Existerait-il aujourd’hui, à l’heure de l’information instantanée et d’une intelligence aussi surpuissante qu’électronique, à laquelle rien n’échappe, une œuvre majeure, promise à un destin futur considérable, mais qui resterait provisoirement aussi inconnue du public qu’ignorée par les autorités ? Existerait-il parmi nous un nouveau Bach (oublié pendant un siècle), un nouveau Mozart (celui de la fosse commune), un nouveau Schubert, pauvre jusqu’à la faim, que seuls de très rares connaisseurs et amis entouraient, lors de schubertiades désormais célèbres, alors confidentielles ? Existerait-il un nouveau Mallarmé, autour de qui, de la même façon, se réunissaient, tous les mardis, quelques élus aussi rares, pour entendre ses poèmes et subvenir au passage aux besoins d’un père de famille dont le salaire de professeur d’anglais était inférieur de moitié à la rente que Théo Van Gogh versait, à la même époque, à son frère Vincent, réputé pourtant « supplicié de la société » ? Ce Bach, ce Mozart, ce Schubert, ce Mallarmé, ce Van Gogh – et Rimbaud, publié à compte d’auteur, et tant d’autres –, se pourrait-il qu’il existe aujourd’hui encore, « paria », créateur d’une œuvre aussi importante et aussi belle que celles de ces astres de notre firmament ?
Avant, cher lecteur, que tu en juges par toi-même en lisant La Guerre de la Terre et des Hommes que vient de publier la toute petite, forcément toute petite, maison d’édition Eliott, lis si tu le veux cette histoire.
Elle commence en pointillés, par des mots glissés de temps en temps, en passant, par un ami. Pas « un ami » comme on le dit d’une connaissance mondaine, non, un ami véritable. « Un jour il faudra que je te fasse rencontrer untel (à l’époque je ne retenais pas le nom), il est extraordinaire, je crois que c’est un grand poète, je suis sûr que tu l’aimeras. » Cet ami est de ceux qui prennent leur temps mais ne laissent pas les choses en l’air. La rencontre finit par se faire, à trois, dans un des restaurants mi-indiens mi-kasher du 12e arrondissement. En fait de « grand poète », au physique le monsieur est en effet aussi grand qu’annoncé. Et « poète », il est le sosie de Guillaume Apollinaire. Une gueule joviale, prompte à la blague, bouche et yeux pleins de gourmandise d’amour, d’amour dans toutes ses formes, reconnaissance, affection, détresse, narcissisme, générosité, luminosité, ardeur… Une vraie bonne gueule donc, plantée sur un grand corps arrondi à la Cyrano ou à la Raimu. Pour lui comme pour moi, l’ami qui nous réunit est un peu l’être parfait, le prince Muichkine des temps modernes, nous voulons briller à ses yeux : nous voilà lancés dans une joute d’érudition poétique, de raccourcis de Rabelais à Artaud, de détours de Mallarmé à Rankine. Raccourcis et détours qui eussent sans doute fait sourciller ou rigoler les amis du poète, universitaires savants, que je connaîtrai plus tard, mais qui, à nous, sur le moment, arrosés par le Gama Chardonnay, étaient grisants. Le poète avait, quelques années auparavant, publié trois premiers tomes d’un roman qui en comportait cinq, qu’il m’invita à lire. Je les lus.
Je les lus comme on gravit une montagne au printemps. As-tu jamais, lecteur, marché dans la splendeur des Pyrénées, le mois où la nature est douce, les collines ayant des lys sur leur sommet, les poumons saturés de grand air, les yeux éblouis de fleurs, de chevaux sauvages, de cascades, de rochers multicolores, de ciels purs, mais les pieds, les jambes, le dos harassés par l’altitude, par les difficultés de l’escalade, les impasses, les brouillards, les longueurs, les déserts arides après les clairières embaumées, les « Mais on va où comme ça ? », les « Que diable suis-je venu faire dans… ? », les « Putain, là c’est trop ! » ? Le livre était vivant, cela d’abord, cela à la fin aussi, qui compte plus que tout : vivant. Le livre était beau. Beau, vaste question comme on sait, disons ici : musique de la phrase, de la page, intelligence de la pensée, une intelligence non pas froide, non pas cartésienne, mais jubilante, vibrante, étrange quelquefois, convenue jamais. Et le livre était… rude. Imbitable, à dire vrai, est le mot qui me vint à l’esprit. Je le lui dis. (Je ne lui dis pas qu’imbitable, je lui dis vivant et beau aussi.) « Qu’à cela ne tienne, tu seras mon éditeur, me répondit-il, même si trois tomes ont été édités, il n’y a pas eu un vrai travail d’éditeur, Massot avait tout imprimé comme “génial”, sans relecture ; toi, puisque tu aimes le livre tout en estimant qu’une réécriture est nécessaire, tu vas m’obliger à la faire. » Me laissait-il le choix ? Cela ne lui venait pas à l’esprit. (Quel créateur de génie envisage le monde autrement que tout entier composé autour de sa personne ?) L’avais-je, ce choix ? Un écrivain du dimanche à qui s’offre soudain la possibilité de travailler sinon avec Mozart, du moins avec le Lautréamont ou le Joyce de son temps, a-t-il le choix ? Bien sûr que non. Ce travail pouvait-il consister, selon l’usage, en corrections sur les marges de l’océanique texte de La Guerre ? Pas plus. Il fallait tout reprendre, ensemble, ligne à ligne, page à page. La Guerre était une caverne à éclairer mètre à mètre, une immense carrière de mots, de phrases, d’images, d’idées, de sentiments (cachés, eux, le plus souvent, et donc d’autant plus décisifs), d’où faire naître une maison – à moins que ce ne fût un monde.
