Un peu plus de dix ans après la crise des subprimes aux États-Unis, un nouveau genre cinématographique a émergé que l’on pourrait qualifier de «post-Lehman Brothers». Prédation financière, manœuvres politiques, manipulation(s) de l’opinion, management de la terreur, culture du cynisme et de l’impunité… sont les principaux thèmes de ces films dont Adam McKay s’est fait l’un des plus éminents représentants dans le sillage de la série House Of Cards.

Après avoir participé à l’écriture de la production télévisuelle «L’Amérique de Michael Moore» (The Awful Truth) à la fin des années 90, Adam McKay a continué de travailler pour la télévision américaine et a réalisé cinq long-métrages comiques dans les années 2000 avant d’entamer une série de films sociétaux au ton décapant et satirique. Il a ainsi remporté l’Oscar® du meilleur scénario pour son film consacré à la crise de 2008, «The Big Short : le casse du siècle» (2015).

Auréolé de ce succès, il décide de s’attaquer à la biographie d’un des hommes politiques les plus secrets de ces dernières décennies, Dick Cheney, qui a été notamment vice-président sous l’administration de George W. Bush. Le titre est cinglant et offre une double-lecture sans équivoque : «Vice». Malgré des résultats mitigés au box-office américain, au vu de ses nombreuses nominations aux Oscar® (nominations qui n’ont d’ailleurs finalement pas abouti à la récompense suprême pour le film), Adam McKay n’est pas peu fier de son bébé qu’il décrit comme un «poing dans la mâchoire». 

«Il ne veut être considéré ni comme un héros ni comme un méchant. Tout ce qu’il veut, c’est qu’on le considère comme un vice-président fidèle. Ce qu’il est. Et, vous savez, il a son avis. Les gens apprécient ses opinions parce que Dick, c’est le genre de personne qui ne parle pas forcément beaucoup. Mais quand il parle, il donne l’impression d’être quelqu’un de réfléchi.»

George W. Bush, à propos de Dick Cheney[ref]«Plan d’attaque» (2004) Bob Woodward, Denoël, p. 445[/ref].

Comment séduire le spectateur avec un Cheney qui traîne sa lourde carcasse et ses infarctus ? McKay a la réponse : le rythme, encore le rythme, tout pour le rythme. Faire réagir le spectateur plutôt que le faire réfléchir, selon l’adage cher à Michael Moore. Scénariste et metteur en scène, McKay est un petit maître du storytelling qui a affuté son style mordant pour le Saturday Night Live, véritable institution télévisuelle et usine à talents. Il est également passionné de politique, ce qui l’a amené à écrire ce film autour d’une personnalité de la politique américaine aussi puissante qu’insaisissable mais… peu charismatique.

«Vice» opère la synthèse entre l’écriture télévisuelle des années 2000 et un habillage vintage afin de rendre attractive l’histoire de ce bureaucrate taciturne : récit à la temporalité éclatée, narrateur prenant le spectateur à témoin face caméra et/ou en voix-off, recyclage des codes du film de casse, gros plans inquisiteurs, répliques dévastatrices et volontiers salaces (l’art américain de la punchline) et autodérision héritée du standup. McKay ne recule devant aucun procédé pour convaincre.

«Aux yeux de Cheney, George W. Bush était le fils d’un homme qu’il admirait, bien qu’il fût convaincu que l’ancien président avait failli à sa mission historique en ne détruisant pas Saddam Hussein.»

Ron Suskind, résumant la position de Cheney ayant servi Bush Père et W[ref]«La guerre selon Bush : comment l’Amérique traque le terrorisme islamiste depuis le 11 Septembre» (2007) Ron Suskind, Plon, p. 35[/ref].

Malgré ses fonctions prestigieuses, Dick Cheney est peu connu du grand public. Personnage trouble de la politique américaine de ces cinquante dernières années, il exprime rarement ses émotions et préfère rester dans l’ombre, autant que possible. Bureaucrate servile et tacticien de circonstance, ce politicien a construit sa carrière au gré des opportunités en puisant dans les faiblesses des autres. Aucun panache, mais de la patience et du calcul.

