Après la Russie de 2018, le Qatar en 2022, avant l’improbable attelage Espagne-Portugal-Maroc augmenté du Paraguay, de l’Argentine et de l’Uruguay en 2030 puis l’Arabie saoudite en 2034, la Coupe du monde de football 2026 a donc commencé de répandre ses stars et ses dissensions sur les pelouses d’Amérique.

Comment une telle liste de pays hôtes pourrait-elle encore laisser penser que le foot, sport le plus populaire au monde, n’est pas politique ? Gianni Infantino, le président de la FIFA et maître absolu de la compétition, est devenu un dirigeant puissant. Il s’est par exemple permis de décerner au président des États-Unis le premier « Prix de la paix de la FIFA », distinction ubuesque de son cru, à défaut de pouvoir lui attribuer le Nobel tant convoité. Et puisque la Coupe du monde fait recette – le foot n’est-il pas le nouvel opium du peuple ? – ne soyons pas mesquins : 32 équipes, c’était bien, 48 ce sera mieux. Davantage de matchs, plus de téléspectateurs, donc plus de recettes publicitaires. Et pendant qu’on y est, pourquoi pas 64 ? Infantino l’envisage sérieusement pour 2030. Comme pour la Ligue des Champions nouvelle formule (qui a valu au PSG, lors de ses deux sacres, de disputer 17 matchs européens alors qu’il en fallait 13 auparavant), peu importe la charge sportive, ce qui compte c’est le succès économique de la compétition. Prix exorbitant des places, déplacements coûteux et difficiles, 1,3 million d’euros la minute de publicité sur M6 à la pause fraîcheur – quitte à transformer le football européen en un soccer à quarts-temps : la FIFA s’est mise à l’heure de Wall Street. Économique, donc, la Coupe du monde, mais aussi et surtout de plus en plus politique.

Omar Artan, un arbitre somalien, renvoyé dans ses foyers ; une délégation iranienne priée de ne pas dormir aux USA ; Aymen Hussein, joueur vedette de l’équipe d’Irak (deuxième adversaire de la France), retenu sept heures au contrôle d’immigration à Chicago ; un photographe irakien dûment accrédité et porteur d’un visa en règle refoulé : Infantino a perdu la haute main sur son œuvre. Au royaume de Trump, les affidés de l’ICE font la loi. C’est-à-dire la loi du plus fort. Sans considération pour les valeurs supposées humanistes d’un sport avant tout collectif et universel. Honteux.

Que reste-t-il alors aux sportifs eux-mêmes ? Je veux parler des nôtres, les Bleus.
Des déclarations pour commencer.
Celle de Rayan Cherki à l’issue du match de préparation perdu par la France contre la Côte d’Ivoire : « On n’ira pas à la coupe du monde pour être favoris, on ira pour écraser tout le monde ». Dans son infinie sagesse et sa non moins grande modestie, le roi mancunien du dribble et de la jonglette se voit déjà marcher sur l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, le Brésil et même l’Argentine, tenante du titre. Marcher, oui, mais pas encore courir, ce qu’il daigne rarement faire, laissant à d’autres, comme Dembélé, Doué ou Olise ces tâches subalternes. De ce point de vue, il rejoint d’ailleurs Mbappé. Et ce que le capitaine rechigne à faire, pourquoi le ferait-il ? Ce qui est alors à craindre c’est une scission, une fracture, une guerre des clans au sein du vestiaire entre les « laborieux » du PSG et du Bayern et ceux qui n’ont rien gagné mais s’octroient déjà des privilèges. Combien de temps Dembélé, Ballon d’or et double vainqueur de la Ligue des Champions, acceptera-t-il les efforts de repli et le sacrifice de son propre jeu pour faire valoir son copain Mbappé qui sort d’une saison blanche ?

De la gestion humaine ensuite.

Didier Deschamps est le seul capable d’exiger discipline et respect dans l’équipe ; ou, pour être plus juste, d’exiger que les vingt-six individualités se comportent en équipe. Ce sera la clé du succès – être le PSG de Dembélé, Kvara et Doué plutôt que celui de Mbappé, Messi et Neymar. Deschamps, s’il en a l’autorité suffisante, peut éviter le fiasco de 2002 ou 2010. Et porter cette équipe de France au potentiel immense vers un troisième titre. Mais les deux matchs de préparation et les palmarès individuels pour le moins dispersés ont ouvert des brèches. Le premier match contre le Sénégal sera décisif et riche d’enseignements. S’il se passe bien, avec une victoire convaincante, alors tous les espoirs sont permis. S’il y a défaite, les égos ne tarderont pas à prendre le pas sur le collectif et avec eux la gabegie. Puisse DD rappeler à chacun qu’au pays des MAGA nul footballeur n’est prophète. Trump, Musk et ses 1000 milliards de dollars, Zuckerberg ou Bezos sont les vrais dieux du stade. Infantino est leur obligé. Et les vingt-six joueurs de chacune des quarante-huit nations engagées ne sont, eux, que des joueurs de ballon : plus ou moins riches, plus ou moins talentueux, plus ou moins charismatiques, mais des joueurs de ballon au service d’une communauté plus grande qu’eux. Et plus petite que l’Amérique.

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