Et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes, Pascal Bacqué et moi, une à trois fois par semaine, les matins, pendant deux ans et demi, à lire à haute voix et à corriger La Guerre dans le bureau du rabbin de la synagogue de la rue Basfroi, pas loin du Père-Lachaise. Pourquoi une synagogue, une schule ? Parce que Bacqué, né hobereau bourguignon catholique, est juif d’adoption, juif de l’étude, talmudiste. Sa Guerre est habitée par l’étude, cette multiséculaire conversation, savante autant que vivante, hautement savante sur les plus minuscules choses de la vie, cette pile atomique d’intelligence et d’humanité qui irradie la philosophie, la science et la dignité humaine depuis ce qu’on appelle la nuit des temps. Donc, la schule. Son bureau, ou celui du comité, nous est prêté par le jeune Rav. Quelquefois celui-ci nous salue au passage. Il faut avoir vu la lumière dans son œil, la malice bienveillante de son sourire – « Ah, voilà les zozos de la littérature ! » – pour mesurer ce que recèle de tendresse la rigueur savante du Talmud. Bacqué d’ailleurs me dit (à peu près comme on le dirait d’un joueur d’échecs, d’un physicien ou d’un champion de tennis) : « Ne t’y trompe pas, il est adorable, il est jeune, mais c’est un grand savant, un talmudiste hors pair. » Nous longeons la bibliothèque, toujours en ébullition. Là travaillent des jeunes autour de René Lévy (fils de Benny), et il saute aux yeux que leurs travaux sont à La Guerre à peu près ce que les thèses de doctorat de physique quantique sont aux livres de vulgarisation de Carlo Rovelli. Bacqué, d’un signe, me retient d’aller les distraire de mes bonjours amicaux, sous-entendu : « Eux travaillent vraiment. » Nous voilà donc dans le petit bureau. Bacqué me laisse le siège capitonné du rabbin, se contentant d’une petite chaise. Il se met à lire. Et moi à l’interrompre. Je ne comprends pas, ce n’est pas clair. Je joue à fond mon rôle de défenseur du lecteur. Sans avoir à me forcer, sans tomber dans le « moi je comprends, mais les gens ne comprendront pas ». Non, pour de bon, souvent je ne comprends pas, il faut clarifier, cela vaut la peine, si moi je comprends, tout le monde comprendra. Et tout le monde, c’est justement le cœur de cible visé par Bacqué, qui ne voit pas pourquoi sa Guerre ne serait pas un best-seller à l’instar de Harry Potter ou du Seigneur des Anneaux. Après tout, ne raconte-t-elle pas l’histoire du monde, la tourbe, et sa transcendance, l’objet de plus, le bâton ? Cette histoire n’est-elle pas notre histoire à tous ? N’y rencontre-t-on pas Churchill, Sibelius, Tolkien, Houellebecq, Duras, Gallimard, Lévy, mélangés en vrac à ses amis savants, à cent personnages imaginaires et à l’auteur lui-même (eh oui, La Guerre, c’est aussi du Angot, ou du Flaubert si on préfère : une autofiction), parmi lesquels émerge un être mystérieux, un archange, un prophète, un juif parmi les juifs, vif parmi les vifs, l’énigmatique Elias ?
