Je viens d’ouvrir Le Parisien, nous sommes le 15 mars 2010. Je regarde les pages consacrées au « football », au « foot », appelez cela comme vous voulez, c’est la lie, c’est la mort : je hais le foot de toutes mes forces, et des forces, je crois que j’en ai. De la force, je l’ignore ; mais des forces, j’en ai. L’article que j’ai sous les yeux est intitulé « Un drame qui va laisser des traces », il est signé Christophe Bérard, je ne connais pas Christophe Bérard. « L’issue, écrit Christophe Bérard, est devenue inéluctable. Depuis vendredi, Yann L., 37 ans, le supporteur parisien grièvement blessé lors d’une agression avant le match PSG-OM du 28 février, est en état de mort clinique comme nous l’annoncions hier. » Je hais le foot. Je l’ai toujours haï, et je continuerai de la haïr toute ma vie. Ses fondements, son néant. J’entends bien qu’il sert de fête aux populations masculines qui, pendant ce temps, violent moins, s’abstiennent de défigurer leurs femmes et de répandre leur immonde violence, monstrueuse et illettrée, sur les trottoirs des villes où leur ennui, en boucle, se trimballe dans les jours gris.

Thierry Roland
Thierry Roland

Je ne comprends pas ce sport. Le rugby ne vaut pas mieux : mais il nous laisse tranquille. Pour le foot, l’affaire est plus grave. Faites une expérience : mettez n’importe quelle radio, le soir, à partir de dix-neuf heures. Jusqu’à vingt-trois heures, jusqu’à minuit, on ne nous propose que des émissions sur le foot : « On refait le match », et autres réjouissances sur le même mode. Des commentateurs, souvent grossiers, envisagent une rencontre, commentent un affrontement de la veille, analysent un tir au but comme s’il s’agissait de la chose la plus vitale du monde. Ils injectent dans ce qui n’est rien (un match de foot) le maximum d’intelligence dont ils puissent faire preuve. Et comme aucun de ces commentateurs n’est capable de beaucoup d’intelligence, ni dans la géométrie, ni dans la finesse, nous assistons à la description d’une réalité « tout foot » qui ressemble à de la bouillie, et même à de la bouillie de bouillie.

Il est quasiment impossible d’échapper à la réalité footienne, à la bouillie du « tout foot ». Toutes ces éructations, ces tragédies, ces traquages de fautes, ces descriptions interminables de penalties, ces glissements perpétuels vers la grossièreté et l’invective, les « c’te match », les gros accents méridionaux gras, exagérés, que j’aime tellement chez Pagnol ou dans la réalité (j’adore Marseille) mais qui là, gueulés, beuglés, sont insupportables. On voudrait nous faire accroire, d’ondes en ondes, que le foot est la réalité et que la réalité est le foot, que la réalité est foot. Je rêve de la totale disparition des émissions de radio consacrées au foot. La collectivité n’a-t-elle rien trouvé d’autre pour être ? Le foot, en réalité, est un échec de nos sociétés : il déplace la barbarie dans un espace plus clos que la cité, il fabrique une fiction, des enjeux qui n’existent pas, mais qui sécrètent des morts, des blessés et des haines.

Ce ne sont plus les haines régionales, régionalistes, qui prévalent : mais les haines de clubs, les haines entre clubs. La réalité (du monde) est morcelé en principautés footiennes, footiques, footeuses. Toute cette dialectique du néant, cet effondrement de la raison. Tous ces termes « techniques », ces expressions qui me plongent dans un indescriptible cafard : « Luis Fernandez » (je n’ai rien contre lui personnellement : je ne sais pas qui c’est), « transferts », « milieux de terrain », « anciens dirigeants du PSG », « Monaco », « camp des Loges », « Ronaldinho » (il y en a combien des Ronaldo ? Des Ronaldinho ? C’est une marque ou quoi ?) et, surtout, le mot « Ligue », ligue 1, ligue 2, ligue 3, qui est un mot qui, à lui seul, pourrait me pousser au suicide. Au suicide ! Le mot « Sochaux » aussi. Sochaux n’est plus une ville, le mot « Sochaux » s’est vidé de la ville qu’il y avait dedans : c’est un mot de foot. La ville de Guingamp, c’est encore autre chose : je n’en avais jamais entendu parler ; à chaque fois que j’entends le mot « Guingamp », c’est dans une émission de foot, lors d’un débat footeux sur le foot.

