Il y a d’abord le grain, noble, de la couverture, l’épure du liseré et le papier velours choisis avec grand soin par Olivier Nora, l’éditeur que son éviction de Grasset par Vincent Bolloré a transformé en icône et dont c’est le premier bébé sous ses propres couleurs : une rose des vents arborant, en guise de points cardinaux, le O d’Olivier, le N de Nora et le E d’Éditions.
Disons-le tout net : le bébé est magnifique. Bien en a pris à Bernard-Henri Lévy de n’avoir pas voulu le ceindre d’un bandeau avec sa photo. Pour « le livre de sa vie », il ne cherche plus à faire le beau. Alors que son épouse Arielle Dombasle et sa fille Justine plaidaient pour des titres poétiques plus dilatoires, il a lâché le (gros) mot dès la couverture : « Mémoires ».
Pour un homme ayant passé sa vie à se croire immortel, c’est, à 77 ans, une forme d’aveu. « “Mémoires”, ça veut dire : “Je sais que je vais mourir” », reconnaît-il, quand on le retrouve autour d’un thé. L’ignorait-il jusque-là ? « Je ne l’entrevoyais pas. Même quand je suis sous un bombardement, je ne pense pas que je vais mourir, je pense que ma mère me protège ! » Tiens, le présent de l’indicatif est revenu au galop. Il opte finalement pour un compromis, le passé composé : « Je n’ai jamais eu peur de rien… »
« Vous êtes Solal »
Lui, l’homme de toutes les exclamations, n’y met pas l’intonation de la fanfaronnade, plutôt celle d’une nostalgie qui reste comme en suspension entre lui et vous. Cet après-midi-là, il est sans roulement de mécaniques, il parle bas et profond, ce qui ne l’empêche pas de sourire légèrement à l’instant où on lui demande si le temps ne serait pas venu pour lui d’arrêter de se conformer au vœu d’Albert Cohen qui lui disait : « Vous êtes Solal. »
« Le modèle du premier Juif de l’histoire de la littérature à être sorti des catacombes, de l’ombre, de la fatalité du paria », écrit-il dans le chapitre, étourdissant d’authenticité, qu’il consacre à l’auteur de Belle du Seigneur. Il y relate leur rencontre en 1977, quand, normalien bardé de questions pédantes auxquelles Cohen refusera de répondre, il est envoyé par Le Nouvel Observateur à Genève pour le visiter – ce qu’il ne cessera plus de faire jusqu’à la mort de l’écrivain quelque temps après que Bernard-Solal eut rencontré Arielle-Ariane…
« Il m’a appris ceci : le rôle d’un intellectuel juif […] n’est pas de s’attarder à dire la misère (d’autres s’en chargent et les antisémites raffolent de cette image du Juif meurtri et misérable) mais de dire la gloire, la beauté, les lumières, de ce que Chateaubriand aurait pu nommer, avec un respect effaré, le génie du judaïsme […]. Voilà la leçon d’Albert Cohen. Voilà ce que je dois, comme philosophe et comme homme, à Solal, ce frère incandescent qui apprend à se tenir debout quand on vous veut courbé. »
Hors de contrôle
« L’obsession qu’il a mise à réussir la vie de Solal n’a-t-elle pas été, aussi, un poids ? », insiste-t-on. « Vingt fois dans ma vie j’ai voulu arrêter d’être Solal ! Mais on ne décide pas sa vie, c’est plus fort que vous. Tout ça est hors de contrôle. Il y a les forces qui poussent en profondeur, les gens qui vous aiment, ceux qui vous détestent, ceux qui vous épousent, ceux que vous n’avez pas épousés. Le principe de ce livre repose sur mon hypothèse métaphysique : on est une très mince feuille sur laquelle s’impriment des traces. »
Quarante-huit miroirs – et autant de chapitres – constituent ce livre-kaléidoscope. Miroirs dans lesquels se reflètent les facettes généreuses, oui généreuses, d’un Bernard-Henri Lévy moins encombré que jamais de ce BHL gigoteur qui lui fait tellement d’ombre, et de tort. « Ces Mémoires sont des exomémoires, annonce-t-il dans le préambule. N’ayant ni le goût ni l’art de me pencher sur moi-même, je m’y raconte en racontant les autres. »
Et quels « autres » ! On y croise, prises sur le vif de l’instant et de l’aventure, les grandes figures du siècle, d’Indira Gandhi à Zelensky en passant par Godard, Pasolini, Salman Rushdie, Claude Lanzmann, le commandant Massoud, Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier, Norman Mailer, Houellebecq, Trump, Obama, Alain Delon, Pierre Bergé, Romain Gary, Françoise Giroud, un merveilleux François Pinault ou encore « Fanfan » – épouse d’André Glucksmann et mère de Raphaël –, et on en passe – sans compter les anonymes ici enluminés.