Certes, certes, Bacqué ! Encore faudrait-il que, dans ton monde, dont tu prétends qu’il est aussi le sien, le lecteur puisse pénétrer, y voir clair. Alors quelquefois, dans le bureau du Rav, on s’engueule. Ferme. Le problème des pronoms – « Qui est ce il ? Est-ce le personnage nommé vingt lignes plus haut ou un des autres cités depuis ? » – passe encore. Bacqué admet volontiers que sa plume a couru si vite qu’elle a pu semer le lecteur en route. Et lui-même parfois n’est plus très sûr. Mais les références talmudiques plus ou moins explicites… Elles sont l’occasion d’explications du savant au curieux, et quelquefois cela a volé haut. En tous cas c’est le sentiment que nous en avions, ivresse des cimes, griserie des profondeurs. Mais, n’en déplaise à Baudelaire, on n’est pas toujours ivre, et l’ambition était que La Guerre puisse se lire à jeun. Il fallait donc éclaircir. C’est là que ça se corsait souvent, les nuances, les paradoxes, les énigmes se prêtant mal à la lumière crue du roman moderne. Bacqué, d’ailleurs, aussi attaché à l’intelligence d’un Rachi et d’autres maîtres médiévaux qu’à l’élégante longueur des phrases de Chateaubriand ou de Proust, sans parler de son goût certain pour l’hermétisme de Mallarmé ou le symbolisme de Kafka, Bacqué au fond déteste la modernité, sa clarté de néon d’hôpital, la sécheresse courte, laide à ses oreilles, de la phrase de Duras, et, pire, de ses imitateurs et imitatrices. (Bacqué, misogyne ? Dans la vie, certainement pas. En littérature : laissons-lui, malgré quelques indices concordants, le bénéfice du doute.) Donc, quelquefois, grandes engueulades. Accusations réciproques de mauvaise foi. Procès de lui à moi de soumission aux diktats contemporains, pour le style comme pour les idées (crime à ses yeux : je ne déteste pas le woke). Procès de moi à lui de « réac », de refus de prendre sérieusement en compte les capacités du lecteur à le suivre, de colère injuste et vaine contre les travers de son temps. Quelquefois. Mais lors d’autres séances, la lecture se déploie, majestueuse, sans être interrompue, eau vivifiante, éclat des mots, des idées, scintillement musical, mental et pictural une ou deux heures durant. Alors il arrive que les larmes me viennent aux yeux, qui font naître aux lèvres de Bacqué le sourire d’un enfant qui aurait reçu une bonne note et les félicitations de sa maîtresse. Et nous nous séparons sur le trottoir de la rue Basfroi, moi sur mon vélo, lui sous sa casquette, vers nos occupations – il faut bien vivre, Bacqué est prof, moi publicitaire –, nos cœurs gonflés comme des spis sur la mer.
Ces rencontres ont lieu incognito, entre nous deux, pendant dix-huit mois. Et puis, un jour, nous nous disons : ce serait pas mal de vérifier que ça marche. Que La Guerre devient un peu plus « bitable », plus claire, voire tout à fait claire à présent, après nos engueulades, nos extases et nos remaniements. Et si nous réunissions quelques amis un soir par semaine pour leur faire la lecture ? Naissent les mercredis Bacqué. Ils ont lieu chez les uns et les autres, à tour de rôle, toujours de 19 h à 20 h battantes (on a aussi une vie). Souvent chez le Dr Éric Frydman, amoureux du beau et du sens, chez le peintre Christian Bonnefoi, auteur avec Bacqué de plusieurs livres de poèmes et d’images, par exception chez l’un des grands personnages qui ont pris cette œuvre sous l’aile de leur bienveillant parrainage, Bernard-Henri Lévy, Pierre-Alexis Dumas. On est dix, vingt, quarante, selon les soirs. (Il y a plus de monde quand c’est chez un des grands personnages, eh oui, l’amour de l’art, de l’écriture, n’est pas incompatible avec les social vanities – sourire.) Bacqué lit de façon aussi vivante qu’il écrit, il prend les accents de ses personnages, il aime cela, son plaisir est communicatif, il prétend même que sa littérature est orale. Ensuite, les savants qui sont là posent des questions ou y vont de leurs commentaires et de leurs interprétations. En général il faut dire que ça vole assez haut. Il faut dire aussi que les habitués sont Gilles Hanus, le lévinassien, son frère Cyril, chercheur en neuroscience, le dantesque Bruno Pinchard, le proustien Patrick Mimouni, l’hugolâtre Jean-Marc Hovasse, le moderniste Norbert Hillaire, le philosophe de l’avenir Étienne Bureau… Comme dirait Fabrice Luchini : « C’est du haut de gamme ! » Et les femmes ? En général elles sont une ou deux, guère plus. Au début, aux premières lectures, elles étaient venues nombreuses. Il faut bien admettre qu’elles se sont faites rares. La Guerre, soit elles ont pensé que c’était sûrement génial, mais sans elles, soit que c’était un gros pudding immangeable. À une époque où la littérature est – tant mieux, cela contrebalance les siècles antérieurs – largement écrite par les femmes et plus largement encore lue par elles, c’est certes un peu ennuyeux. Cf. ce qui a été suggéré plus haut d’une vague misogynie bacquienne. Après Houellebecq, Baudelaire et bien d’autres, ce qui n’est pas une excuse. J’ai toujours regretté cette prépondérance masculine à nos rencontres, reflet du peu de part féminine dans La Guerre (rien que le titre ! Tolstoï lui au moins avait ajouté la paix), malgré le beau personnage de la fille de l’auteur, rédactrice d’un cahier essentiel, reflet d’une certaine vision du monde, le pouvoir, la domination, la soumission, la gloire, tout ce qui n’intéresse que les hommes. Quoi qu’il en soit, ces lectures ont eu lieu, continuent d’avoir lieu, les mercredis, nourrissant chez leurs participants, outre le jubilatoire délice de la poésie, le sentiment doux-amer d’happy few.