chien-joueur-foot-401122Pourquoi Guingamp ? Guingamp, située pour moi sur Mars, a l’air d’occuper, comme La Haye avec les Droits de l’homme ou Strasbourg pour l’énarchie, une place très spéciale dans la galaxie du foot. Il doit là-bas y avoir des élevages de joueurs surdoués : des batteries de dribbleurs déments. Un ADN particulier a été repéré à Guingamp, qui fait des êtres vivants qui s’y promènent, y naissent, y logent, des joueurs de foot comme nulle part nous pourrions en trouver, pas même dans les favelas de Rio, sur la planète. Je suis tellement triste : tellement triste que le football existe, dont les règles me rendent malheureux, dont les retransmissions (heureusement, je n’ai pas la télé) me remplissent de larmes, dont les colonnes (les milliers de millions de colonnes) dans les journaux alimentent un désarroi profond qui, croyez-moi, n’est pas dans ma nature. Je n’aime ni la mentalité du foot ni le corps des footballeurs, leurs shorts, la configuration d’un terrain, ce vert, ces sortes de pelouse et ces cages pour « gardiens ». Je suis malheureux parce que je me sens totalement impuissant face à la puissance de feu du foot dans la société.

Je suis obligé d’accepter le foot, je suis obligé d’accepter que le foot vienne gangrener mon réel, ma réalité : non seulement mon quotidien mais mon éternité. Le foot est en train de devenir la valeur absolue. Le lieu sérieux de tous les enjeux. Le foot devient la réalité tout entière, il s’empare des choses et vient me prendre à la gorge ; il serre très fort, il va m’étrangler. La religion catholique est peut-être en train de mourir, du moins de s’étioler, mais la sécularisation s’est tournée vers une autre manière de transcendance : l’épiphanie footballistique. L’acte de prier a été remplacé par le non-acte de regarder un match, et chaque match est une messe, et viennent les commentaires de cette messe, les analyses à l’infini comme autant de catéchismes.

Je suis entre les mains du foot. Je suis entre les mains des pieds de beaufs. Je suis ligoté à la réalité du foot, je suis enchaîné. Je suis perdu pour le foot, extrêmement condamné à subir ses simagrées. C’est étonnant : j’accepte la mort, par exemple, dans sa réalité ; mais je n’accepte pas le foot. On va me répondre que cela n’est pas grave – ce ne serait qu’un sport. Mais cela fait bien longtemps, maintenant, que ce sport a cessé d’être un sport. Le foot est devenu un mode d’existence au monde. On se positionne par rapport à lui. Il m’oppresse, en attendant qu’il m’opprime – je ne doute pas que ça viendra.

footJe ne suis pas en train de faire l’apologie d’un élitisme : les élites raffolent du foot. Je vis assez seul dans le no man’s land de ceux qui ne supportent en rien ce sport qui recouvre de son aile cramponneuse la face du monde qui, sans foot, serait tellement plus beau ; surtout : tellement plus gai. Oui, le monde serait moins moche sans le foot. Je ne supporterais pas d’avantage qu’en lieu et place des émissions de commentaires footballistiques nous soient imposées, par exemple, des heures d’antenne sur les livres : il s’agirait alors de supporter les footeux de la littérature, de la chose littéraire, avec le grotesque qu’ils ne manquent jamais d’installer. Les « critiques », leurs pauvres gloses, relativement conformes aux gloses qu’on leur a inculquées dans les lycées où ils rêvèrent de devenir Marcel Proust, et où ils ont fini en Jérôme Garcin.

Je suis en errance, je me promène dans les rues, hagard, sans la moindre footitude dans la tête. Je suis : un extra-terrestre. La toute-puissance du ballon me passe au-dessus de la tête. Je suis mal informé en les choses du football ; et pourtant on m’en informe du matin au soir, dans des débats qui pour moi ne font pas sens. Je ne comprends rien lorsque, dans le taxi par exemple, je subis ces émissions. Ne rien comprendre dans une langue qui n’est pas la sienne, cela est agréable ; cela chante. Ne rien comprendre dans une langue qui est la sienne sur un sujet profond, c’est désagréable mais on se dit qu’avec du travail, avec de la passion et du caractère, avec de la sueur et avec des restes de neurones, nous finirons (bien) par y parvenir. Mais ne rien comprendre dans une langue qui est la sienne et qui parle de messieurs ridicules et vulgaires, souvent fluos, qui tapent dans un ballon avec l’accent du Panisse de Marcel Pagnol, cela n’est pas supportable. C’est du bruit : des voix humaines qui fabriquent du bruit. De la pollution de pensée. Du vomi de cerveau.

