L’Arménie est-elle appelée à disparaître dans l’indifférence générale ? C’est en tout cas ce que lui a quasiment souhaité publiquement le président azerbaïdjanais, le 24 décembre, à l’occasion d’une visite officielle d’un bâtiment à Bakou dédié à l’« Azerbaïdjan occidental » (comprendre l’Arménie). Lors de son discours, Ilham Aliyev a, en effet, non seulement promis le retour imminent du Haut-Karabakh sous sa botte (une question réglée par la guerre de l’automne 2020, selon lui), mais aussi émis des revendications territoriales sur le sud de l’Arménie et même sur sa capitale, Erevan. Des propos réitérés le 31 décembre, lors de ses vœux, où il a indiqué qu’il ouvrirait cette année « le corridor du Zanguezour » (une route destinée à réaliser la continuité terrestre entre l’Azerbaïdjan, le Nakhichevan et la Turquie en coupant l’Arménie en deux), « avec ou sans l’accord de l’Arménie », a-t-il ajouté. Ce qui ne constitue ni plus ni moins qu’une nouvelle menace de guerre. Ces propos incendiaires ont d’autant plus inquiété qu’ils ont été prononcés dans un contexte particulièrement dramatique.

Depuis le 12 décembre, en effet, 200 militants nationalistes azerbaïdjanais se présentant comme des écologistes bloquent avec l’aide du régime Aliyev le corridor de Latchin, seule route reliant l’enclave du Haut-Karabakh totalement encerclé par l’Azerbaïdjan à l’Arménie et au reste du monde un peu comme l’était Berlin-Ouest en pleine Allemagne de l’Est. Ce blocus qui est en train de provoquer une catastrophe humanitaire dans une population désormais privée des biens de première nécessité vise à accroître la pression sur ses membres que le dictateur azerbaïdjanais avait promis en novembre 2020 de « chasser comme des chiens ». Il s’exerce sous l’œil impassible des forces d’interposition russes qui ont été pourtant mandatées par les parties pour assurer la libre circulation dans ce corridor, lors de l’accord de cessez-le-feu du 9 novembre 2020. Ce nouveau manquement de la Russie à ses obligations envers l’Arménie, tant par rapport aux termes de l’accord précité que du partenariat stratégique signé avec elle en 1997, qui lui garantissait la protection militaire de ses frontières, souligne l’existence de deux mouvements contraires inquiétants. D’une part, un approfondissement de la relation entre Bakou et Moscou, principal pourvoyeur d’armes à l’Azerbaïdjan durant ces vingt dernières années et aujourd’hui fournisseur du gaz que ce même pays revend à l’Europe en détournant les sanctions. Et, à l’inverse, une détérioration des liens entre la Russie et l’Arménie suspectée de nourrir un tropisme pro-occidental depuis sa Révolution de Velours de 2018. Un crime de lèse-majesté que le Maître du Kremlin entendrait visiblement châtier, en autorisant une amputation de l’intégrité territoriale de l’Arménie, comme il l’avait fait à l’égard de la Géorgie en 2008, et encore plus directement de l’Ukraine, après qu’elles aient commis leurs révolutions de couleur. Circonstance aggravante pour l’Arménie, ces mouvements s’opèrent dans le contexte d’un rapprochement entre Erdogan et Poutine, unis par leur mépris commun à l’égard de l’Ouest, bien que la Turquie fasse toujours partie de l’OTAN. 

