À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?
Je lis tous les soirs, bien tard, trop tard, je ne lis donc pas assez ! Et je le regrette chaque nuit en m’endormant.
Aussi, lorsque j’écris, je travaille le matin, pour m’arrêter vers les 15 heures. Et je trouve devant moi le temps délicieux des lectures de l’après-midi. Longues, assidues. Je n’éprouve aucune culpabilité, le temps se suspend, chaque heure de lecture me plonge dans la rêverie, en moi-même…
Comme tout un chacun, je lis bien plus les quelques jours d’été où je prends des vacances. Si je me suis décidé si tard à lire la Recherche, je le dois à un séjour corse. Je fuyais la plage pour m’allonger dans la chambre et rattraper trente années de ma vie, le temps était bien retrouvé. En tournage, nous travaillons tant que je n’emmène qu’un livre ou deux. Pas de roman, je n’ai pas le cœur à ça.
Je me souviens de Esther Kahn où, chaque nuit, je lisais quelques pages de l’Histoire de l’Art d’Élie Faure. Réveillé à 5 h 30 chaque matin, j’arrivais empli de la pensée de Faure, nourri par son œil… Étrangement, je lisais quelques paragraphes du Nietzsche de Heidegger durant le tournage de Roubaix, une lumière. Je ne l’ai jamais fini. Il me fallait bien un film pour que je trouve en moi le courage de m’atteler à un tel livre ! Le film terminé, je me demandais stupéfait ce qui m’avait conduit vers lui…
Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?
Les Quatre Lectures talmudiques d’Emmanuel Levinas ont changé ma vie. Je ne savais rien de la loi, je ne savais rien de la lettre ou de la singularité. L’universel m’effrayait comme un piège. Levinas m’en a défendu.
Il m’aura fallu tant de temps pour arriver au bout de l’Ulysse de Joyce ! Quand, au dernier chapitre, je finissais le monologue de Molly Bloom, dans un éblouissement, j’ai réalisé que ma vie était désormais enchantée.
Savais-je quelque chose de l’amour ? Sans doute oui. Pourtant, le huitième livre du Séminaire de Lacan, Le Transfert, a bel et bien changé ma vie. Jean Hatzfeld, aussi, a changé ma vie et ce fut un déchirement. Je ne voudrais pour rien au monde réparer l’accroc que ses livres ont troué en moi. Ma vie d’homme de Philip Roth, enfin, a changé ma vie. Portnoy également, ainsi que La Contrevie ou Le Théâtre de Sabbath… Tout Roth a su remettre ma vie à l’endroit, ou enfin en désordre. J’ai appris à en rire.
Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?
Je n’ai jamais su aimer Flaubert. Aucun livre. Sans doute, aurais-je dû commencer par sa correspondance, j’aurais appris à l’aimer. Mais je commençais par ses œuvres de fiction. Madame Bovary me tombait des yeux. Je me forçais à aimer Bouvard et Pécuchet, honteux de ne savoir pas admirer celui qui avait offert sa vie à la littérature. Un jour, je cessai de prétendre.
Me voilà aujourd’hui, sans honte et sans fierté, prenant conscience du fait que Flaubert pour moi n’aura pas compté et que les films de Pialat m’auront laissé de marbre. Deux géants…
Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?
Mais je ne sais pas s’il y a de mauvais livres ! Je me souviens du Fahrenheit de Truffaut, où chaque livre est un ami.
Sans doute est-ce pour cela que je finis tous les livres que je commence, excepté le Nietzsche de Heidegger dont le deuxième tome m’attendra toujours. Je peux pester, renâcler, je termine. Allez savoir si une page ne recèle pas un trésor…
Comment lisez-vous, Arnaud Desplechin ?
par Arnaud Desplechin
28 avril 2026
Le réalisateur Arnaud Desplechin répond à notre enquête sur la littérature.
À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?
Je lis tous les soirs, bien tard, trop tard, je ne lis donc pas assez ! Et je le regrette chaque nuit en m’endormant.
Aussi, lorsque j’écris, je travaille le matin, pour m’arrêter vers les 15 heures. Et je trouve devant moi le temps délicieux des lectures de l’après-midi. Longues, assidues. Je n’éprouve aucune culpabilité, le temps se suspend, chaque heure de lecture me plonge dans la rêverie, en moi-même…
Comme tout un chacun, je lis bien plus les quelques jours d’été où je prends des vacances. Si je me suis décidé si tard à lire la Recherche, je le dois à un séjour corse. Je fuyais la plage pour m’allonger dans la chambre et rattraper trente années de ma vie, le temps était bien retrouvé. En tournage, nous travaillons tant que je n’emmène qu’un livre ou deux. Pas de roman, je n’ai pas le cœur à ça.
Je me souviens de Esther Kahn où, chaque nuit, je lisais quelques pages de l’Histoire de l’Art d’Élie Faure. Réveillé à 5 h 30 chaque matin, j’arrivais empli de la pensée de Faure, nourri par son œil… Étrangement, je lisais quelques paragraphes du Nietzsche de Heidegger durant le tournage de Roubaix, une lumière. Je ne l’ai jamais fini. Il me fallait bien un film pour que je trouve en moi le courage de m’atteler à un tel livre ! Le film terminé, je me demandais stupéfait ce qui m’avait conduit vers lui…
Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?
Les Quatre Lectures talmudiques d’Emmanuel Levinas ont changé ma vie. Je ne savais rien de la loi, je ne savais rien de la lettre ou de la singularité. L’universel m’effrayait comme un piège. Levinas m’en a défendu.
Il m’aura fallu tant de temps pour arriver au bout de l’Ulysse de Joyce ! Quand, au dernier chapitre, je finissais le monologue de Molly Bloom, dans un éblouissement, j’ai réalisé que ma vie était désormais enchantée.
Savais-je quelque chose de l’amour ? Sans doute oui. Pourtant, le huitième livre du Séminaire de Lacan, Le Transfert, a bel et bien changé ma vie. Jean Hatzfeld, aussi, a changé ma vie et ce fut un déchirement. Je ne voudrais pour rien au monde réparer l’accroc que ses livres ont troué en moi. Ma vie d’homme de Philip Roth, enfin, a changé ma vie. Portnoy également, ainsi que La Contrevie ou Le Théâtre de Sabbath… Tout Roth a su remettre ma vie à l’endroit, ou enfin en désordre. J’ai appris à en rire.
Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?
Je n’ai jamais su aimer Flaubert. Aucun livre. Sans doute, aurais-je dû commencer par sa correspondance, j’aurais appris à l’aimer. Mais je commençais par ses œuvres de fiction. Madame Bovary me tombait des yeux. Je me forçais à aimer Bouvard et Pécuchet, honteux de ne savoir pas admirer celui qui avait offert sa vie à la littérature. Un jour, je cessai de prétendre.
Me voilà aujourd’hui, sans honte et sans fierté, prenant conscience du fait que Flaubert pour moi n’aura pas compté et que les films de Pialat m’auront laissé de marbre. Deux géants…
Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?
Mais je ne sais pas s’il y a de mauvais livres ! Je me souviens du Fahrenheit de Truffaut, où chaque livre est un ami.
Sans doute est-ce pour cela que je finis tous les livres que je commence, excepté le Nietzsche de Heidegger dont le deuxième tome m’attendra toujours. Je peux pester, renâcler, je termine. Allez savoir si une page ne recèle pas un trésor…