Depuis qu’Art Spiegelman mit la Shoah en BD animalière dans Maus, que Tardi illustra magistralement Voyage au bout de la nuit, qu’Enki Bilal croqua pour la postérité les derniers apparatchiks soviétiques dans Partie de chasse, que Hugo Pratt fit voyager Corto Maltese, l’aventurier-gentleman, dans le monde chaotique du début du vingtième siècle, la bande dessinée s’est totalement décomplexée de son passé de comic strip. Le règne du neuvième art comme art à part entière paraît solidement établi. Loin de remettre ses pas dans ceux de l’imagerie populaire de jadis, loin de donner des successeurs 2.0 aux Charlie Brown, Superman d’antan et autres chevaliers du Bien, aux antipodes, tout autant, des fans de Gothic, des fondus d’Heroic fantasy, des fous d’extraterrestres, des adeptes de SF ou de mangas, la BD « savante » envahit chaque année un peu plus les terres de la littérature et de l’Histoire, se frotte aux idées en cours, s’empare des événements contemporains, met en scène, biographie imagée après biographie, les personnages célèbres d’hier et d’aujourd’hui. Que l’on songe à L’Arabe du futur, de Riad Sattouf, à Francis Bacon vu par Franck Maubert et Stéphane Manel dans Bacon. Éclats d’une vie, au Paris de Du côté de Paris du même Stéphane Manel, à l’Histoire de Jérusalem de Vincent Lemire et Christophe Gaultier, à French Theory de François Cusset : tous – et tous chroniqués dans La Règle du jeu – fondent figures animées et bulles parlantes dans une fiction aux ressemblances maniaques avec le monde réel. Un mimétisme jouissif, qui fait le succès de la BD française à l’heure du logocentrisme généralisé, sur la Toile et ailleurs.
Né de la même veine historico-artistique que ses fameux prédécesseurs, voici L’Escadron bleu, 1945 de Le Pont et Ollagnier, un album de haut vol qui relate un épisode oublié de la fin de la seconde guerre mondiale : le rapatriement, en 1945, de grands blessés parmi les 30 000 soldats français prisonniers des Allemands en Pologne qui venait de passer aux mains des Russes.
Un peu d’histoire. À la capitulation allemande, l’Europe n’est plus que ruines. Des millions de prisonniers de guerre doivent regagner leurs pays d’origine, à commencer par la France. De Gaulle n’a pas été convié à Yalta où la Pologne est bradée par les Anglo-Américains à la Russie pour prix de son entrée en guerre contre le Japon. Il faut se plier : la France reconnaissant à son tour le gouvernement polonais prorusse de Lublin, un accord sera conclu sur le rapatriement des prisonniers russes en France et des prisonniers français en Pologne. De Gaulle entend boucler l’affaire en quelques mois…
Moscou, mi-avril 1945. Une jeune femme médecin militaire, Madeleine Pauliac, reçoit mission de l’ambassadeur de France d’ouvrir un hôpital français à Varsovie dévastée.
25 avril. À l’Ouest, du nouveau : onze jeunes filles de bonne famille, sans expérience de la condition militaire, s’embarquent sur un convoi d’ambulances, dons du roi d’Angleterre, pour Weimar où sont rassemblés des milliers d’ex-prisonniers de guerre français. Elles font un détour par Dachau, découvrent l’horreur, ramènent des survivants, repartent pour une noria sans fin. Leur uniforme est bleu.
De l’autre côté du front, côté Pologne, circulant, au grand dépit des occupants russes, dans tout le pays à la recherche de prisonniers français, Pauliac découvre à Gdynia un « laboratoire » d’un médecin nazi qui fabrique du savon avec de la graisse humaine, De retour à Varsovie, elle est sollicitée par la mère religieuse d’un couvent où les nonnes ont toutes été violées par les Allemands puis par les Russes. Hors de question d’avorter. Présentés comme des orphelins, les nouveau-nés seront adoptés à l’étranger après-guerre par ses soins.
27 juillet. L’Escadron bleu, une fois la guerre finie, quitte l’Allemagne pour aller renforcer l’hôpital français de Varsovie.
Il faudra arracher les soldats français otages par la ruse ou le bras de fer avec les tout-puissants commissaires politiques russes, les défier jusque dans leurs casernes. Il faudra à ces jeunes femmes sans armes, sur des routes impossibles semées d’embûches, où les ponts sont coupés, faire preuve d’une singulière audace pour, entre deux pannes, deux accidents, deux descentes nocturnes de soldats russes sous vodka, bloquer avec leurs ambulances les voies des trains de prisonniers français et en extraire les malades et les mourants.
Plus encore, elles doivent récupérer par tous les moyens les « Malgré nous », ces jeunes Alsaciens-Lorrains enrôlés de force dans la Wehrmacht, et que les Russes tiennent pour des traîtres et des ennemis.
La mission de l’Escadron bleu prend fin le 10 novembre. Bilan : 200 missions, 1500 vies sauvées.
Madeleine Pauliac retourne en Pologne en janvier 1946 auprès des religieuses. Elle y trouvera la mort dans un accident de la route, quelques jours plus tard, en compagnie d’’un officier français négociant la nationalisation des biens français par le nouveau régime communiste. Accident ou attentat ?
Un dernier mot. L’homme qui a sorti Madeleine Pauliac de l’ombre s’appelle Philippe Maynial. Elle était sa tante ; il ne l’a pas connu ; il en a fait une héroïne de papier. Il l’a inscrite au fronton de la Libération.
C’était bien la moindre des choses.
