Épilogue

Qu’est-ce que La Vie avec Lacan, ce petit livre de Catherine Millot pesé au gramme près, sinon la chronique de celle qui fut l’une des gardiennes du phare, la servante-maîtresse d’un roi sans couronne ? C’est le récit d’une traversée sous l’orage, là où la théorie n’est plus imprimée sur du papier de Hollande mais gravée dans la chair des jours.

Millot ne nous donne pas des concepts ; elle nous donne des gestes. Elle nous montre un homme qui court après le Réel comme d’autres après le lièvre. C’est Lacan au volant de sa voiture, lancée à tombeau ouvert sur les routes de Guitrancourt, fendant l’espace avec l’impatience d’un empereur byzantin en retard pour son propre sacre.

Vivre avec lui, écrit-elle, c’était être arraché à la pesanteur terrestre. C’était consentir à l’état d’alerte permanent, une « urgence » qui n’était pas celle du siècle, mais celle du désir sous sa forme la plus brute. L’homme qui passait ses jeudis à défaire les nœuds borroméens ne savait pas s’arrêter. Il marchait, il dictait, il tempêtait, il exigeait la présence comme un dû absolu. Il transformait le salon de la rue de Lille ou le domaine de campagne en un théâtre perpétuel dont il était l’unique metteur en scène et le spectateur absolu.

Elle a habité ce théâtre. Elle en a été la spectatrice aimante, l’analysante, la compagne des voyages en Italie où le maître, devant les fresques de Giotto, cherchait encore et toujours la ligne de faille où le sens bascule.

Dans cette évocation limpide, une phrase se détache comme un éclat de verre au milieu des draps : « Il y avait en lui une absence totale de gentillesse, mais une infinie bonté, une disposition permanente à l’accueil de ce qui surgissait. » Voyez la rigueur de cette distinction. La gentillesse est une affaire de manières, de salons, de petits arrangements avec le mensonge social ; c’est la monnaie des lâches. Lacan, lui, ne payait pas de cette monnaie-là. Il était d’une dureté de granit pour les semblants. Il pouvait briser un homme d’un mot, d’un silence, d’un départ abrupt au milieu d’une séance de trois minutes.

Mais la bonté, cette bonté noire et souveraine que Millot désigne, c’est autre chose. C’est le refus de lâcher le sujet sur son désir. C’est cette hospitalité terrible, presque divine, faite à la misère de ceux qui venaient hurler ou se taire sur son divan. En cela, le Lacan de Millot ressemble à ces moines d’Irlande ou ces clercs médiévaux qui savaient que le salut n’a rien à voir avec le confort.

La Vie avec Lacan est le portrait d’un homme qui a fait de sa propre existence le site de son enseignement. À la fin, quand la vieillesse vient et que le verbe se raréfie, le livre atteint une piété magnifique. Le vieux lion se tait, les nœuds de ficelle lui échappent des doigts, mais le regard reste. Et Millot, par ce livre qui est un tombeau poétique au sens classique du terme, a gravé pour nous la silhouette de ce passant considérable qui, sa vie durant, n’a cherché qu’à border le silence.

Mais suite à ce portrait du vieux lion sur ses terres de Guitrancourt ou dans la pénombre de la rue de Lille, une question plus noire se pose, une question de clerc qui gratte là où la chair saigne : cet homme qui a passé sa vie à démonter le mécanisme de la névrose, à décréter qu’« il n’y a pas de rapport sexuel » et à gloser sur l’impossible fusion des âmes, n’a-t-il pas vécu son amour pour Catherine Millot, et pour quelques autres avant elle, comme le démenti absolu de ses propres grimoires ? N’était-il pas, au fond des jours, le contre-exemple magnifique de ce qu’il théorisait ? Ne pourrait-on sourire de ce grand classicisme humain, y voir la ruse ultime du destin qui veut que le législateur soit toujours le premier à violer sa propre loi, non par cynisme, mais par indigence supérieure ?

Le Lacan théoricien est un homme d’acier. Il vous explique que l’Autre est un désert, que le désir s’alimente de l’absence et que la structure exige le manque. Mais le Lacan de Millot, lui, est un mendiant de la présence. C’est un homme terrifié par la solitude, qui ne supporte pas qu’elle s’éloigne, qui l’attend sur le pas de la porte, qui exige d’elle une attention de chaque seconde.

Où est la distance courtoise quand on bombarde l’aimée d’appels téléphoniques dès qu’elle s’absente une heure ? Où est la sublimation de la Chose quand on exige que le corps de l’autre soit là, rivé au vôtre, dans la même voiture lancée à toute allure, dans la même chambre d’hôtel à Venise, sous peine de s’effondrer ?