Délaissée, voire même peut-être sur le point d’être lâchée par une Russie qui n’a de toute manière plus guère les moyens, ni même le crédit, pour jouer les gendarmes dans le Sud-Caucase, l’Arménie pourra-t-elle être sauvée par l’Occident, dont elle partage les valeurs et la culture ? L’Amérique, attachée elle aussi historiquement à sa défense, a exercé une forte pression sur l’Azerbaïdjan pour l’empêcher de poursuivre son offensive militaire du 13 septembre dernier, qui s’est toutefois soldée par l’occupation de 130 km2 du territoire souverain de l’Arménie, dont un certain nombre de positions dominantes autour de la station thermale de Djermouk, désormais à portée de tir. Mais jusqu’à quel point Ilham Aliyev, emporté par son élan, écoutera-t-il Joe Biden et Antony Blinken ? L’Europe, particulièrement décevante a choisi, quant à elle, la voie de la Realpolitik la plus cynique en signant en juillet et décembre dernier deux accords gaziers avec Ilham Aliyev, qualifié à ces occasions par la commissaire Ursula von der Leyen, de « partenaire de confiance » (sic). Faut-il préciser que ces contrats, dont l’Azerbaïdjan a bien plus besoin que l’Europe, laquelle constitue son principal débouché, serviront aussi à financer ses projets belliqueux ? Seule lueur d’espoir dans ce tableau dramatique : l’attitude de la France. À quinze jours d’intervalle, le Sénat et l’Assemblée nationale ont voté, à l’unanimité, en octobre et novembre, deux résolutions demandant le renforcement du soutien à l’Arménie et des sanctions contre l’Azerbaïdjan, tandis que de son côté, Emmanuel Macron se démenait pour promouvoir une diplomatie proactive susceptible d’arrêter le rouleau compresseur panturc. Ce qui avait notamment conduit le dictateur de l’Azerbaïdjan, très irrité par le positionnement du président français, à railler, en novembre dernier, avec un sexisme achevé, la France et l’Arménie, deux nations qui se disent « sœurs » à défaut de pouvoir se dire « frères »…

Ailleurs, les pays de l’UE, accaparés par les risques de crise énergétique, restent sur la réserve, à l’exception du Parlement espagnol qui a voté une résolution en faveur de l’Arménie. Quant aux opinions, dont la guerre en Ukraine a, semble-t-il, absorbé toutes les capacités d’indignation, elles s’intéressent peu au sujet. L’agression militaire de l’automne 2020 était déjà passée sous les radars de l’information en raison de la pandémie et de l’élection américaine. Aliyev avait d’ailleurs choisi la date de l’offensive à dessein. Celle hyper violente des 13 et 14 septembre 2022, au cours de laquelle 200 jeunes conscrits arméniens ont été tués, n’a pas laissé le temps aux médias de réagir. Et le blocus du 12 décembre sur le Haut-Karabakh, redoutablement efficace, mais pas suffisamment spectaculaire pour y dépêcher des envoyés spéciaux (à l’exception toutefois de la presse écrite), se déroule tranquillement à l’abri des regards et même des critiques. Ainsi la France, qui avait saisi le Conseil de sécurité de l’ONU, n’a pas pu, « grâce » selon Bakou à « la Russie, à l’Albanie, aux Émirats-Arabes-Unis et au Royaume-Uni » – dûment nommés et remerciés –, obtenir l’unanimité nécessaire pour condamner cette tentative d’étranglement du Haut-Karabakh. 

Résultat : le régime Aliyev, poussé par celui d’Erdogan en recherche de « victoires » à la veille des élections en Turquie, est en train de poursuivre tranquillement, avec méthode et sans entrave majeure, son programme panturquiste qui vise à parachever le génocide de 1915. Dans son dernier rapport, l’International Crisis Group alerte sur le « danger imminent d’une nouvelle guerre qui sera plus courte, mais pas moins dramatique que celle de 2020 », (7.000 morts), car « l’armée de l’Azerbaïdjan est plusieurs fois plus importante que celle de l’Arménie, elle est bien mieux équipée et bénéficie du soutien de la Turquie. » L’Arménie, très affaiblie, pourra-t-elle survivre à une nouvelle attaque lancée par les deux armées ? Rien n’est moins sûr. Ainsi l’axe Ankara-Bakou parviendrait-il à réaliser son unité territoriale en faisant sauter le verrou arménien. Et, à mettre le mot fin à l’épopée d’un des plus vieux peuples de la région, fondé selon la Bible par Haïk, arrière-petit-fils de Japhet, lui-même fils de Noé, et qui a été la première nation à avoir épousé le christianisme en l’an 301. Pour le meilleur et pour le pire.