Sur la plateforme Netflix, la saison 5 de la série israélienne à succès « Fauda » (le chaos) ravive en deux épisodes (le 7 et le 8) la tragédie sanglante du 7 octobre 2023, qui a coûté la vie à 905 civils, dont 70 étrangers, et 415 soldats et membres des forces de sécurité israéliennes, tués dans les combats contre les terroristes infiltrés (1 500 morts côté Hamas). Le Hamas a revendiqué plus tard la détention de 251 otages à Gaza.
Pour la première fois dans l’histoire mondiale des séries, les producteurs de Fauda annoncent la couleur dès la fin de l’épisode 6 : « Les deux épisodes suivants, les 7 et 8, sont à déconseiller aux personnes sensibles au vu de la violence de certaines scènes ; vous pouvez les ignorer et passer directement à l’épisode 9, cela ne change en rien la compréhension de l’histoire. »
Les deux épisodes, qui reconstituent l’invasion du Hamas, ce 7 octobre, puis les scènes de guerre (d’un réalisme éprouvant), ont coûté entre 6 et 8 millions de dollars sur un budget total évalué à 40 millions de dollars pour les 11 épisodes de la saison 5. Il est vrai que cette saison 5 – de par son ADN original, soit l’histoire d’un commando spécialisé dans la lutte antiterroriste – ne pouvait faire l’impasse sur l’invasion du Hamas ; la saison 5 étant en préproduction, il était du devoir des scénaristes et des producteurs de rendre hommage aux milliers de victimes, dont certains membres de la production, des réservistes mobilisés qui sont tombés au combat ou ont été blessés grièvement, tels Matan Meir ou Idan Amedi…
C’est un paradoxe inédit pour le spectateur averti : celui d’assister à un film de guerre de deux heures, à l’intérieur d’une série, alors même qu’on lui conseille d’en éviter le visionnage…
Cependant, un écho inattendu s’est fait entendre dès les premières diffusions mondiales de la saison 5 de Fauda : en effet, sous couvert d’une dramaturgie puisée dans la réalité de ceux qui l’ont malheureusement vécue, la série, telle un détonateur, a réveillé les questions qui fâchent :
– Celle de l’ignorance incompréhensible du renseignement militaire israélien pris au dépourvu, ce 7 octobre, au sein même d’un territoire balisé, drôné, surveillé, quadrillé ? Comment les stratèges et analystes de Tsahal et du Shin Bet ont-ils pu ne jamais envisager la possibilité d’une incursion massive du Hamas depuis Gaza ?
La leçon américaine du 11 septembre 2001 n’aura-t-elle servi à rien ?
– Comment organiser rapidement des secours et mobiliser les troupes adéquates, s’il n’y a pas le soutien tactique des hélicoptères Apache AH-64, Yasur CH-53, Black Hawk UH-60, des forces spéciales, des parachutistes, afin de venir en aide aux populations sidérées, terrorisées et prises au piège dans les kibboutz ?
– Comment se mobiliser, s’organiser et contre-attaquer – je parle des policiers, militaires, forces antiterroristes, brigades civiles – face à 3 000 assaillants du Hamas déployés sur 30 kilomètres à l’intérieur des terres israéliennes sur une durée de trois jours ?
Personne n’y a jamais pensé ? On parle quand même d’une nation combattante, expérimentée, où le service militaire est obligatoire dès l’âge de 18 ans. Ces jeunes hommes et femmes, armés, motivés, restent longtemps réservistes et savent que la menace est constante, quotidienne, polymorphe, et plane dans l’air comme une roquette vicieuse, imprévisible et mortelle.
