de ses propos sur Gaza et souligne, plus profondément, un manque persistant de compassion explicite à l’égard des victimes israéliennes, dont la souffrance est ainsi reléguée à l’arrière‑plan du récit moral qu’il propose. De nombreux observateurs y voient également une manière de renforcer l’identification d’une partie de l’électorat musulman, déjà mobilisée par le thème de l’islamophobie. La dénonciation systématique d’Israël fonctionnerait alors comme un puissant marqueur symbolique, susceptible de souder et fidéliser ce segment électoral spécifique.

Les destructions massives, les déplacements forcés et les pertes civiles à Gaza ont atteint une ampleur tragique, qui justifie pleinement que cette situation occupe une place centrale dans le débat public. La question n’est donc pas de savoir si Gaza mérite l’attention qu’on lui porte, mais de comprendre pourquoi d’autres crimes de masse, également documentés, ne donnent pas lieu, de la part de LFI, à un investissement comparable.

Un déséquilibre qu’il convient d’examiner

Matrice de tous les combats « anticolonialistes », la question palestinienne concentre l’attention, les slogans et les catégories les plus extrêmes, donc. À l’inverse, des tragédies comme celles des Rohingyas, des Ouïghours, des populations du Tigré ou des civils congolais, moins facilement intégrables à ce schéma, n’occupent qu’une place périphérique dans la narration insoumise, sans que cela implique forcément de les juger moins graves. À cela s’ajoute le cas des Yézidis de Sinjar : massacres, enlèvements, esclavage sexuel et conversions forcées commis par l’« État islamique » en 2014 sont aujourd’hui qualifiés de génocide par plusieurs instances internationales et parlements nationaux et LFI elle‑même rappelle, dans un communiqué, que « les combattants du PKK ont mis un terme au génocide des Yézidis »[3]. Mais, contrairement à Gaza, cette tragédie ne fait pas l’objet d’une campagne spécifique ou récurrente dans la communication du mouvement ; elle demeure un thème de second plan, disparate.

De même, le génocide et les crimes de masse perpétrés au Darfour dans les années 2000, ainsi que la procédure engagée contre Omar el‑Béchir devant la Cour pénale internationale, n’occupent pas, à ce jour, de place identifiable dans les grandes campagnes publiques de la gauche radicale. Lorsque le Soudan est mentionné dans ses prises de position, c’est d’abord à propos des violences politiques récentes et de la « révolution soudanaise », sans mise en avant spécifique de la mémoire du Darfour comparable à celle accordée à Gaza.

Sur la Syrie, LFI dénonce les massacres et la dictature, mais reste en retrait, dans son vocabulaire public, sur l’ampleur juridique des crimes, par rapport à ce qu’elle dit de Gaza. Un communiqué de 2025[4] évoque « des décennies de dictature » et « la mort de centaines de milliers de civils », condamne les massacres et appelle à poursuivre les responsables, mais décrit ces événements en termes de « massacres communautaires » et de poursuites pénales, sans jamais recourir au terme de « génocide ». Il ne s’agit pas ici de soutenir que les crimes commis en Syrie devraient être qualifiés de génocide, mais de constater que, face à des atrocités massives, LFI renonce à un registre militant qu’elle mobilise volontiers pour Gaza[5].

Quand le mot « génocide » devient marqueur de camp politique

En définitive, le contraste ne tient pas seulement à une inégale attention portée aux souffrances du monde, mais à un choix idéologique structurant pour LFI. Gaza tend à concentrer à elle seule les principaux signifiants de la lutte des peuples – anticolonialisme, anti‑impérialisme, dénonciation de l’Occident –, tandis que d’autres théâtres de crimes de masse pourtant largement documentés restent durablement en retrait dans son discours public. Certes, le mouvement n’est pas resté totalement silencieux sur la Syrie, les Rohingyas ou les Yézidis, mais la dissymétrie de traitement n’en demeure pas moins marquante.

En réservant à Israël et à Gaza le vocabulaire maximal de la politique – « génocide », « extermination », « complicité », etc. – et en adoptant, pour les Rohingyas, les Ouïghours, le Tigré, le Congo, les Yézidis ou le Darfour, un ton beaucoup plus sobre, voire très discret, LFI ne se contente pas de dessiner une cartographie sélective de l’indignation. Elle donne à voir la hiérarchie implicite d’un récit politique où certains conflits et certains États – au premier rang desquels l’État d’Israël tel qu’il est présenté par le mouvement – occupent une place centrale dans la désignation des crimes, ce qui conditionne la visibilité accordée à certaines victimes, tandis que les crimes de masse imputés à d’autres acteurs restent relégués à l’arrière‑plan.

Pour autant, LFI n’est pas la seule formation de gauche à recourir de manière stratégique au vocabulaire du « génocide », mais son rôle central dans le débat français sur Gaza donne à ses choix lexicaux une portée particulière. Dans ce cadre, l’usage du mot « génocide » par LFI tend à fonctionner comme un marqueur de camp politique pour ses dirigeants et ses soutiens, plus que comme un simple outil de qualification juridique des crimes.


Marc Knobel est historien et chercheur associé à l’Institut Jonathas de Bruxelles


[1] Pour une présentation synthétique de la procédure engagée devant la Cour internationale de justice au titre du génocide présumé contre les Rohingyas, voir notamment les communiqués et documents de la CIJ et des organisations de défense des droits humains.

[2] Sur les audiences de janvier 2026 à La Haye dans l’affaire intentée par la Gambie contre le Myanmar, voir les informations publiées par l’ONU et les principaux médias internationaux.

[3] Communiqué du groupe parlementaire La France insoumise, « La France insoumise condamne les bombardements du Kurdistan irakien par la Turquie », 17 juin 2020.

[4] Communiqué du groupe LFI -NFP, « Syrie : les massacres de civils doivent cesser et les responsables être condamnés », 11 mars 2025.

[5] Sylvain Noël, « Syrie-Assad : les fausses polémiques sur la position de Jean‑Luc Mélenchon », L’insoumission, 12 décembre 2024.

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