J’ai publié, il y a douze ans, avec Michel Houellebecq, «Ennemis publics».

Puis, un peu plus tard, «De la guerre en philosophie», issu d’une conférence à l’École normale de la rue d’Ulm.

Ce 6 janvier, en ouverture du séminaire annuel de La Règle du Jeu qui prend ses quartiers, pour l’occasion, boulevard de Strasbourg, au Théâtre Libre, je tenterai de répondre à la question qui, tout naturellement, s’ensuit : guerre contre qui ? contre quoi ? et qui, au juste, est cet ennemi ?

Je sais bien le péril auquel on s’expose lorsqu’on raisonne ainsi.

Partir sur le sentier de la guerre contre un ennemi publiquement identifié et arriver, avec René Girard, au pied d’un pilori où agonise un bouc émissaire…

Se lancer, selon un rituel bien normé, à l’assaut de la cité ou du parti adverses et se retrouver, un beau matin, comme Socrate en dialogue avec Glaucon, face à une République qui essentialise, naturalise, nous dirions aujourd’hui ethnicise, un ennemi devenu «barbare»…

Et, bien sûr, le spectre du Carl Schmitt de 1932 qui commence par nous dire que la distinction de l’ami et de l’ennemi est le principe du Politique et qui finit en thuriféraire du décisionnisme nazi…

N’empêche.

Ces réserves faites et ces écueils immenses étant balisés, je dirai ma conviction que ni le débat d’idées ni la querelle démocratique ne peuvent se passer d’une prise en compte de cette figure de l’Ennemi que les Latins appelaient l’hostis et les Grecs le polémios.

Pour le débat d’idées, la chose est claire depuis les contemporains de Thucydide : la guerre hellène, celle des cités contre les cités, n’était-elle pas, à leurs yeux, deux millénaires avant Hegel, la métaphore du travail même de la pensée et de l’esprit grecs en marche ?

Pour la démocratie, c’est plus obscur : mais que dit d’autre la Révolution française dans cette fameuse séquence robespierriste dont Jean-Claude Milner a démonté la mécanique paradoxale – les massacres de septembre… la populace lâchée contre le peuple… et, face à ce désastre, face au déferlement de ce mal total qu’est la guerre de tous contre tous et, pour l’heure, de la plèbe contre les assemblées et comités de citoyens, le consentement à ce moindre mal qu’est la désignation, la caractérisation, voire l’exhibition du corps d’un ennemi jugé lors d’un procès, certes bâclé, mais souverain ?

La formule vaut, je le dirai, pour toute politique soucieuse de conjurer le déferlement du pire.

On n’échappe à la guerre de chacun contre chacun qu’en réhabilitant, en dépit de tout, et avec la plus grande prudence, ce paradigme de l’Ennemi.

Et je démontrerai, ce soir-là, au Théâtre Libre, qu’un monde déserté par l’inimitié le serait aussi par l’amitié : «ô mes amis, il n’y a nul amy», disait Montaigne ; et l’on entendra, en écho, le Nietzsche de «Humain trop humain» lançant, trois siècles plus tard, dans un fragment énigmatique, son glaçant «ennemis, il n’y a point d’ennemi»…

Il en savait quelque chose, le «Crucifié» qui n’était devenu lui-même qu’en renversant, dans «Le cas Wagner», la plus haute des amitiés en inimitié définitive. Il savait mieux que personne que le «respect véritable», celui dont il parle dans «Ainsi parlait Zarathoustra», suppose qu’à celui dont «on n’ose solliciter l’amitié» on puisse au moins dire : «sois mon ennemi !»

La paix, il le savait, n’est pas de ce monde. Cette paix dont le Talmud dit qu’elle est l’un des noms de Dieu est, bien entendu, divine. Mais justement. Cette divinité même interdit de la regarder comme une idole. Elle interdit de la réduire au seul nom d’un homme quelconque, fût-il Napoléon, ou César, ou Alexandre, ou tel grand capitaine de ce capitalisme numérisé qui hypnotise nos inquiétudes, nous berce de l’illusion d’avoir atteint le meilleur des mondes possibles et nous fige, ce faisant, en une gelée d’humanité. Et tant qu’il y aura du temps, de l’espace et du multiple, tant qu’il y aura du non-un, du non-uni et du lieu qui se veut tout le lieu alors qu’il n’est qu’un autre lieu avec son autre aspiration, il y aura du dissentiment, du déchirement et, donc, de la guerre et de l’Ennemi.