Quand trop d’amour tue l’amour, est-ce que trop de guerres tuent la guerre ? Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu le résume ainsi : Trop de menaces tuent la menace ! En clair, à mesure que vous vous habituez à un ennemi qui vous harasse de ses tactiques permanentes et répétitives, votre attention, d’abord soutenue, se relâche, puis vous passez en mode « routine », jusqu’au jour où…
Voilà : ce « À QUI LA FAUTE ? » choral tombe à pic, puisque ce mardi, une enquête publiée par le quotidien israélien Haaretz révèle – outre le colossal échec du renseignement hébreu impliquant Tsahal, le Shin Bet, le Mossad et le Conseil national de sécurité – via le témoignage accablant d’analystes et de sources undercover, qui implique la responsabilité du Premier ministre Benjamin Netanyahu ; des mois avant l’invasion, malgré les alertes et feux rouges émanant des services jordaniens, libanais, égyptiens, émiratis, etc. indiquant la préparation d’une offensive terrestre majeure contre l’État hébreu (cartes), Netanyahu les a minorés, décrédibilisés et finalement balayés d’un revers consternant de l’histoire, son indiscutable culpabilité politique. Et plus inquiétant, certaines sources interrogées et infiltrées dans l’entourage belliciste de Netanyahu ont rapporté les hypothèses les plus cyniques :
– Et si le Premier ministre d’Israël, sachant l’opération du Hamas imminente, avait laissé faire, sachant qu’il aurait enfin l’occasion rêvée – avec l’assentiment du monde horrifié par les crimes terroristes et sous le sceau d’une punition justifiée – de procéder ainsi à l’anéantissement radical de Gaza, dans le but final de l’adjoindre au territoire hébreu ?
Où – de par Doron Kabilio, l’homme aux 900 vies – la fiction rejoint l’histoire (ou le contraire)
Celui qui, finalement, en parle à sa façon et sans déroger à son devoir de réserve d’ancien soldat d’élite, c’est Lior Raz alias Doron Kabilio, l’acteur principal, le créateur et coproducteur de la série Fauda. Au cours des cinq saisons, le soldat Doron, blessé, blasté, emprisonné, enlevé, torturé, laissé pour mort, n’en finit pas de survivre et de mener à terme sa mission ; Gabi alias Captain Ayub, son référent et commandant en chef, dira de lui à ses détracteurs qui le croient mort : – Doron ? Ne vous inquiétez pas… Il reviendra, il a 900 vies !
D’ailleurs, où était-il, Lior Raz, ce fameux 7 octobre 2023, à 6 h 29 du matin ? Héros un jour, héros toujours ? Cet ancien membre de l’unité antiterroriste Duvdevan, composée de mista’arvim (celle qui a inspiré Fauda), n’imaginait pas être réveillé à l’aube de ce 7 octobre par sa propre sœur qui lui annonce que son kibboutz est encerclé par des terroristes et qu’elle est réfugiée avec ses enfants dans le mamad, la pièce sécurisée !!!… Mais pour combien de temps ? Elle explique à son frère que les caméras de surveillance extérieure de la maison montrent des guerriers nombreux, organisés et sans pitié.
Lior bondit de son lit. Vissé à son oreille, le portable grésille et crachote en altérant la voix paniquée de sa correspondante. Lior grimace d’impuissance : il est loin, en voyage d’affaires en Roumanie… Mais le sang familial n’a qu’une parole, qu’un devoir :
– J’arrive, petite sœur ! Enferme-toi et n’ouvre à personne !
En attendant le premier vol pour Israël, Lior passe de nombreux coups de fil, et lui, au moins, est connecté avec les meilleures forces d’action militaires… Et là, il tombe des nues :
Ses correspondants à Tsahal et au Shin Bet sont dépourvus d’informations fiables et surtout de stratégies immédiates de contre-attaque. Oui, Israël est attaqué, mais quels secteurs, comment, combien, et qui coordonne la riposte ? Les informations arrivent au compte-gouttes et elles sont terribles… L’attaque du Hamas est au sud, et hélas, la plus grande partie des forces armées israéliennes – les blindés, l’artillerie, l’aviation, les tanks, l’infanterie – reste concentrée au nord face aux menaces : Liban, Cisjordanie, Hezbollah… soit à des centaines de kilomètres. Lior a compris : ce sont les brigades citoyennes qui doivent faire le boulot et organiser la défense.
