C’est l’automne. La période du spleen. De l’entre deux, des feuilles flétries jaunes oranges gisant aux pieds des arbres qui paraissent amaigris. Comme des témoins impuissants de notre arrachement forcé à la douceur de l’été. La faute au souffle d’un vent de plus en plus septentrional. Alors que Paris n’est malheureusement plus une fête, que l’atmosphère n’y est plus, aller voir Drunk au cinéma, avant le couvre-feu, n’arrange rien à l’affaire. Un côté un peu maso tandis que nous voici désormais re-confinés à minima pour quatre semaines.

L’écran noir s’ouvre sur cette citation enthousiasmante qu’on croirait tirée d’un poème de Houellebecq : « La jeunesse ? Un rêve. L’amour ? Ce rêve. » C’est de Kierkegaard. Le grand philosophe, danois. Comme le réalisateur du film, Thomas Vinterberg et Lars Von Trier son producteur. Le film, sélectionné à Cannes en 2020, se déroule donc dans un lycée de Copenhague. Pas vraiment concurrente d’Ibiza niveau ambiance et luminosité ; le décors a une variation plus tragi que comique sur l’ambiguïté vicieuse qu’entretiennent quatre copains professeurs vis-à-vis de l’alcool, qu’ils se mettent au départ à apprécier ensemble au restaurant. Pour ensuite passer au stade de la défonce au prétexte de vérifier empiriquement une théorie farfelue, qui aurait pu être celle de Gainsbarre ou de Depardieu mais qui est celle d’un psychiatre norvégien, Sinn Skarderud. Ce dernier a sérieusement établit que l’Homme présenterait dès sa naissance un déficit d’alcool dans le sang, l’empêchant d’atteindre l’équilibre du bonheur. 0,5g/ml à l’éthylotest serait le taux journalier idéal. On est très loin du verre de lait quotidien que recommandait Mendès France en 54 pour lutter contre les ravages de l’alcoolisme. Un état critique qui finira par être celui de notre bande d’amis, soudés par une sorte d’ébriété expérimentale fraternelle et secrète. L’un d’eux, le personnage central superbement interprété par Mads Mikkelsen (d’ordinaire plus habitué à des rôles de méchants dans James Bond ou Hannibal), était au bord de la dépression. Son apathie désespérait sa femme et ses élèves. L’ivresse croissante lui permet de renverser magistralement la vapeur mais au prix d’une terrible gueule de bois affective qui lui en coûtera. Sans spoiler ici la fin du film, ce sera le prix à payer pour qu’il retrouve le goût de vivre et de la sobriété. 

Drunk est un bon film qu’on s’envoie cul sec, à consommer avec modération, et qui donne ensuite à réfléchir sur ce qu’il y a derrière ce qu’on appelle l’alcoolisme mondain, la misère existentielle qu’il recouvre parfois d’un voile de convivialité. Un farouche besoin d’ailleurs, le marqueur d’une quête quasi métaphysique qu’a bien résumé Blondin, passé maître en lever de coudes, au sujet de Verlaine : « Chez lui, l’homme descend du songe et tend à y retourner en vertu d’une insatisfaction essentielle. L’inquiétude où s’inscrit l’intolérable décalage entre la réalité et la vie rêvée, cherche sur les quais de départ, dans des amours impossibles, au bistrot, la route des grandes évasions. » Dans le viseur de Drunk, la frustration de l’homme contemporain, qui a l’impression de compter pour rien, abandonné à lui-même. Celui de Francis Fukuyama, de la fin de l’Histoire, des grandes idéologies fossilisées qui ne font plus rêver. Angoissé par le mitan d’une vie dépourvue de poésie et dont le rythme file à toute allure, son corollaire Homo festivus se dit alors en bon nihiliste qu’il vaut mieux en rire et trinquer. Qu’il est préférable, en écoutant fortissimo l’entraînant What a life de Scarlet Pleasure qui illumine la bande son du film, de se laisser emporter par le tourbillon de la fête, celui des glaçons qu’on utilise pour rafraîchir un bon gin tonic et qu’on fait tournoyer instinctivement avec la paille avant qu’ils ne finissent implacablement par fondre et disparaître. D’une certaine façon, la condition humaine.


Bande annonce du film « Drunk »

« What a life » de Scarlet Pleasure, la chanson qui illumine la bande son du film « Drunk » :