Le chapitre sur Aragon est peut-être notre préféré. Oiseau de nuit dans le Paris de 1975, Bernard-Henri Lévy s’y fait courtiser, rabrouer puis courtiser encore, par le « vieil homme légendaire et mystérieux » qui rôde entre la rue de Varenne – où il habite – et l’angle de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain.
Le bar Le Twickenham abrite leurs conversations nocturnes ; on y entend le poète s’insurger contre l’admiration du jeune intellectuel pour la plume de François Mitterrand : « L’écriture de Monsieur Mitterrand ? Vous plaisantez ! Il n’y a ni à l’aimer ni à ne pas l’aimer ; elle est juste indécente ; une guenille de mots et de clichés ; est-ce qu’on pourrait parler de quelque chose de moins répugnant ? »
Royal et Crazy Horse
C’est peu de dire que les personnages politiques ne répugnent pas à Bernard-Henri Lévy. Mention spéciale à la nuit – du 10 au 11 février 2007 – où la candidate Ségolène Royal l’a sorti du Crazy Horse pour lui faire écrire son discours à partir des « fatras » faxés par une secrétaire qui n’en était pas une…
Sont croqués dans ces pages, avec une gourmandise passionnée et aiguisée, les présidents de la République qu’a fréquentés le philosophe, c’est-à-dire… tous. Son histoire avec Mitterrand, qui commence par une scène drôlissime – croyez-le ou pas : Bernard-Henri Lévy a le sens de l’autodérision –, se poursuit avec son parachutage à Coutances pour les législatives de 1973 : il s’y illustre avec le « boulevard du Calva », un jeu de son cru qui consiste à avaler sans reprendre son souffle les verres alignés sur une table afin d’arriver le premier au centre.
Tout à son souci de montrer qu’il tient le calva mieux que les enfants du pays, il oublie de s’inscrire sur les listes électorales. Fin de l’aventure.
Roman picaresque
Il en conte mille et une autres dans cet incroyable roman picaresque. Sa relation, pour le moins contrastée, avec Nicolas Sarkozy y tient évidemment une belle place. « Il faut faire attention à Nicolas, il a une petite santé », lui confia jadis, lors d’un de leurs « moments en Normandie », un Édouard Balladur baissant la voix pour que Nicolas Sarkozy ne l’entende pas. « Confidence qui me semble, sur le moment, très bizarre et que je me suis souvent rappelée, plus tard, au moment de ses déboires judiciaires », relève l’écrivain.
Plus loin il raconte « le Hollande amoureux » – de Julie Gayet – qui le fit venir un samedi après-midi « sans autre raison que de pouvoir, comme Swann dans la Recherche, glisser à tout propos, non pas le nom de la femme aimée, mais celui, presque aussi voluptueux, de la rue où il la retrouvait : “alors, comme ça, vous venez de la rue C* ? entre la rue C* et l’Élysée, il vous a fallu quoi ? Cinq minutes ? Quatre ? Notez bien : vous aviez aussi la possibilité, puisque vous veniez de la rue C*, de passer par la rue D* et de gagner encore une minute… Et maintenant ? Retour à la rue C* ? Il ne pleut pas trop ? Remarquez, non… La rue C* est étroite, à sens unique, on y est à l’abri…” – j’ai fini par compter : au moins quinze fois “la rue C*” en quinze minutes… »
Et ce jour de juin 2016 où le même président Hollande, comprenant que la situation lui échappe, égrène devant lui le nom de ses adversaires. « Il y a un nom, un seul, qu’il ne cite pas : celui de ce jeune ministre, Emmanuel Macron. […] “Il y a aussi Macron”, dis-je alors, prudemment. “Oh Macron, répond-il, attendri, c’est un enfant…” » Ingénuité dont, a prévenu l’auteur, « ne se gausseront que les âmes basses ». Il n’en est pas.
