Victime d’une hémorragie cérébrale en 2005, la cinéaste connue pour ses films infiltrés, tous désignés charnels, gardera des séquelles physiques : devenue hémiplégique suite à un AVC puis spoliée par un escroc. Elle réémerge après dix ans d’absence. Son regard nous conduit dans des dérives peu visitées avec L’été dernier.

Filmer la montée du désir est souvent associé à l’impétuosité des instincts. Ici le thème est peu banal : une avocate très appréciée, mariée à un homme d’affaires, avec deux filles adoptées, se laisse aller à avoir une liaison avec son beau-fils. Samuel Kircher, acteur remarquable, incarne l’adolescent de 17 ans peu sociable, bordélique ; il vit avec sa mère et vient passer l’été chez son père. Sa belle-mère, interprétée finement par Léa Drucker, tente de l’apprivoiser. Elle l’invite à une baignade avec ses filles, partage de joies glissant très vite sur une complicité ambiguë. La fraîcheur de cet adolescent la trouble. Ils succombent et vivront des ébats interdits. Tel un coq, le fils rompra le pacte, il relatera à son père son lien intime à sa belle-mère. Un « vantardisme » pointant un rapport de force conduit par le fils sur le père, dépossédé de son épouse. Intrusion facile dans un couple essoufflé ? Confrontée, la belle-mère, opte pour le déni radical. Elle se réhabilite une place d’honneur en taxant le fils de mythomane. Il ira jusqu’à prendre un avocat pour la dénoncer, pour dénoncer l’inceste.

Il en résulte un film impactant, qui dérange et soulève bien des questions. 

Catherine Breillat, réalisatrice et scénariste iconoclaste 

La filmographie de Catherine Breillat est jalonnée de nombreux scandales sulfureux dès son premier film, Une vraie jeune fille, censuré puis diffusé en l’an 2000, suivi de 36 fillettesSale comme un angeParfait AmourRomance. On pense à Sade, Lautréamont, Wilde, Barbey d’Aurevilly…

Elle capte le grain, la peau, le visage dans son entier. Émancipée, elle endosse sans le savoir le rôle d’Ambassadrice de l’exploration des sens. Parcourir l’identité sexuelle, transgresser jusqu’à la destruction… Cinéma organique qui semble ultra nature mais n’en est pas. « Le cinéma, dit-elle, c’est l’art de l’intime. Je fais du réalisme, du naturalisme, parce qu’il faut quand même avoir le naturel et l’intimité pour qu’on se dise qu’il n’y a pas de caméra ; mais, en même temps, j’y mélange de l’expressionnisme. Tout d’un coup, l’image doit être hyper signifiante. Le naturel du cinéma est très artificiel car il doit rentrer dans le cadre. »

Réalisatrice iconoclaste, scénariste et déjà romancière à 17 ans avec son livre L’homme facile puis Le livre du plaisirUne vraie jeune filleA ma sœurPornocratieCorps amoureuxEmmanuel Carrère et Abus de faiblesse.

Police, écrit par elle en 1985, fut retenu par Maurice Pialat. Sollicitée par lui pour écrire le scénario du film, elle se documente dans le quartier de Belleville pour étoffer la véracité des scènes. Pialat, connu pour ses coups de sang, la remplace par deux autres scénaristes. Leur brouille les conduira à un procès, gagné par l’écrivaine qui obtiendra son nom au générique.

Les ravages des tournages sur de très jeunes actrices et acteurs

Ces films insolents qui satisfont les réalisateurs ne mesurent pas les ravages opérés sur les acteurs.

Je pense à Caroline Ducey, qui a tourné dans Romance aux côtés de la star porno Rocco Siffredi, à Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux qui ont joué dans La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche et ne veulent plus tourner avec lui à cause des conditions éprouvantes et intolérables vécues sur le tournage. A Maria Schneider qui disait avoir été violée symboliquement dans Le dernier tango à Paris. Traumatisée par les vannes grivoises et insultes subies, si peu entourée par Bertolucci, elle devint toxicomane. Ou encore à Jodie Foster, choisie par Scorsese à l’âge de 12 ans pour jouer une prostituée dans Taxi driver.

Le souffle au cœur de Louis Malle, en 1971, abordait déjà la question de l’inceste. Lea Massari y incarnait une mère idéalement sensuelle. L’évolution d’un jeune de 14 ans, sa sexualité et son dépucelage décrits au travers d’une prostituée, puis avec sa mère et, au final, avec une partenaire de son âge. Louis Malle, en 1978, nous livre La petite avec Brook Shields âgée de 12 ans, mise en auction pour sa virginité dans un bordel en Louisiane. Il disait avoir fait un film sur les mœurs…

Valérie Kaprisky, aujourd’hui à 60 ans, parle des huit années de thérapie suite au mal-être subi après deux films tournés en 1984 : L’année des méduses de Christopher Frank, où elle jouait une séductrice manipulatrice, et La femme publique de Andrzej Żuławski, où il est question d’une femme volage qui gagne sa vie en posant nue. Après ces expériences poussées, une avalanche d’harcèlement s’en est suivi la portant à refuser tout scénario avec scène dénudée.