On est le 7 octobre au matin, il est 6 h 30. Des brèches viennent d’être ouvertes aux explosifs dans la clôture de Gaza et l’infiltration terrestre a propulsé des centaines de combattants du Hamas vers des dizaines de sites israéliens : Be’eri, le festival Nova, Nahal Oz, etc. ; en progression constante et aléatoire, les terroristes opèrent des tirs massifs de roquettes afin d’ouvrir le terrain ; ils circulent en 4×4, à moto, en parapente et procèdent à la destruction systématique des dispositifs de sécurité (antennes, caméras, postes de contrôle et vigies frontalières), puis l’attaquant se disperse et sème la terreur sur une profondeur de 20 à 30 km à l’intérieur d’Israël.
Jusqu’au 9 octobre, l’État hébreu recensera 55 lieux distincts attaqués par le Hamas, soit 32 communautés civiles, 15 installations militaires, trois villes, deux villages et des camps bédouins, ainsi que le site du festival Nova. L’ennemi est partout. Et surtout, il va tuer pendant trois jours…
Ce 7 octobre, entre 7 heures et 8 heures du matin, Lior Raz, les Israéliens (et les Gazaouis) découvrent les premières images en « live » de la tragédie, via les téléphones : celles des habitants israéliens, celles des caméras de surveillance, et surtout celles des GoPro des combattants du Hamas qui filment les tueries en temps réel. À ce stade de l’attaque, X/Twitter, Telegram et les autres réseaux deviennent le premier véritable canal international de diffusion… Et enfin, vers 9 heures, les médias israéliens comme Kan 11 et Channel 13 passent en édition spéciale « Breaking News ». Mais personne n’est en capacité de jauger réellement l’ampleur géographique de l’attaque, tant les appels au secours et les infos des témoins arrivent en cascade : et toujours, en fond sonore, on entend ces centaines de sirènes hurler de détresse.
De son côté, Lior Raz a trouvé un vol depuis Bucarest et arrive à l’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv dans la matinée du 8. Il prend immédiatement la route du sud. Un correspondant lui donne une bonne nouvelle : au kibboutz Erez où vit sa sœur, l’équipe de sécurité locale a pu repousser les assaillants ! Comme sa famille est en sécurité et hors de portée de l’ennemi, Lior doit continuer sa mission de civil combattant, mais là, il ne s’agit pas d’un tournage ni de tirs à balles factices. Depuis 2023, il est membre des « Brothers in Arms », un mouvement de réservistes, composé de militaires, officiers, cadres, entrepreneurs, créé dans le contexte de la mobilisation générale contre la réforme judiciaire du gouvernement Netanyahu. C’est un immense réseau d’aide civile qui organise les équipes de secours, réunit les véhicules, le matériel et l’armement, coordonne les évacuations… Et ce qui se passe dans la région sud est d’une urgence vitale. Sur la route, au volant, tout en passant des coups de téléphone, Lior découvre le désastre et constate la férocité de l’envahisseur : des corps sans vie étendus sur la route, des voitures en feu, et, derrière les villages, des bruits ininterrompus d’armes automatiques, de détonations et des colonnes de fumée lugubres qui montent dans le ciel.
