La Turquie et la Russie continuent de renforcer leurs liens stratégiques afin de travailler avec l’Iran au retrait des États-Unis du Moyen Orient. Ce retrait est le but principal de la Turquie et les récents conflits déclenchés ainsi que le chaos semé de la Syrie à la Libye en passant par la Méditerranée et le Caucase sont destinés à partager ces régions en des sphères d’influences russes ou turques. 

La Turquie a encouragé ses lobbyistes agissant aux États-Unis à plaider que la géopolitique d’Ankara a pour but de faire rempart à la Russie. Ces lobbyistes reprennent la terminologie propre à la Guerre froide afin de conduire les Occidentaux à croire Ankara aux côtés de Washington et contre Moscou. Seulement, la réalité est que la Turquie a pour objectif de coopérer avec la Russie et l’Iran afin de réduire l’influence des États-Unis. 

C’est ce qui est advenu dans chaque région envahie et investie par Ankara. 

Afin de contrôler des territoires du Nord de la Syrie, la Turquie s’est associée à la Russie, chassant les forces américaines de ces régions tout en y propageant l’extrémisme. La Libye – un conflit dans lequel les États-Unis ont pris part auparavant – est maintenant devenue le terrain de jeu de milices soutenues par les Turcs. 

De même, la récente guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie était, elle aussi, destinée à rapprocher la Turquie et la Russie dans le Caucase du Sud, en y supprimant l’influence américaine et en cloisonnant la région. 

Des preuves de ces manœuvres peuvent être trouvées dans le traité d’armistice qui a conduit à asseoir le rôle des soldats de la paix dévolu à l’armée russe au Haut-Karabakh, une région arménienne autonome de l’Azerbaïdjan. La Turquie a de nouveau réussi à pousser Bakou à entrer en guerre contre les Arméniens de la région, ce qui a provoqué des désastres sans nombre et forcé la fuite de 50.000 habitants. 

Aux yeux de la Turquie, les attaques sur les civils arméniens ont été une réussite, puisqu’elles reproduisent la purification ethnique ayant eu lieu à Afrin, que les Turcs avaient soutenue, et qui avait mené à l’expulsion des Kurdes en Janvier 2018. Même schéma au Haut-Karabakh. La Turquie y a envoyé des extrémistes, accusés d’avoir procédé à des décapitations, afin qu’ils saccagent des églises et contraignent les Arméniens à partir. 

Cent ans après le génocide arménien perpétré par le régime Ottoman en 1915, la Turquie a voulu poursuivre le processus. Tout comme en 1915, l’enjeu final est de renouveler l’implication de la Russie dans la région du Caucase.

L’agence de presse TASS affirme « qu’au moins 251 bâtiments ont déjà été reconstruits [au Haut-Karabakh], dont des immeubles, des maisons particulières, deux infrastructures gouvernementales, une infrastructure publique et deux centres sociaux ». 

Quelques 2.600 bâtiments de plus – également endommagés par la guerre – pourraient être reconstruits grâce au soutien des Russes. 

La Russie s’imagine, à travers ces reconstructions, instaurer des sortes d’actions policières afin de mettre un terme aux « guéguerres » que se livrent d’anciennes républiques socialistes soviétiques. Le gouvernement d’Ankara partage cette vision  –  mais du point de vue du régime ottoman. 

C’est pour cela que la Turquie continue de vouloir réécrire le Traité de Lausanne et d’autres accords conclus après la première guerre mondiale. C’est aussi la raison pour laquelle le gouvernement d’Ankara a envahi la Syrie et installé une douzaine de bases au nord de l’Irak ; il en va de même de son implication en Libye et à l’Est de la Méditerranée. 

Pour justifier son implication, la Turquie procède à des campagnes de relations publiques dans différents pays. À Washington, elle essaye de faire passer tout ceci pour de la « géopolitique » tout en prétendant être l’alliée des États-Unis. En fait elle achète bon train des armes russes. 

Les représentants de la Turquie et de la Russie ont tenu une réunion stratégique à la station balnéaire russe de Sotchi la semaine dernière. Un reportage dans les média d’État turcs communiquait les informations suivantes : « Les hauts diplomates turcs et russes se sont réunis afin de discuter de sujets d’actualité internationale et prévoir une rencontre entre les présidents des deux pays. Le ministre des affaires étrangères turc Mevlut Cavusoglu a rencontré son homologue russe, Serguëi Lavrov, à Sotchi, en amont d’un Conseil de coopération de haut niveau turco-russe, co-présidé par les présidents des deux pays. »

Pendant que la Turquie propage des informations erronées via ses médias d’État, emprisonne journalistes et dissidents tout en s’en prenant aux États-Unis, ses liens avec la Russie se resserrent. Cela fait maintenant quatre ans que l’ambassadeur de Turquie en Russie a été assassiné mais cet incident a été discrètement étouffé à la faveur de la nouvelle alliance. 

