La souffrance a dans la vie de certaines personnes une fonction vitale. Aller mieux menace quelque chose d’essentiel de leur identité. C’est pourquoi il ne faut pas comprendre ce que l’on appelle « la réaction thérapeutique négative » comme une simple résistance « contre » la guérison, mais plutôt comme une fidélité inconsciente à une organisation psychique ancienne. Chez ces patients, la souffrance est devenue une modalité de relation : à l’autre, à l’analyste, ou à des objets internes. Aller mieux, c’est risquer de perdre ce lien. L’amélioration de leur état peut réveiller une culpabilité archaïque, liée au fantasme d’avoir transgressé, trahi, ou abandonné un objet aimé. Cette réaction négative peut prendre la forme d’aggravations, d’échecs répétés, de dévalorisation du travail analytique. Ce sont des formations de l’inconscient qui demandent à être entendues, non à être combattues frontalement. Elles invitent l’analyste à ralentir, à écouter autrement, à interroger ce que le « mieux » met en danger, car ce refus du mieux n’est pas un simple obstacle : il signale plutôt une peur de perdre une position subjective. L’analyse n’est pas un dressage au mieux.
Il ne faut jamais perdre de vue que si le patient va plus mal au moment où l’analyse progresse, c’est que l’amélioration active une culpabilité inconsciente liée au surmoi et à un besoin tout aussi inconscient de punition. Aller mieux, pour ces patients, c’est transgresser une dette inconsciente. Et c’est ainsi qu’ils « choisissent » inconsciemment la souffrance pour satisfaire le surmoi. Ceci dans une perspective strictement freudienne.
Lacan se détache de l’idée d’une culpabilité morale au sens classique, et reformule la réaction thérapeutique négative en termes de jouissance. Son idée centrale est que le symptôme est une source de jouissance, même douloureuse. Le sujet ne veut pas lâcher ce qui le fait souffrir, parce que cela le fait jouir. C’est ainsi que Lacan dira que le sujet est attaché à sa jouissance plus qu’à son bien. Le symptôme est un mode de jouir singulier et l’amélioration menace cette jouissance. Le refus du mieux n’est donc pas seulement résistance mais fidélité au réel du sujet. La réaction thérapeutique négative devient ainsi un indice structural de ce à quoi le sujet ne veut pas renoncer. La tâche de l’analyste ne consiste donc pas à viser le « mieux », mais à permettre au sujet de reconnaître sa part dans sa jouissance douloureuse. La souffrance est une demeure psychique ; en sortir, c’est risquer le vide. La réaction thérapeutique négative n’est donc pas à vaincre, mais à habiter avec le patient jusqu’à ce qu’un autre mode d’être devienne pensable.
La souffrance n’est donc pas seulement un phénomène subjectif ou somatique : elle occupe une place structurale, presque normative, dans l’économie psychique. On doit donc essayer de penser la souffrance non seulement comme symptôme, mais encore – et peut-être surtout – comme fonction. Il faut interroger tout autant ce qu’elle fait que ce qu’elle est. Car elle n’est pas un simple dysfonctionnement à éliminer, mais une instance nécessaire à la constitution du sujet, à sa relation à la loi, et à son inscription dans l’ordre symbolique. La souffrance remplit ainsi plusieurs « charges » : elle est tout à la fois le signal d’un conflit intrapsychique, une garantie de réalité, et un opérateur de subjectivation. La souffrance « travaille » pour quelque chose d’autre. Elle est ce qui fait tenir le sujet là où le désir échoue, elle est ce qui maintient un lien à la loi. C’est ainsi que vouloir abolir la douleur sans en interroger la fonction risque de désorganiser le sujet et produire des symptômes de substitution plus graves.
