«No boots on the ground !». Tel était le mot d’ordre dans les chancelleries et les états-majors occidentaux, Amérique, Grande-Bretagne, France et autres, au Kurdistan irakien et syrien face à Daech.

Nous, Occidentaux, entendions en finir avec Daech, cette double menace au Moyen-Orient et au cœur de nos métropoles, mais nous n’interviendrions pas avec des hommes à nous sur le terrain. On ne recommencerait pas comme en Irak et en Afghanistan. A part des forces spéciales occidentales en nombre limité, la guerre terrestre contre Daech et le Califat reviendrait aux forces locales, kurdes, irakiennes, les fameux Proxies. Nous les formerions, les équiperions, nous leur fournirions la logistique, l’appui aérien nécessaire, nous assurerions les préparations d’artillerie à longue distance pour la reprise des villes. Mais nous n’enverrions aucun soldat sur place, au risque que l’un d’eux tombe entre les mains de Daech, que les opinions publiques se révulsent devant son martyr en direct sur You Tube. Pas davantage, Daech ne pourrait dénoncer une nouvelle Croisade de l’Occident impie ou idolâtre, tonner contre les nouveaux Croisés, dans l’espoir de soulever les masses musulmanes.

Après trois années de difficile «containment» de Daech par les Proxies seuls en ligne et sur les Fronts, années qui permirent au Califat de se fortifier et de se préparer à la bataille finale, il revint donc aux Kurdes, Peshmergas et YPJ de Syrie, ainsi qu’aux Irakiens, en application de cette doctrine de l’intervention occidentale «from behind» via les Proxies, de reprendre, seules «boots on the ground», la plaine de Ninive, Mossoul, Rakka et les conquêtes territoriales du Califat partout ailleurs en Irak et en Syrie.

Ce choix politico-stratégique a été contesté, de retour des opérations, par un officier supérieur français, le colonel Legrier, en charge de l’artillerie à longue portée des canons Caesar fournis et servis par la France. Son rapport de fin de mission d’abord publié dans la Revue défense nationalepuis retiré après avoir mis le feu aux poudres, lui a valu d’être rappelé à l’ordre et black-listé par les autorités militaires françaises.

Le colonel Legrier reprochait à cette guerre occidentale par Proxies interposés d’avoir duré trois longues années sans le moindre refoulement territorial du Califat, d’avoir laissé tout ce temps les mains libres aux terroristes sur les populations civiles martyrisées, puis, lors de l’intervention finale bien trop tardive, d’avoir provoqué des destructions sans nombre par les bombardements aériens et d’artillerie sur les villes aux mains de Daech, faute que les Proxies sachent les investir et pratiquer le combat de rue, alors que s’y seraient prêtés en professionnels aguerris les commandos et légionnaires français et leurs alter ego anglais et américains. Résultat : Mossoul et Rakka ont été détruites à 90%, en amont de leur reprise par les Proxies. Sans compter des milliers de civils morts sous les bombes, tués non par Daech mais pris au piège entre deux feux. Ce désastre politique et humain est le fruit, aux yeux de ce haut militaire français, d’un choix stratégique erroné.

Une intervention dans l’œuf ou même à terme de quelques milliers de militaires occidentaux d’élite aurait permis, selon lui, de gagner haut la main et en un temps rapproché, contre Daech, cet ennemi à l’ancienne, sans armement lourd, sans blindés, sans aviation, sans formation au combat, et retranché dans les villes. Economie de vies, moindres destructions, libération anticipée des populations soumises : Daech eut été promptement écrasé. En un mot, les forces spéciales occidentales eussent bien mieux fait les choses, plus vite, et pour un coût humain bien moindre que les Forces locales.

Plusieurs questions ici se posent.

– A quoi aura servi d’attendre trois ans une vraie intervention, avec pour effet d’avoir laissé Daech se préparer, assurer ses arrières et anticiper sa clandestinité future ? Avançons cette hypothèse à décharge : plutôt qu’intervenir d’emblée, les stratèges occidentaux auraient choisi de laisser ses milliers de suppôts en Europe, en Asie et ailleurs rallier le Califat, pour mieux, la nasse pleine, les éradiquer d’un coup. Difficile de croire à ce calcul. Il n’y eut nul attentisme en Libye à l’intervention contre Kadhafi.

– A quoi sert de former et d’entretenir à un coût exorbitant des milliers de soldats d’élite au sein des trois grandes armées occidentales, française, anglaise, américaine, si c’est pour ne pas s’en servir, et utiliser à leur place des Proxies bien moins bons combattants ?

– La mort de soldats occidentaux au combat, seraient-ce des professionnels, serait-elle devenue un tabou, justifiant le recours aux Proxies, véritables armées de substitution auxquelles l’on sous-traite par défaut les guerres que nous ne voulons plus mener ?

Voici, à cette enseigne, dans quelle estime l’Occident tient les Proxies :

1) Mossoul reprise, la guerre en passe d’être gagnée, l’Occident condamne le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien et laisse les milices irako-iraniennes reprendre par la force Kirkouk ainsi que les territoires disputés, des mains des Peshmergas tant loués la veille encore, seuls à avoir résisté à Daech trois ans durant.

2) Rakka libérée par les YPJ, Trump annonce le retrait des 2.000 forces spéciales américaines de Syrie, laissant le Rojava à la merci des Turcs et de Bachar Al Assad.