La Turquie, la Russie et l’Iran voient cela comme une relation de travail pragmatique, émanant des processus tripartites d’Astana de 2017 qui auraient dû permettre de morceler la Syrie en plusieurs zones d’influence et faire en sorte que les États-Unis se retirent de l’Est de la Syrie. Le but ultime est le même : écarter les États-Unis et offrir à chaque membre de cette nouvelle alliance sa propre zone de contrôle. 

La Turquie a essayé de faire comprendre à Israël et aux États-Unis qu’elle souhaitait procéder à une « réconciliation ».

Toutefois, quand le président turc Recep Tayyip Erdogan s’exprime, il continue sur sa lancée militariste. Ses flagorneurs ont le plus grand mépris pour les États-Unis et l’Europe. Ils emploient le terme « réconciliation » seulement parce qu’ils pensent que la crédulité des médias occidentaux va leur permettre de gagner du temps et peut être même d’avoir leurs entrées à la Maison Blanche afin de poursuivre leur collaboration avec la Russie et l’Iran.

Les États-Unis ont jadis eu un rôle plus large dans le Caucase. En 2008, lorsqu’elle était entrée en guerre contre la Russie pour des territoires disputés, la Géorgie avait espéré des renforts américains. Lorsque la Géorgie a été vaincue, les États-Unis et l’Europe ont vu leurs influences respectives décliner. En 2014, l’Ukraine a, elle aussi, attendu le soutien des États-Unis mais, au lieu de cela, le pays a dû subir l’annexion de la Crimée par la Russie. 

La guerre dans laquelle la Turquie a entraîné l’Azerbaïdjan en Septembre dernier, a marqué la fin de l’implication américaine dans la région du Caucase. De la même manière, la Turquie a fait croire aux Américains à la nécessité d’une guerre entre l’Iran et la Russie tout en coopérant avec Téhéran et Moscou. Le but d’Ankara était d’amener la Russie dans le Caucase du Sud en tant que conciliateur et d’éliminer ainsi toute influence occidentale en empêchant l’Arménie de sortir de l’orbite russe. Pour empêcher Nikol Pashinyan de se rapprocher de l’Occident, Moscou a autorisé l’Azerbaïdjan – soutenu par la Turquie – à déclencher une guerre pendant l’été et l’automne 2020. Le Premier Ministre arménien, affaibli et battu, demanda la paix. Avec l’aval de Bakou, la Russie et la Turquie en profitèrent pour se déplacer vers des zones disputées. 

L’Arménie est ainsi devenue otage de Moscou et d’Ankara : le souhait de la Turquie. Quant à l’Azerbaïdjan, qui a cherché pendant des décennies à se rapprocher des États-Unis et d’Israël –  en tant que partenaires stratégiques –, il s’est, lui aussi, fait coincer par le gouvernement d’Ankara. En résulte une amplification du contrôle de l’Iran, de la Russie et de la Turquie et un affaiblissement des États du Caucase. 

Les médias occidentaux sont gavés d’histoires au sujet du trio Russie-Turquie-Iran qui serait voué à se déchirer pour plusieurs raisons : celle de l’Histoire de l’Empire Ottoman, celle des visées impérialistes persanes et russes ou encore parce qu’ils sont des pays sunnite, chiite et chrétien. Tout ceci constitue une mauvaise interprétation de l’Histoire, car ce trio est bien plus à même de s’associer pour combattre leurs ennemis communs à l’Ouest et promouvoir leurs arrière-pensées autoritaires et militaires. 

Ils ont bien plus en commun en tant que pouvoirs émergents, et cherchent à précipiter la fin d’un monde unipolaire, celui de l’hégémonie américaine depuis la fin de la guerre froide. Ceux qui à Washington voient Ankara sous le prisme de la guerre froide se trompent sur ses intentions cachées. La Turquie cherche toujours à affaiblir et à diminuer l’intervention américaine au Moyen Orient et ainsi à renforcer le rôle de la Russie et de l’Iran.

À chaque invasion effectuée, le régime d’Ankara a cherché à accroître les pouvoirs de la Russie et de l’Iran – non seulement pour affaiblir les États-Unis mais aussi pour ébranler n’importe quel groupe voulant que la démocratie règne ou encore que la presse soit plus libre – et à faire entrer dans ces territoires envahis des idéologies extrémistes et autoritaires.

John F. Kennedy a soutenu en 1960 que le monde n’était pas simplement divisé entre un camp soviétique et un camp américain, mais plutôt composé de pays qui étaient « libres » et d’autres qui ne l’étaient pas. Il avait compris que les régimes autoritaires préféraient coopérer et c’est exactement ce qui est en train de se passer dans le Caucase. 


Un article originellement paru dans The Jerusalem post.

Traduit de l’anglais par Caroline Clerc.

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