Je suis arrivée en France à l’âge de 8 ans sans parler un mot de français – bénie soit la France qui m’a donné cette langue et cette place où je me sens totalement française. Je ne suis donc plus qu’une Française née à Téhéran. J’ai vécu les bombardements, la « guerre des villes », mais le plus marquant aura surtout été de voir, à une vitesse spectaculaire – en l’espace de quelques heures –, une ville se couvrir de noir, lorsque, après le référendum en 1979, le voile est devenu obligatoire. Tout d’un coup, il y a eu une révolution esthétique. Je pense qu’on ne mesure pas à quel point la volonté de Khomeini d’effacer totalement 3 000 à 5 000 ans d’histoire – les historiens se disputent, mais en tout cas une longue histoire – a été un choc. Il fallait effacer esthétiquement cette histoire, il fallait effacer Persépolis, il fallait éteindre le feu sacré des zoroastriens – cela a été la première fois qu’il a été éteint – et il fallait absolument désinsulariser les Iraniens. Pour ce faire, on les a donc couverts de barbes et de voiles – il n’y rien de mieux pour donner cette impression de masse que créent ces photos sur lesquelles on est incapable de distinguer une personne de l’autre dans une foule de manifestants. Les foulards et les barbes uniformisent tout. Cela signe la perte même de la nation, car l’islamisme, où qu’il soit, est un internationalisme. Et c’est pour cela que l’Iran, dès le début, à travers l’argent de la drogue, a financé le Hezbollah et le Hamas ; et ce n’est pas pour rien que dès 2019, on entendait dans les rues d’Iran : « Ni Gaza ni Hezbollah, je donne ma vie pour l’Iran ! » – Cela fait vraiment sens.
Je pense que deux choses se passeront à la chute du régime des mollahs en Iran – parce que je n’ai aucun doute, je n’ai jamais douté que ce jour va arriver. La première chose, c’est que les Iraniens, qui sont assez grands pour décider de ce qu’ils veulent, supprimeront l’islam comme religion d’État et que le zoroastrisme s’installera, j’allais dire naturellement. L’islam chiite qui n’est religion d’Etat que depuis le XVIe siècle. Même les religieux iraniens, fêtent le Nowruz, le nouvel an iranien. Depuis quelques années, les gens osent redanser au Chahârshanbe Suri, la fête du feu. Et puis on célèbre Yalda. Donc même Khomeini n’a pas réussi à détruire toutes ces fêtes – ce qui montre qu’il y a là quelque chose de profondément zoroastrien et que les Iraniens sont davantage imprégnés de zoroastrisme que d’islam. Les chercheurs et les spécialistes vont peut-être s’insurger mais moi, j’ai toujours vu l’islam chiite comme un syncrétisme entre l’islam et le zoroastrisme – qu’est donc la figure de l’imam Hussein, sinon l’image déformée de Feridoun du Livre des Rois ?
La deuxième chose, lorsque le régime tombera, ce sera de retrouver le peuple qui, dans cette région, a toujours été notre allié et avec qui culturellement nous partageons énormément : ce peuple, c’est évidemment Israël – d’ailleurs, cette année Shab-e-Yalda et ‘Hanouka correspondaient. Et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles l’Occident nous a abandonnés à notre sort. Cela a débuté en -539 avant Jésus-Christ, quand Cyrus le Grand a libéré les Juifs de Babylone. Après l’assassinat de Mahsa Amini pour un voile mal porté, mon père m’a envoyé ces images de collégiens, de lycéens, d’étudiants – donc des jeunes qui ne sont pas de la génération de mon père et qui n’ont pas sa culture – qui, dans la rue, hurlaient : « Nous sommes les enfants de Cyrus le Grand ! » – il n’en croyait pas ses yeux. Ces gamins étaient en train de retrouver l’histoire, et c’était le jour de la commémoration de la libération des Juifs de Babylone. Je vois là un appel à Israël, pour dire que demain nous allons nous retrouver, parce que cette République islamique n’est qu’une parenthèse de 47 ans. J’ai l’habitude de le dire, je le redis et j’espère que cela va devenir un mantra pour tous : l’été prochain à Téhéran via Tel Aviv.