3) La guerre gagnée, la France refuse de rapatrier pour les juger ses ressortissants qui combattirent dans les rangs de Daech et, tout en déplorant que la peine de mort, qu’elle rejette, leur soit appliquée, refile la patate chaude aux Kurdes de Syrie et à la «justice» irakienne.

Merci les Proxies. A la prochaine et bonne chance !

 

Le contre-exemple de cette politique militaire basée sur le «no boots on the ground», où le combat terrestre est délégué aux forces locales, a été administré par la France au Sahel. Sur ces immensités, la lutte contre le terrorisme islamique y est, depuis quatre ans, menée directement par les 4.500 soldats et aviateurs français, et non par les forces maliennes, mauritaniennes, tchadiennes et autres, ni par la force internationale africaine réunie pour la circonstance et qui manque de tout. Ces armées, inexpérimentées, sous-équipées, ne servent que de force d’appoint. La maîtrise opérationnelle revient aux forces françaises, elles seules en ont les moyens, la logistique et le savoir-faire, elles seules se portent en première ligne.

Voici, venant du camp adverse, un autre exemple d’intervention directe qui – faute de notre propre intervention – l’a emporté à nos dépends. Alors que l’Occident se gardait de tout soutien direct à la rébellion syrienne jugée disparate et ne l’épaulait pas en conséquence – pas même, comme contre Kadhafi, par l’instauration d’une No Fly Zonequi eut interdit à l’aviation syrienne de pilonner Alep et les villes libérées –, les Russes, forts de cette abstention, posèrent bientôt leurs «boots on the ground». Avec pour résultat la fin, deux ans plus tard, de la résistance syrienne et la reprise de la Syrie utile au profit de Bachar Al Assad.

Enfin, dans ce contexte géopolitique qui pose la question de l’engagement de l’Occident à l’heure où l’isolationnisme trumpiste tire un trait sur la solidarité atlantique et le multilatéralisme onusien, n’oppose nul rempart à la montée des Etats autoritaires et des adversaires de la démocratie dans le monde, la question d’une Défense européenne s’est concrètement posée en Irak et en Syrie, quand le leader américain, considérant la guerre gagnée, annonça le retrait des 2.000 forces spéciales américaines. L’Europe saisirait-elle cette opportunité pour constituer une Force européenne en nombre égal qui prendrait la relève des partants ? Il n’en fut rien. Plus de soldats et de leadership américains sur le terrain ? Point d’Europe non plus. Et tout le monde fit ses bagages.

Donald Trump venait de rejoindre dans le Livre noir des lâcheurs de peuples les Daladier, Chamberlain et autres Munichois. Le même qui vantait la vaillance des combattants kurdes, décidait, contre l’avis des plus hauts militaires et diplomates américains (et deux démissions à la clé), de retirer les deux mille hommes qui sanctuarisaient le nord de la Syrie face à la Turquie d’Erdogan et à Bachar Al Assad. Après Obama renonçant à punir Damas pour le gazage des populations civiles dans la Ghouta, après le lâchage par ses alliés occidentaux du Kurdistan irakien, coupable d’avoir voté, septembre 2016, en faveur de l’indépendance, ce retrait américain et son non-remplacement par une force européenne équivalente sonnaient comme une nouvelle retraite de l’Occident.

Devant le basculement américain et la division du monde atlantique, fruit des foucades trumpistes, confronter ces deux approches occidentales – intervention from behindou engagement par le haut – dépasse le cadre des seuls Kurdistans irakien et syrien. L’enjeu est global. Alors qu’une fracture se produit en son sein, l’Occident, Amérique en tête, après avoir été si interventionniste, puis, par réaction, si frileux aujourd’hui, est-il prêt à faire face avec ses propres forces aux guerres asymétriques de demain contre de nouveaux Daech en Asie ou en Afrique ? Le balancier peut-il repartir dans l’autre sens ? Quelles leçons pour l’avenir tirer de cette guerre contre Daech et ses suites ?

De ce passé récent qui est loin d’être soldé sur place, de ce conflit à nul autre pareil entre un proto-Etat religieux totalitaire et la communauté internationale, de cet attentisme et de cette frilosité occidentale, qu’en concluront les peuples menacés demain par le terrorisme religieux ou menacés de purification ethnique comme hier en Bosnie ou au Rwanda ? Il leur est, une fois de plus, signifié au sortir de cette guerre contre Daech : plus jamais, au grand jamais, de nouvel Afghanistan, de présence à demeure sur le terrain ; mais pas non plus désormais d’intervention directe, avec nos soldats au sol ; et pas davantage, pour finir, de nation building (en Libye hier, au Sud Soudan et à Mossoul aujourd’hui). L’Occident, excepté la France au Sahel, partout ailleurs se retient ou se retire.

Face à cette aspiration occidentale au retrait moral, politique autant que militaire des terres lointaines en proie à la barbarie, que pouvons-nous espérer pour nous-mêmes, Américains, Européens, qui n’avons pas largué l’universalisme, qui avons toujours l’internationalisme en partage ? Quel emploi faire de la puissance et des forces qui sont encore les nôtres ? Quelle nouvelle vigilance exercer ?

Ces quelques interrogations des amis de cœur ou de raison des Kurdes et des peuples oubliés, au Darfour, au Yémen, en Somalie, au Sahel, au Soudan et ailleurs, nous obligent.