Qu’est-ce que c’est que cette époque dominée, rongée, défigurée par les peurs ? Peur de ceux qui viennent d’ailleurs, peur de ceux qui aiment autrement, peur de tendre la main, peur du lendemain, peur de donner et de recevoir, peur de réfléchir, de penser, de s’interroger, peur de partager ce qui doit être partagé, peur au lever du soleil, peur au coucher de ce qui reste du soleil, peur de vivre…

Qu’est-ce que c’est que cette époque qui flirte avec l’oubli ? Qui avance la mémoire moribonde ? Qui valse avec le racisme ? Qui danse avec l’antisémitisme ? Qu’est-ce que c’est que cette saison tentée de rejouer la même chose ? Cette saison qui tourne en rond ? Qui s’amuse à tourner autour du vide ? Autour de l’abîme ?

Qu’est-ce que c’est que ce temps si dur, si glacial, dépourvu de sensibilité, fasciné par la brutalité ? Ce temps si dispersé dans les différences qu’il ne sait plus discerner au-delà du dissemblable, le ressemblant ?

Qu’est-ce que c’est que cette dégradation dénigrant l’intelligence, cherchant le salut dans des croyances farfelues, érigées en vérités obligatoires ? Ce présent nerveux, agité, égaré dans le brouhaha général, connecté à la cacophonie despotique, qui n’écoute ni n’entend plus, ni avec ses oreilles, ni avec son cœur ; ce quotidien dépourvu de verbe et qui, pourtant, parle, parle, débitant des tsunamis de paroles avachies de suffisance, délabrées de sens.

Qu’est-ce que c’est que cette époque qui ne rime plus avec victoire de l’homme sur ses plus obscurs penchants ? Qu’est-ce que c’est que cette époque transformant les hommes en choses dérisoires, superflues, jetables ? Cette saison sans promesse, oublieuse des arts et des lettres, qui court, court à perdre haleine, les corps et les cerveaux subjugués par la théologie de l’expansion sans limites. Qu’est-ce que c’est que cette époque balayant d’un revers de manche ceux qui n’en peuvent plus d’être toujours dans la cohue, jetant hors du droit les sans-voix au chapitre, humiliant les sans-défense ?

Cette époque… Tout n’est pas perdu pour autant.

Rien n’est perdu, si, doués de mémoire, reprenant le souffle, reprenant nos esprits, revenant à l’essentiel, nous réaffirmons la dignité humaine comme valeur intrinsèque, sacrée, inhérente à chaque être humain ; rien n’est joué, si, refusant tous les embrigadements sectaires et identitaires, nous réaffirmons notre attachement à la liberté de chacun et de chacune, si, debout, nous affichons notre détermination sans faille à combattre pour l’édification de sociétés ouvertes et plurielles ; les dés ne sont pas jetés, si, rejetant toutes les formes de discrimination, nous nous engageons à lutter pour l’égalité concrète des droits pour tous et pour toutes ; si, courageux, et à contre-courant de l’entendement de notre époque, nous proclamons de nouveau, solennellement, que tout n’est pas permis à l’homme contre l’homme.

Rien n’est jamais écrit d’avance, rien n’est perdu si, debout, portés par les valeurs d’intégrité, de responsabilité, nous prenons clairement partie, sans ambiguïté, pour la compassion et non pour l’égoïsme sans considération d’autrui, pour la beauté et non pour la laideur qui rabaisse, pour la raison et non pour les croyances aveugles qui font des hommes des troupeaux.

Rien n’est clôturé, définitivement joué, si, dans un sursaut commun, la vision de l’accomplissement plus ample, la conscience de notre commune humanité vaste, la passion ferme mais calme, la lucidité alerte au service du cœur, nous osons réaffirmer l’éthique de la noblesse de l’esprit, commencement de toute espérance, comme pacte essentiel, indispensable à notre être-ensemble.