Beaucoup de choses me dérangent, notamment les propos – et d’abord l’agressivité – des commentateurs franco-iraniens ou de certains autres commentateurs, qui reprennent les éléments de langage de l’ambassade. Si à 8h, sur BFM, quelqu’un dit qu’« il faut que le sang arrête de couler », vous êtes sûr que vous allez l’entendre jusqu’au soir, et vous vous demandez d’où cela peut venir ? C’est comme lorsque l’ambassade d’Iran reçoit les étudiants de Sciences Po au moment de « Libérez Gaza », pour leur expliquer la marche à suivre et les éléments de langage auxquels recourir – les étudiants de Sciences Po que nous n’entendons pas aujourd’hui alors qu’il s’agit de l’Iran. De même que ni la gauche ni l’extrême gauche ne se mobilisent pour le peuple iranien. Une socialiste d’origine iranienne a même fait une tribune pour dire qu’il faut arrêter le bain de sang… – parce que nous, on aime le sang, on aime voir mourir les Iraniens ?!
Après la guerre des douze jours, j’ai été exaspérée d’entendre : « Oh mon dieu, des civils ont été tués, cela a été un acte de barbarie ! » Les gens s’imaginent peut-être que les Gardiens de la révolution vivent dans des immeubles lambda, entourés d’innocents voisins ? Non, ils ne vivent qu’entre eux, et dans des quartiers sécurisés. Alors les immeubles qui sont tombés ne sont pas des immeubles dans lesquels vivaient de gentilles personnes qui n’avaient rien à voir avec tout cela. Je me souviens de ce grand article dans Le Monde qui décrivait la douleur de la bourgeoisie qui vit à côté des mollahs. Il rapportait les propos d’une dame qui racontait qu’elle avait dit à son épicier : : « Vous avez vu cet immeuble qui s’est effondré ? Moi, cela me fait mal au cœur ! » Et à son grand étonnement, elle avait entendu son épicier lui répondre : « Mais qu’est-ce que j’en ai à faire ? Ce ne sont pas des civils, ce sont des soutiens du régime ! » J’aurais attendu du journaliste du Monde qu’il aille voir l’épicier – mais non. On se sent obligé de citer l’épicier mais on ne va quand même pas aller jusqu’à l’interviewer, parce que cela reste un simple épicier, même s’il sait qu’il n’y a pas de civils dans ces immeubles-là. Alors c’est fou de parler de « la douleur des civils bombardés pendant ces douze jours » ! De qui se moque-t-on ?!
Donc lorsque les Iraniens demandent de l’aide, l’idée n’est pas qu’Israël ou/et les États-Unis bombardent la population. Il ne faut pas bombarder les infrastructures – ils en auront besoin après pour pouvoir revenir dans le jeu économique des nations. Ce qu’on leur demande, c’est de cibler les mollahs et les Gardiens de la révolution.
Dans une révolution, la chose la plus difficile, c’est la révolution des mentalités. Quand, en 1739, Louis XV ne communie pas, c’est à partir de là que commence la Révolution française. De libelle en satire et en caricature, la désacralisation de la monarchie absolue s’installe dans le peuple, jusqu’à ce que finalement la monarchie absolue tombe comme un fuit mûr en 1789. Aujourd’hui, nous avons des moyens de communication plus rapides. Je reviens à la question de l’esthétique : lorsque cette femme habillée en blanc a enlevé son foulard et qu’elle a dansé dans les rues de Téhéran, deux gestes interdits, à ce moment-là, j’ai compris que la révolution des mentalités était actée – c’était le plus difficile, et le plus difficile a été fait. Maintenant, il ne reste plus qu’à se débarrasser des Gardiens de la révolution et des mollahs.