L’acteur Björn Andrésen qui jouait dans Mort à Venice avait 15 ans. Visconti pensait le protéger en spécifiant que nul ne devait toucher un cheveu de l’ange. Durant le tournage, un soir avec l’équipe, il fut invité dans une discothèque homosexuelle et sentit les regards avides posés sur lui. Cet épisode fossilisé en sa mémoire de jeune androgyne le perturba longtemps, au point de sombrer dans l’alcool, la drogue et la dépression. Il mit fin à sa carrière d’acteur et vivota de quelques compositions de musiques de film. Aujourd’hui à 68 ans il enseigne le piano.

J’aime espérer que Samuel Kircher, l’acteur choisi par Catherine Breillat qui ressemble étrangement au Suédois de Mort à Venice, saura braver le sort et évoluera sans fracas dans sa carrière et sa vie d’homme averti.


Le 40ème Festival du film à Jérusalem a projeté L’été dernier de Catherine Breillat (sélection officielle du Festival de Cannes 2023). Le film sort en France le 13 septembre 2023.

2 Commentaires

  1. Ce déni assassin dans lequel s’enferre notre envoûtante marâtre de L’été dernier, me semble illustrer de manière implacable, tout au mieux reconscientisante, la posture sombre dans laquelle cherche à sédimenter une post-pop culture qui, pour prévenir le risque d’autogavage, s’est transformée en une vaste entreprise de nettoyage éthique.
    Breillat ou l’antiwoke absolu. À moins qu’elle ne soit la seule authentique femme de la planète qui se fût éveillée aux dures réalités de sa condition irréductiblement humaine.
    Homo erectus est « sale comme un ange ». Or, Homo uterus fut lui aussi déchu de son statut originel, fait à l’image de Dieu, puis défait à l’image de Satân.
    Le « continent noir » n’est pas moins un objet de traumatisme pour l’un et pour son autre que ne l’est ce poignard enfoncé, retourné dans la plaie primordiale.
    Excepté le sanctuaire de l’enfance qui, pour chacun d’entre nous, demeurera un cocon inviolable, — rappelons tout de même que ce bébé, mâle ou femelle, est un tyran inné, un fasciste décomplexé dont l’exemplarité d’un entourage aimant est seule à pouvoir faire éclore en lui sa part d’humanité intrinsèque plutôt que ce cocktail de compulsions voué à créer un sous-univers où règnerait en maître la cruauté, — il est acquis que les territoires de la sexualité seront de nature à plonger tout être humain, et ce, quel que soit l’âge où aura lieu son dépucelage, la tête la première dans le seau de sang des hérésies universelles auxquelles nous a écroués notre loi naturelle.
    Qui de la Bête ou de la Belle attire l’autre en premier dans son giron mortel ?
    Ce vermisseau en trois morceaux — la Trinité comme résultante d’une émasculation mariale de Monothéos — rampant sur le pubis d’Une vraie jeune fille, se pourrait-il qu’il s’apprête à redescendre d’où il vient, pris en étau entre Éros et Thanatos, dans la tombe utérine depuis laquelle s’extirpe le MORTel pour accomplir les destins et contre-destins qu’il s’était conféré, sitôt achevée sa formation dans les tripes de Hava-VIVANTe ?

  2. Choisir le jour des obsèques de Birkin pour renverser les rôles entre le mentor et sa muse est une obscénité qui, d’une certaine façon, est le plus bel hommage qu’on pouvait rendre à Gainsbarre.
    Le susciteur de Melody Nelson reconnaissait avoir dû se sublimer pour écrire des albums à l’ex de John Barry. En effet. Sauf qu’Histoire de Melody Nelson n’est pas un album de Jane et, contrairement à ce qu’il souhaitait, son concepteur ne parviendrait pas à rompre — Di doo dah — avec les chansonnettes pour satisfaire sa belle car, au début des années soixante-dix, un chef-d’œuvre, de surcroît interprété par une putain de sale gueule de youtre (sic), était jeté manu populari aux oubliettes du hit parade.
    Jane Birkin fut toutefois davantage qu’une muse. Elle aura été, et de très loin, la plus grande interprète de Serge Gainsbourg. Une magie envahit les œuvres du maître à chacune de ses entrées en scène, qui nous évoque l’alchimie des unions à la Weill et Lenya, où l’incarnation est si puissante qu’on en oublie qu’une partition préexiste à l’expérience unique à laquelle on assiste : un monde d’une réalité absolue, ou onirique peut-être… qu’est-ce que ça change ? un être humain n’a pas le pouvoir de créer un rêve ex-nihilo ! Non ?
    Le génie de Gainsbourg tient tout entier dans sa conception, j’allais dire son intelligence de l’énergie musicale du verbe ; des schémas métriques n’appartenant qu’à lui, une manne inspirante se déversant dans le domaine public mais dont il était seul à l’assimiler de cette manière après qu’il s’y fut abreuvé, autant de sources saintes et profanes, les unes profanées, les autres sacralisées.
    La mutation du Gainsbourg des années soixante-dix avait été amorcée dès la révolution psychédélique avec Initials B.B., et des chansons comme Comic Strip ou Bonnie and Clyde, enregistrées à Paris, et à Londres, entre décembre 65 et mai 68 et donc bien avant sa rencontre avec Jane sur le film de Grimblat. Pour rappel, la première version de Je t’aime… moi non plus fut gravée dans le marbre en 1967, mais — cadeau du ciel pour Jane B. — son interprète non moins mythique implorerait le « beau Serge » de bien vouloir ne pas la sortir. Alors… personne pour faire jouer à Bardot le rôle du Pygmalion de Gainsbourg ?