Les attaques terroristes du 7 octobre 2023 commises par le Hamas ont ouvert une séquence de guerre qui a placé le mouvement dans une situation de faiblesse inédite, marquée par des pertes importantes, dont la perte du contrôle effectif du territoire. Dans ce contexte, le Hamas a consenti, à l’issue de la guerre de Gaza, à un cadre de cessez-le-feu promu par l’administration Trump et fondé sur le rapport de force et la recherche d’effets politiques rapides.
En parallèle, le mouvement mobilise une méthodologie d’action politique héritée des théories et pratiques de son organisation mère, fondée sur un pragmatisme de survie articulé autour de la progressivité et de l’adaptation stratégique, en réponse à un désavantage structurel et à la menace pesant sur sa capacité même de subsister.
C’est précisément dans cette séquence que s’affirme la méthode de l’occupant de la Maison-Blanche, Donald Trump, visant à obtenir des résultats politiques immédiats par le rapport de force. Cette approche relève d’une lecture instrumentale du pragmatisme américain classique. Si elle présente certaines continuités avec des inflexions observées sous Ronald Reagan, elle s’en distingue par un style plus transactionnel, un ancrage institutionnel allégé et une priorité donnée à l’efficacité immédiate.
Pour en saisir la portée de cette inflexion trumpiste du pragmatisme américain, il convient de rappeler que le pragmatisme s’est d’abord constitué comme une tradition philosophique aux États-Unis, depuis Charles Sanders Peirce à la fin du XIXᵉ siècle, puis William James et John Dewey au début du XXᵉ. Chez Dewey en particulier, le pragmatisme est étendu au champ politique et démocratique : les institutions et les décisions doivent être évaluées à l’aune de l’expérience, de leur capacité à résoudre concrètement les conflits et à élargir la participation collective.
Or, dans le discours politique contemporain, ce pragmatisme est fréquemment dénaturé, réduit à un opportunisme stratégique ou à un cynisme instrumental. L’histoire politique américaine du XXᵉ siècle illustre cette tension, du retard face au nazisme aux hésitations précédant les grandes réformes des droits civiques, où le calcul pragmatique a parfois différé des décisions moralement urgentes.
Dans les années 1980, la présidence de Ronald Reagan incarne une inflexion pragmatique tournée vers des résultats immédiats, portée par un dirigeant extérieur à l’establishment politique traditionnel. Ce pragmatisme relève parfois d’une rationalité de bon sens, comme l’illustre le dialogue engagé avec Mikhaïl Gorbatchev, qui ouvre une séquence diplomatique structurante et contribue à la désescalade nucléaire de la fin de la guerre froide.
Depuis son arrivée, Trump revendique un pragmatisme spécifique, essentiellement transactionnel et orienté vers des effets politiques immédiats. Délié de tout horizon institutionnel stabilisé, il se distingue de celui de Ronald Reagan, malgré certaines analogies. Cette logique éclaire des initiatives symboliques, comme le sommet avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, ainsi que son approche des relations avec l’Ukraine et la Russie, fondée sur le rapport de force et le court terme.
C’est dans ce cadre que s’inscrit l’approche de Donald Trump face à la guerre de Gaza déclenchée après les attaques terroristes du 7 octobre 2023. En octobre 2025, environ neuf mois après son retour à la Maison-Blanche, il pousse à un cessez-le-feu assorti de la libération d’otages, intégré à un dispositif liant l’arrêt des combats à la reconstruction de Gaza, à des exigences de démilitarisation et à la recherche d’une gouvernance pour le « jour d’après ». Cette approche n’implique ni l’anéantissement immédiat du Hamas ni un désarmement effectif, révélant une priorité donnée à la stabilisation rapide plutôt qu’à une transformation structurelle du conflit.