Aujourd’hui, octobre 2026, le livre sort. Mathieu Mulcey a composé une brique de mille cinq cents pages aux belles proportions, qu’on a envie d’ouvrir, promesse d’un océan à traverser. Pierre-Alexis Dumas a créé pour sa couverture une œuvre originale, qui ne ment pas sur la marchandise. Aussi belle que profonde, mystérieuse, dense. Pas exactement la couverture aguicheuse d’un roman de gare. Et les amis, la coteriediront les mauvaises langues, la Loge diront les mallarméens (Paul Valéry : « Nous formions sans le vouloir une Loge intellectuelle »), se sont mis en campagne. Il s’agit de faire sortir le livre pour de bon, sortir de l’invisibilité. Ce n’est pas gagné. La Guerre a beau avoir été envoyée à tous ceux qui agitent la rentrée littéraire, font les listes des prix, écrivent des articles, animent les plateaux : silence radio quasi général. Je ne veux pas m’abaisser à des comparaisons, ayant assez reproché là-dessus à Bacqué de se battre contre des moulins à vent. D’autant que la question n’est pas : « Peut-on sérieusement soutenir que tel livre sur la liste du Goncourt ou du Renaudot vaut plus que La Guerre ? », tant ce livre est d’un autre ordre. Mais tout de même, quel silence ! Quel étrange silence ! Étrange, surtout, le contraste entre l’engouement de quelques-uns et le désintérêt de la plupart. Plus que du désintérêt : une porte fermée, une condescendance, une gêne. « Tu t’intéresses à ça ? Mais tu ne vois pas que c’est illisible ? Tu ne vois pas comme c’est ennuyeux ? Tu ne mesures pas combien c’est empesé de Talmud, cette chose d’un autre âge ? » Au fond, je crois que ce qui est en jeu, c’est ni plus ni moins que Zarathoustra : « Mais il ne le sait donc pas, ce vieil homme, que Dieu est mort ?! »
La Guerre est un livre juif. Pas seulement écrit par un juif : traversé, habité par l’idée juive. Le peuple juif est depuis quatre mille ans celui qui, avec un sérieux, un refus des idoles qui frôle les limites de l’athéisme, dans la plus grande économie de poésie, de fables, d’ornements, et dans la plus grande confiance en la raison, en la sagesse, en l’intelligence, a porté et porte l’idée divine. Idée que Bacqué met en scène dans l’objet de plus, le bâton, héritier de celui de Moïse. Comme une mystérieuse réponse à l’éternelle question : comment se fait-il qu’il y ait de l’être et non pas rien ? Mais, éternelle question, ou question stupide ? Pour les modernes, certains, ceux qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé, une question qui ne peut pas avoir de réponse ne se pose pas. N’a pas à être posée. Circulez. L’incongru Bacqué la pose ? Tant pis pour lui. Silence.
Et pourtant elle se pose, cette question, et pourtant elle tourne, aurait dit Galilée. Et Bacqué non seulement la pose, mais il y répond. Il y répond comme héritier et continuateur de la millénaire étude juive. Et il y répond en poète. Les Misérables, « vrai poème » aux yeux de Rimbaud. La Guerre de la Terre et des Hommes est, malgré elle, malgré sa vision si sombre de la culture, qu’elle assimile à une tourbe dévoratrice, un trésor de la culture, un flamboyant poème, flamboyant témoin de la splendeur de la Création. Celle du mystère et celle de la part que l’homme peut y prendre. Les Phares : « Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage de notre dignité… »
