Je veux apporter ici un témoignage. J’ai connu Yann Moix il y a une dizaine d’années. Nous avons pris un café au Flore et avons sympathisé. Il paraissait très attiré par le judaisme, par la pensée juive, avait lu Levinas et Rosenzweig, m’a demandé conseil parce qu’il voulait apprendre l’hébreu. Je l’ai dirige vers une amie qui lui a donné des cours. Nous nous sommes revus a différentes reprises. Il m’a donné des textes pour l’Arche, dont une chronique très forte sur le terrorisme islamiste, au moment, je crois, des attentats de 2015. Je l’ai sollicité par la suite pour un texte destiné a un ouvrage collectif sur Franz Rosenzweig que j’ai publié au Cerf et il m’a donné une contribution révélant une connaissance intime et profonde de l’auteur de L’Étoile de la Rédemption.
J’ai été intéressé par Yann Moix a cause de Rosenzweig. Avec combien de gens à Paris pouvez-vous parler de cet écrivain difficile et lumineux? Il n’y avait rien à gagner de la fréquentation d’une telle oeuvre. Et cela m’étonnait de la part de quelqu’un qui passait pour un touche-à-tout, mais c’est un fait. J’ai même conservé un SMS envoyé depuis Berlin où il me demandait, inquiet, comment il pouvait faire pour retrouver la petite synagogue du pont de Posdam où le philosophe avait assisté à l’Office de kippour qui devait le ramener à son judaïsme. Il était sur le pont et il ne trouvait rien. Je lui ai répondu que j’avais eu la même expérience et que j’avais fait chou blanc. Je suis heureux d’avoir accueilli ce texte somptueux sur Être juif. Et cette tentative de retrouver les traces de cette «conversion» sur les lieux mêmes où elle s’était produite, m’avait beaucoup touché.
J’ai appris comme tout le monde et en même temps que tout le monde ces textes de jeunesse que je ne connaissais pas, que j’ai lu avec stupéfaction et qui m’ont indigné. Mais je crois en la sincérité de ce qu’il dit aujourd’hui.
Je connaissais les blessures familiales et passais sur ses emportements soudains, quelquefois violents, souvent pour un rien. Mais j’avais lu Naissance – au Flore, il m’avait confié qu’il voulait écrire un gros livre, même si les gros livres n’avaient aucune chance pour les prix (il a quand même eu le Renaudot avec ce livre) – et je savais que derrière le provocateur parfois insupportable qui sévissait le samedi soir, il y avait un enfant battu dont le regard trahissait par moments une peur-panique.
Qui peut sonder les âmes et les coeurs ? Qui peut faire le partage entre l’adulte d’aujourd’hui et le jeune homme d’autrefois ? Qui peut refuser d’entendre un homme qui souffre de s’être égaré et qui demande le pardon de ses fautes ? Pas moi. Pas nous.