article_supporterJ’ai l’impression que mon époque ne produit que ça : du foot. Pas du rien, mais pire : du foot. Du foot, dont le caractère essentiel, premier est la vulgarité. Et dont le caractère second est la bêtise. Le foot qui pousse son engouement jusqu’à tuer ses supporters, à faire pleuvoir les milliards, à envahir les écrans. Cette fiction moche, où s’engouffre le néant humain. L’homme-foot est né, c’est le dernier né des hommes dans la civilisation. Aucune excentricité, évidemment, dans le foot, mais un conformisme vertigineux : conformisme dans la violence, conformisme dans la bière, conformisme de foule et conformisme de stade. Le foot, c’est le nombre. Pathétiques « hommes politiques » qui, largués, font croire et se font (vaguement) croire qu’ils s’intéressent au foot ; leurs écharpes de club autour du cou dans les stades. Il n’existe pas de poésie du foot. Il n’existe qu’une grossièreté du foot. Sport trivial pour humains triviaux, pour trivialité humaine.

YANN MOIX

12 Commentaires

  1. Salut Yann, je n’ai pas lu ton article : la flemme. Ceci dit je suis d’accord avec toi sur ce point. Le foot est vraiment un trucs de demeurés. Pourtant j’aimerais comprendre pourquoi ce sport, aussi débile soit-il, est si populaire. Pourquoi lui ?

  2. tiens yann moix,

    pour ta gouverne, le foot c’est la vie, c’est de la poésie
    et si dans le monde, les enfants et les femmes jouent au ballon, c’est que cela est dans les gênes et non dans une masculinité

    voici l’article que j’aurais aimé que tu rédiges

    https://laregledujeu.org/arrabal/2010/04/18/427/je-reve-dun-football-moderne-anarchiste-sans-entraineur/

    prends-en de la graine !
    et ne parle que de ce que tu connais, ou alors viens me voir et je te raconterai le foot, son histoire, sa grandeur.

  3. Je revendique mon amour du foot depuis ma plus tendre enfance et comme beaucoup cela a commence avec l’epopee des verts et aussi celle de bastia! pour deplaire encore je soutiens l’om ,ceux qui parlent avec un accent mais monsieur MOIX vous aimez marseille? comment est ce possible ? meme si j’admettais toute votre diatribe ce que je me garderais de faire je continuerais à palpiter à hurler à pleurer,oui à pleurer de joie ou de desespoir quand l’om perd ou gagne un match! mais vous n’aimez pas le foot donc vous ne pouvez pas comprendre comment une mère de famille pas hooligan pas beauf pas facho peut aimer le foot!

    Si j’en avais l’envie je vous conseillerais de garder votre energie pour deblaterer par exemple sur la ferme celebrite !

  4. Je suis tout à fait d’accord avec l’article d’Emmanuel, étant moi-même fanatique quadragénaire de foot (je lisais déjà quotidiennement l’équipe à 9 ans grâce aux verts de St. Etienne…).
    Comme le souligne Eric, Pauvres footballeurs Suisses ! ça doit être le fond de la cuvette pour Yann…
    Néanmoins, je peux comprendre que des gens ne supportent (lol !) pas le foot, ça me parait tout à fait concevable.
    Yann est bien connu pour ces pamphlets et par nature ces opinions extrèmes, c’est pour celà qu’il faut prendre son article avec un angle de vue particulier, un certain recul..qui pourrait presque me laisser croire qu’en réalité il aime le foot (mais pas ces dérives comme presque tout le monde j’espère…), ou peut-être qu’il est lui-même un footballeur refoulé….
    Yann, avais-tu les « pieds carrés » dans ta jeunesse ?

  5. Quoi de neuf dans ce billet ? Qu’y-a-t’il dans ce texte qui n’ai été dit et redit et, souvent, mieux dit (pierre desproges) ?
    Mais que Monsieur Moix, qui réfléchit beaucoup, puisse à la fois vouer aux gémonies les humains triviaux qui peuplent les stades et faire l’apologie de la tricherie de thierry henri dans un entretien du 22 novembre dernier à de quoi surprendre.
    Des sommets d’une oeuvre brillante et unanimement saluée, Yann Moix peut tout à la fois dénoncer les haines aveugles et sans fondement que génère le football, les phénomènes de meutes, et agonir d’insultes l’ensemble de la population d’un pays. A la différence près que Monsieur Moix, qui est un intellectuel, utilise pour ce faire des insultes (pute, salope) qui n’ont pas cours chez les supporters de foot…

  6. Le foot me rappelle quelque chose. C’est très proche, même liesse, même déchainement de passion, égale barbarie, égal rassemblement, et le public fou dans les tribunes qui hurlent à plein poumon… ça ne vous rappelle rien ? Si, si… faîtes sun effort ! J’ai l’impression de revivre au temps des gladiateurs, à cette époque romaine où les massacres n’étaient que des festivités suivies par des populations entières… Voilà, nous y sommes à nouveau ! Et la foule qui en redemande toujours…. Oui, c’est bien de la décadence, un no man’s land incroyable, à peine imaginable et pourtant… Nous y revoilà !