Au point de ralliement B.I.A. (Brothers in Arms), au carrefour de Beit Kama, le lieutenant-colonel Ben Yaakov lui demande : – Tu as une jeep ? Une arme ? Lior Doron répond deux fois « oui ! » et le voilà en équipier, chauffeur armé, conduisant vers la zone où sévissent des combats. Mais là, l’acteur star n’est plus dans la fiction de la série Fauda…
Il y a des vies à sauver. Dans la jeep, à ses côtés, le journaliste Avi Issacharoff (coauteur de Fauda) et Yohanan Plesner, un ancien député israélien ; le trio se dirige vers la ville de Sderot dont les sirènes et les fumées désignent un horizon menaçant. D’après les dernières infos, des roquettes tombent sur les maisons, les voitures et les infrastructures ; des familles barricadées sont toujours bloquées, encerclées par les fanatiques du Hamas, qui tirent à vue. La priorité des Brothers in Arms est de sauver une vieille dame aveugle et sa fille, cachées dans une villa à moitié calcinée, et de les exfiltrer. À proximité des pavillons, où se trouve un parking de véhicules calcinés, Lior donne un coup de volant, évitant une roquette palestinienne. Les trois hommes courent se mettre à l’abri, puis progressent en triangle, cherchant l’attaquant, qui, finalement, s’est replié. Jusqu’à la fin de la journée du 9 octobre, Lior, Avi et Yohanan continueront les missions civiles de sauvetage, sous les tirs de roquettes et les rafales de kalachnikovs.
Le 10, les autorités israéliennes signalent que l’ennemi a quitté le territoire hébreu, désormais sous contrôle. À l’heure des bilans et du long et fastidieux décompte des victimes, de l’identification des corps, du recensement de ceux qui ont été pris en otage, du recueil des témoignages des survivants et de l’organisation des nombreuses cérémonies funéraires… Israël, ses alliés, le monde entier restent stupéfaits : Comment cela a-t-il pu se produire ? Qui a failli ?
Au moins, en termes stratégiques, l’effet de surprise recherché par le Hamas lui a donné l’avantage. Pour peu de temps… Car, comme nous l’enseigne l’histoire : « Aucune action militaire ne peut être engagée sans évaluer l’ensemble de ses conséquences. » On se souviendra de l’amiral japonais Isoroku Yamamoto, commandant en chef de l’attaque sur Pearl Harbor en 1941, qui réalisa, après coup, que la moitié de la flotte américaine naviguait hors champ… Il aura cette phrase prémonitoire : – Nous avons réveillé un monstre !
Hiroshima et Nagasaki seront les réponses à l’agresseur nippon.
La réaction israélienne va être sans précédent.
D’ailleurs, le sous-titre de la saison 5 est sans équivoque : Tha’ar ! Ce mot désigne en arabe une vengeance de sang ou une vendetta. Tout est dit : le châtiment infligé par l’État hébreu ne va pas se faire attendre. Tombant du ciel, les bombes, le fer, l’acier et le sang vont cracher leurs morts sur les habitants de Gaza. Le Hamas ignorait-il qu’après ce 7 octobre, les représailles seraient à ce point féroces ? Sûrement pas. Les 73 000 morts palestiniens (comptabilité d’aujourd’hui) seront le cadet de ses soucis, comme les ruines éplorées et dévastées de Gaza, devenues les ruines et la honte de l’humanité. Que va devenir ce peuple en souffrance, dépossédé de son destin ?
À l’heure où j’écris ces lignes, via mes contacts en Israël, je cherche à joindre Lior Raz (qui enchaîne les tournages) pour lui poser cette question lancinante : – La saison 6 de Fauda est-elle morte avec le 7 octobre ou, au contraire, cherchera-t-elle à trouver des réponses et à se ranger du côté des justes ? À suivre.
« NAZA » – dont le titre reprend un terme utilisé par l’armée israélienne pour indiquer le nombre de civils censés être tués dans une frappe aérienne – se fonde sur les témoignages anonymisés de 24 militaires, dont des officiers, des services secrets israéliens, filmés de nuit sur les toits de Tel-Aviv. Leur voix et leur apparence ont été modifiées, seules leurs silhouettes noires se découpant à l’écran face à Yuval Abraham, 31 ans, qui mène les entretiens. « Nous voulions entendre, avec le plus de détails possible, à quoi ressemblaient les mécanismes de mise à mort à Gaza, comment ils fonctionnaient », a expliqué le réalisateur à l’AFP.