Sous la pression militaire et politique, le Hamas accepte certains éléments du cadre proposé, tout en demeurant réservé sur la démilitarisation et l’avenir politique de Gaza. Les références de certains de ses dirigeants au traité de Hudaybiyya s’inscrivent dans un répertoire rhétorique islamiste où la trêve est conçue comme une pause tactique et non comme une paix définitive. Historiquement, ce traité conclu en 628 entre Mahomet et La Mecque non musulmane est fréquemment relu comme une séquence stratégique ayant conduit, après une période de trêve, à la prise de La Mecque en 630.
Cela peut paraître choquant, mais il convient de rappeler que le Hamas constitue la section palestinienne du mouvement des Frères musulmans. À ce titre, il hérite logiquement de cadres d’action élaborés par son organisation mère, fondés sur une logique de progressivité et d’ajustement au contexte. La référence à Hudaybiyya s’inscrit dans ce cadre comme un répertoire rhétorique permettant de justifier des trêves conçues non comme des paix définitives, mais comme des pauses tactiques.
Cette conception de l’action par étapes trouve ses premières formulations chez Hassan al-Banna, fondateur du mouvement, avant d’être réinterprétée par Sayyid Qutb, dont les écrits relèvent toutefois davantage d’une pensée de la rupture que d’un gradualisme institutionnel.
C’est cependant Yusuf al-Qaradawi qui a donné à cette logique une formalisation doctrinale plus systématique. Durant sa résidence au Qatar, il a élaboré une « jurisprudence des priorités », jusque-là présente de manière diffuse au sein des Frères musulmans, visant à hiérarchiser objectifs et moyens en fonction des contraintes, des capacités et des rapports de force du moment. Dans ce cadre, il opère une distinction entre des contextes de faiblesse (fiqh al-istida’af) et des phases d’implantation ou de domination (fiqh al-tamkîn), afin d’adapter normes et stratégies aux conditions historiques et politiques.
Historiquement, dès leurs premières défaites en Égypte face à la monarchie, aux libéraux et aux communistes, les Frères musulmans ont mobilisé une « jurisprudence des priorités », bien avant sa formalisation doctrinale, comme pragmatisme de survie. Cette plasticité stratégique s’est traduite par des ajustements contextuels variés, de la participation parlementaire incluant des femmes au Koweït aux alliances tribales au Yémen, en passant par le « socialisme islamique » de Mustafa al-Siba’i pendant la guerre froide, jusqu’à la coopération avec l’Iran des ayatollahs dans le cas du Hamas.
À l’issue de la phase militaire de la guerre de Gaza s’ouvre un conflit moins visible mais structurant, opposant deux pragmatismes. D’un côté, celui du Hamas, pragmatisme de survie orienté vers la reconstitution progressive de ses capacités, la justification idéologique de la temporisation et l’adaptation à la faiblesse. De l’autre, le pragmatisme transactionnel de Donald Trump, centré sur la négociation rapide, le rapport de force et la production d’effets politiques immédiats.
Dans un environnement régional marqué par l’ambivalence d’acteurs comme Qatar et Turquie, et par la prudence stabilisatrice de Égypte et de Jordanie, l’absence de mécanisme international de gouvernance ou de contrôle stabilisé entretient un vide politique, dans un contexte de polarisation internationale accrue marqué par la montée de l’antisémitisme, qu’il s’agisse d’actes terroristes à l’échelle mondiale ou de discours médiatiques et politiques soumis à des rapports de force idéologiques.
Cette configuration met en lumière les limites des pragmatismes de court terme dans les conflits asymétriques, en favorisant des convergences temporaires sans solution politique durable. Faute de cadre institutionnel robuste et d’horizon normatif partagé, le pragmatisme transactionnel trumpiste tend à stabiliser provisoirement des acteurs inscrits dans une temporalité de survie longue.
Les leçons de l’histoire rappellent pourtant que les dirigeants occidentaux sont éphémères, tandis que les organisations politico-idéologiques enracinées disposent de capacités durables de recomposition, ce qui impose, dans un ordre international marqué par l’ascension de nouvelles puissances et l’affaiblissement relatif de la prééminence américaine, de dépasser la simple gestion pragmatique des conflits au profit d’architectures politiques capables d’en permettre la résolution.