  7. Si tu mettais autant d’énergie dans la critique que dans tes films, tu nous pondrais que des chefs-d’œuvre. Tu es comme un pitbull, tu ne lâches rien quand tu l’as en bouche. Dommage pour les films…

  8. Bonjour,
    autant je comprends bien le principe du pamphlet, avec ses accès de rage gratuits et sa mauvaise foi proverbiale, autant l’exercice me semble hélas bien rebattu en ce qui concerne le foot, largement détesté par les élites françaises contrairement à ce que vous semblez croire. Combien de fois ai-je entendu ce genre de diatribe ! je ne compte même plus. Dans le domaine, j’ai tout entendu d’ailleurs, et je m’afflige toujours de constater à quel point des gens intelligents peuvent s’abêtir sans limite lorsqu’il s’agit de critiquer le foot. C’est fatiguant à lire, et sans surprise. Très franchement, je comprends très bien qu’on haïsse le foot et je m’en cogne royalement. Ce qui m’énerve, c’est cette façon de croire que c’est une posture originale, courageuse ou exceptionnelle. C’est la haine qui en découle et qui se veut – dans le fond – prosélyte. Réjouissez-vous, la France est le pays d’Europe qui aime le moins le foot. En Italie, en Angleterre, en Espagne, ce que vous décrivez ressemble davantage à la réalité : les élites, les femmes, tout le monde aime le foot. Pas en France.

    En France, il est plutôt de bon ton de cracher sur le foot chez les intellectuels (à quelques exceptions près qui confirment la règle, dont Albert Camus), manière de dire son individualisme, de prouver sa pureté anti-conformiste. C’est amusant de dire qu’on hait le foot, ça offre une occasion de penser à contre-courant à bon marché, puisque ce n’est pas très dangereux non plus. Il est vrai qu’il existe une certaine jouissance à s’opposer à la majorité, je peux le comprendre. Cependant votre billet fourmille d’inexactitudes (cf. l’amour des élites pour le foot) et ne fait que répéter inlassablement la même chose, cette haine de ce sport psalmodiée sans aucun argument (l’accent marseillais, charmant ici, détestable là. Quelle blague) dans un style qui m’évoque plus un Lucien Rebatet confiant son « amour » des socialistes que Descartes démontrant son cogito. Je m’explique, vous parlez de « vomi de cerveau », c’est bien l’effet que me procure cet article. Vous vomissez votre cerveau, non ? Je pourrais écrire des milliers de lignes pour réfuter chacune de vos phrases, expliquer pourquoi ce sport provoque sur presque toute la planète une passion qui, quoique vous en pensiez, rend parfois la vie moins moche. Mais ça ne servirait à rien, alors à quoi bon ?

    Au fait, j’aime le foot et pourtant je n’entends presque jamais d’émissions de foot à la radio. Comment se fait-il ? il faut croire que je ne prends pas assez le taxi ! Et pourquoi cette vanne gratuite sur Guingamp ? juste par curiosité…

    Enfin bon, vous adorez deux des artistes qui ont le plus marqué ma vie : Proust et Zappa. Si en plus vous aimiez le foot, ç’aurait été beaucoup trop, je le reconnais.

    Sur ce, bonne journée
    Emmanuel

  9. Le foot est au sport ce que la Suisse est à la mappemonde (j’ironise: le foot est bien plus condamnable que la Suisse)

  10. J’apprécie votre texte et y adhére par certains côtés et pourtant je suis une fidèle supportrice de foot.
    Certainement, ayant suivi mon frère depuis toute petite sur tous les terrains, ayant connu l’épopée de Saint Etienne et n’ayant eu que des garçons pratiquant ce sport.
    Mais j’avoue que je ne supporte pas la violence que ce sport parfois entraîne, j’ai été soulagée quand mon fils a arrêté l’arbtrage
    Je ne vais plus aux stades, mais je suis toujours les résultats de mes 3 M.
    Cordialement

    Michelle

  11. Je n’ai jamais rien lu d’aussi vide. Même la notice de mon mixeur était plus plaisante à parcourir. Un texte inepte par un écrivaillon pénible à la prose lamentable (« Je suis en errance, je me promène dans les rues, hagard, sans la moindre footitude dans la tête »…).