La semaine dernière, à l’occasion des cérémonies de Hanouka à la Maison Blanche, Donald Trump a affiché à sa manière – sans sophistication excessive – son appui à la communauté juive américaine. Depuis son élection, Trump n’est pas exempt de reproches. Son administration a par exemple «oublié» de mentionner les victimes juives lors de la célébration des «victimes, survivants et héros» de l’Holocauste. Trump lui-même flirte plus ou moins régulièrement avec l’antisémitisme – que ce soit dans ses attaques contre Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale, George Soros, Jon Stewart. Pire, il tolère dans son entourage des suprématistes blancs, a renvoyé dos à dos néo-nazis du Ku Klux Klan et anti-fascistes à Charlottesville… Pour Yasha Mounk, professeur à Harvard : «Jusqu’à présent, les juifs se sentaient plutôt en sécurité, car les attentats venaient d’extrémistes qui n’avaient pas de relais politique. Avec l’arrivée dans l’arène des responsables politiques, et de Donald Trump, le risque augmente» (le Monde, novembre 2018). Et ce, dans un contexte où hélas l’antisémitisme tue aux Etats-Unis, comme lors de l’attentat de la synagogue Pittsburgh qui a fait onze morts en plein shabbat en octobre 2018 (Trump a négligé de se rendre aux cérémonies d’hommage aux victimes) et comme celui de la synagogue de Poway, pendant Pessa’h, où une femme perdit la vie. 

De manière générale, Trump réduit la lutte contre l’antisémitisme à la défense d’Israël – défendre Israël est nécessaire, mais cela ne dit rien de la pure haine d’extrême droite ou suprématiste antisémite telle qu’elle se développe avec la mansuétude des proches de Trump. Lors de la cérémonie d’Hanouka, le 12 décembre, Trump, en outre, utilise le sujet pour s’en prendre à ses adversaires – ce qui est de bonne guerre, tous les Présidents le font – mais avec ses gros sabots habituels. Alors que les Américains juifs ont voté à 75% pour Clinton, Trump a ainsi déclaré qu’un «Juif qui voterait démocrate» serait «soit ignorant» soit «déloyal», semblant, en outre, sous-entendre que les Juifs américains seraient des citoyens à part, tenus par leur loyauté envers Israël. Trump, par ailleurs, s’est vanté d’avoir fait trois choses fondamentales pour les Juifs : déplacer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jerusalem, reconnaître le Golan comme territoire israélien, et surtout, dit-il, sortir de l’accord sur le nucléaire iranien. 

Mais cette cérémonie ne servait pas seulement aux fanfaronnades trumpiennes. Le Président a pris un executive order – un décret – très important, et très controversé. Depuis 1964, le titre VI du Civil Rights Act interdit «toute discrimination fondée sur la race, la couleur, ou l’origine dans les programmes et activités recevant des subventions fédérales». Pour l’administration de Lyndon Johnson, dans le contexte de la bataille pour les droits civiques, c’est une arme de guerre contre les lycées ou les universités du sud des Etats-Unis qui se livreraient à des pratiques racistes, ou qui toléreraient des mouvements racistes contre les Noirs – la menace est tout simplement de couper les vivres et les subventions fédérales à de tels établissements racistes ou complaisants avec le racisme. Avec son décret de 2019, Trump fait deux choses fondamentales : il élargit le spectre du titre VI à l’antisémitisme, désormais inclus dans les discriminations contre des «minorités», et il prend pour définition de l’antisémitisme celle de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA).

Clairement, ce qui est visé, ce sont les mouvements tels que BDS qui agitent bon nombre de campus américains. Ainsi, comme les lycées ou campus des années 1960 qui toléraient en leur sein des mouvements racistes, l’administration fédérale pourra cesser de subventionner des établissements tolérant des mouvements antisémites. Les défenseurs de la liberté d’expression ont hurlé, tout comme les gauchistes universitaires, comme l’on pouvait s’y attendre. Sanctionner BDS est sans doute une bonne idée – pas de tergiversation là-dessus – il n’empêche que le symbole est très fort.

En effet, comme les Irlandais ou les Italiens, les Juifs n’étaient pas considérés comme «Blancs» jusqu’à l’après-guerre. Il a fallu la maturation politique d’une Amérique traversée par l’antisémitisme – celui que Philip Roth décrit dans Le complot contre l’Amérique –, et, bien sûr, la Guerre pour que les Juifs soient inclus dans cette «whiteness» qui était, en 1945, le corollaire de la citoyenneté, une citoyenneté qui excluait alors les Noirs. Puis, vingt ans plus tard, au terme du long combat pour les droits civiques, dans lequel les Juifs ont été souvent très actifs, le texte de 1964 a prohibé le racisme fondé sur «la race ou la couleur». Or, Trump vient – pour de louables intentions, celle de les protéger, et de sanctionner l’antisémitisme – de refaire basculer les Juifs dans la catégorie des minorités «religieuses ou nationales». Le symbole est donc immense. C’est parce que les nouveaux suprématistes Blancs ont exclu les Juifs de la citoyenneté dans leurs théories politiques, revenant sur les progrès accomplis en 1945, que les Juifs sont redevenus une minorité à protéger dans l’Amérique de 2019. Étrange dialectique, et drôle de ruse de la raison. Tout cela est bien préoccupant – et savoir qu’il revient à Trump, très facilement complotiste et incidemment, au moins par lapsus, plein de clichés à l’égard des Juifs, la lourde mission de protéger les Juifs américains, cela n’a rien de réjouissant.