Je montrerai, chemin faisant, que ce qui s’énonce dans l’ordre du «tous» vaut pour chacun de ceux qui le composent.

J’expliquerai qu’il n’y a pas tant de différence que cela entre l’hostis et l’inimicus, l’altérité de l’extime et l’inquiétante étrangeté de l’intime.

Et je reviendrai sur la sagesse de Plutarque et sur sa loyauté : celle qui lui faisait dire que le mérite de César fut de rétablir les statues de Pompée et qu’il n’y a pas de grand Romain ni, au-delà, de grand humain qui ne s’élève encore lorsqu’il trouve le bon usage de ses ennemis et les chérit.

Place à l’ennemi.

D’une certaine façon, honneur à lui.

L’humanité est à ce prix.

Et, en exception française, la République des hommes et des pensées.

Quant à dire qui est précisément l’ennemi, quel est son visage et si même il en a un, quant à décider s’il ressemble à un faux insoumis, à un vrai négateur des droits de l’homme nostalgique de l’«idéologie française», à un radicalisé gagné par ce que mon ami Abdelwahab Meddeb appelait «la maladie de l’islam», à un adorateur du Rien ou même, qui sait, à cette part de nous-même, lecteur, qui travaille à ta perte et à la mienne, je ne le ferai pas ici, aujourd’hui, car, comme toujours, le 6 janvier, j’improviserai – mais, c’est promis, je répondrai.


Pour s’inscrire à la leçon inaugurale de Bernard-Henri Lévy.

3 Commentaires

  1. « S’ils m’avaient dit que, rendu aux deux tiers d’un mandat des plus interlopes, je m’inquièterais moins de la réélection de l’Obélix sans filtre de la Maison-Blanche que d’une alternance démocrate qui hisserait sur le toit du monde un président du Vice auquel son aveuglement idéologique empêcherait de discerner jusqu’à ses propres bases, à savoir que, quand l’exécutif de la plus grande démocratie du monde prend la décision, lourde de conséquences, de neutraliser l’homme-clé d’un régime tyrannique, les responsables transcourants qui, grâce à une aiguë et profonde connaissance du sujet, en arrivent à cette conclusion, ne le font pas sans avoir pesé le pour et le contre des nombreuses options que l’on avait soumises à leur expertise. »
    Les Iraniens ne se sentent pas coupables de violer un accord dont les Américains furent les premiers à en mépriser les termes.
    Exact.
    Enfin… à quelques détails près.
    En 2015, l’accord de Vienne stipulait que la République islamonazie renonçait à enrichir l’uranium à des fins militaires pour une période de dix ans.
    Trois années s’écoulèrent, et Benyamin fut en capacité de présenter les preuves qu’il détenait des mensonges de l’Iran.
    Le Mossad avait fait glisser le masque de piété sur le visage du Génocidaire suprême.
    Tout institut de relations internationales et stratégiques qui s’était appuyé sur lesdites fondamentalistement pacifistes déclarations ayatollesques pour balayer d’un revers de la Main invisible les inquiétudes des incrédules, s’en verrait du même coup disqualifié, à défaut d’être congrûment dissous.
    Dire à l’ambassadeur Danon de transmettre à son chef :
    « S’il faut, effectivement, être deux pour danser le tango, nous n’avons jamais songé à rivaliser avec Juan Perón au concours international d’obscénité donnant accès au droit d’asile à tout prix Nobel de l’inhumanité. »

    Morale de l’affable : « Quiconque profane le culte du viol accomplit un devoir sacré. »

    Quiproquo : « Pas de danse. »

  2. « Voici les questions qu’il promet de répondre à cette occasion. » : auxquelles il promet de répondre ?