Lacan a vécu l’amour dans une immanence absolue, presque infantile, une fureur de décoration qui est l’envers exact de la sainte distance des troubadours. Il a théorisé la castration, mais il a exigé la plénitude.

Dans l’intimité de ces pages, Millot surprend ce moment où le théoricien jette le masque et avoue sa propre défaite face au Réel de l’attachement : « Il disait que l’amour était un sentiment divin, qu’il transportait, mais il disait aussi : “Je suis un amoureux, rien de plus, un amoureux passionné.” » Voyez le saut dans le gouffre. Ce clerc qui avait réduit l’amour à un « leurre » destiné à suppléer à l’impossible, ce logicien qui avait dit que « l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas », s’avoue vaincu. Quand il dit qu’il est « un amoureux passionné », il n’enseigne plus : il abdique. Il redevient la bête humaine qui crie vers une autre bête humaine.

Est-ce un contre-exemple ? Pour les dévots du Séminaire qui cherchaient en lui un maître impeccable, un saint laïque immunisé contre les passions, sans doute. Pour la clinique, c’est autre chose. C’est la preuve que la structure n’épargne personne. Lacan savait que le langage nous sépare, mais il a tenté, par la force brute de sa volonté et de son génie, de forcer le passage. Il n’a pas été le contre-exemple de sa théorie ; il en a été le martyr.

Il savait que le rapport sexuel n’existe pas, et c’est précisément parce qu’il le savait qu’il a mis tant de fureur, tant d’urgence et tant de pathétique à essayer de le faire exister avec elle. Son amour n’était pas une exception à sa règle, c’était une tentative désespérée et quotidienne de forcer la règle, de faire mentir la structure par le miracle d’une présence. À la fin, le vieil homme n’était plus le maître de la psychanalyse : il était simplement un homme qui avait trouvé son abri contre le vent du large dans le regard d’une femme, et qui refusait de le lâcher. Au pied de son propre échafaudage de concepts, le mot est lâché. C’est le mot des vaincus magnifiques, le mot de ceux qui déposent les armes devant l’évidence du jour : l’abdication.

Il faut voir dans cette abdication non pas une déchéance, mais l’accomplissement suprême. C’est la vérité dernière, celle qui commence là où les livres se ferment. Tant que l’on rime, tant que l’on dresse la Dame sur son piédestal, tant que l’on manipule les petits nœuds de ficelle de la théorie, on est dans la maîtrise. On est le souverain de son propre dictionnaire, le maître du jeu. On fait de la théologie ou de la poésie occitane pour ne pas plier le genou devant le Réel.

L’abdication, c’est le moment exact où cette superbe s’effondre. C’est consentir à n’être plus rien qu’une bête exposée à l’autre. C’est admettre que la ruse courtoise a échoué, que le barrage du langage a cédé, et que l’on a un besoin absolu, dérisoire, de la présence de ce corps-là, de ce regard-là, pour ne pas sombrer dans le noir.

Aimer, ce n’est plus donner ce qu’on n’a pas ; c’est accepter de perdre ce qu’on croyait être. C’est le roi qui quitte sa pourpre pour mendier une heure de sommeil contre une épaule.

***

Il y a chez Lacan une formule tardive, presque murmurée à la fin de son enseignement (Séminaire XXV, leçon du 15 novembre 1977), qui fait écho à ce grand renoncement à la maîtrise : « Je ne suis pas un surhomme. L’idée du surhomme, c’est l’idée de l’homme qui a trouvé la façon de se débrouiller avec le savoir. Or je ne me débrouille pas avec le savoir. (…) L’amour, c’est ce qui peut suppléer à cela : au fait que le savoir ne mène à rien, sinon à l’impasse. » Voilà la confrontation finale. La vérité de l’amour n’est pas dans l’idéal de la fin’amor, ni dans la lucidité tranchante du clinicien. Elle est dans ce désarmement. Le troubadour abdique lorsqu’il s’aperçoit que ses vers parfaits ne remplaceront jamais la tiédeur d’une main. Lacan abdique lorsqu’il passe ses journées à attendre Catherine Millot sur le pas de la porte, dépouillé de son Séminaire, de ses fidèles et de son ironie. C’est le moment où l’on préfère le risque de la dépendance à la sécurité du monument.

Ce n’est pas une défaite de l’être, c’est sa vérité mise à nu. C’est accepter que l’autre ait sur vous un pouvoir de vie et de mort, et trouver dans ce pouvoir une paix étrange. Au bout du compte, les troubadours et le vieux clerc de la rue de Lille nous laissent la même leçon : on peut passer sa vie à bâtir des cathédrales de mots pour border le vide, le seul moment où l’on touche à la sève, c’est celui où l’on accepte de s’y noyer. L’amour n’est pas le triomphe du verbe ; il en est le sacré naufrage.

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