Environ à la moitié du film, il apparaît que l’objectif vers lequel tend Adam McKay n’est pas tant de déconstruire un destin politique singulier que de faire le procès de la «guerre contre la terreur» de l’administration Bush après les attentats du 11-Septembre. Cheney n’est donc qu’un prétexte, tout au mieux un fil conducteur. Pour McKay, le profil dissimulateur de Dick Cheney et ses capacités de nuisance justifient d’en faire le centre gravitationnel autour duquel papillonnent des personnalités comme George W. Bush, Lewis Libby, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Colin Powell, Karl Rove, et tant d’autres.

Le pouvoir, rien que le pouvoir

L’erreur centrale de McKay est de dénier à ces hommes – les femmes étant très peu présentes dans cet univers-là – un quelconque logiciel idéologique, ce qui rend le récit de «Vice» erratique pour ne pas dire aberrant. «Le pouvoir, rien que le pouvoir» nous résume en substance McKay selon la formule consacrée du populisme tendance branchée.

Le rire carnassier et les grimaces de Steve Carell ne permettent pas au spectateur de comprendre un tant soit peu les motivations de Rumsfeld et certains ressorts relationnels qui le lient à Cheney. Rumsfeld et Cheney ont grandi durant la Guerre froide et ont été modelés par l’éventualité d’un conflit nucléaire avec l’Union soviétique. Durant les années Reagan, Cheney se prend ainsi de passion pour les sous-marins soviétiques et devient incollable sur le sujet. Ils sont tous deux des faucons qui possèdent cette culture de l’usage de la force selon une vision unilatérale : pour eux, le Président est avant tout un chef de guerre. Lorsqu’il était Ministre de la Défense, Cheney a ainsi beaucoup œuvré pour atténuer l’emprise du monde militaire sur l’exécutif. Colin Powell a pu témoigner que Cheney a harcelé le Pentagone afin de comprendre dans les moindres détails tous les aspects des plans établis par les généraux américains pour l’opération Tempête du Désert[ref]«The Commanders» (1991) Bob Woodward, Simon & Schuster, pp. 328 – 330[/ref].

McKay ne s’intéresse pas non plus à la relation de loyauté teintée de déférence entre Cheney et George Bush Père. La Guerre du Golfe de 1991 est d’ailleurs à peine évoquée… Le récit ne dit pas non plus que Cheney a tourné le dos aux ambitions présidentielles de Rumsfeld pour choisir de soutenir Bush Père, ce qui constituait en soi une trahison. Les omissions et les approximations sont tellement nombreuses qu’il serait fastidieux de les recenser. Il suffit pourtant d’ajouter que le second mandat de George W. Bush est pour ainsi dire totalement évacué de la narration de «Vice», à l’exception du limogeage de Donald Rumsfeld.

Dans le film, on n’entend jamais les mots «Patriot Act», «néoconservateurs», «Surge», «Katrina». Le nom de Paul Bremer qui pilota l’occupation américaine entre 2003 et 2005 en Irak n’est même pas mentionné. McKay semble avoir oublié que Bremer a concentré plus de pouvoir que Bush dans l’échec majeur de la reconstruction post-Saddam.

Malgré ses promesses sur le papier, il n’est donc pas excessif d’affirmer que «Vice» ne révèle rien de probant car il suffit de se plonger dans les écrits des journalistes d’investigation américains, particulièrement Bob Woodward, Ron Suskind ou Andrew Cockburn, pour (re)constituer une grande partie du puzzle de l’administration Bush, y compris les contours de son opacité.

«Cheney rappela bientôt le président, le pressant d’autoriser l’aviation militaire à abattre tout avion de ligne qui se trouverait aux mains des pirates de l’air. Un avion de ligne détourné était une arme. C’était une décision capitale, mais Cheney, habituellement prudent, affirma que donner aux pilotes de chasse l’autorisation de tirer sur des avions de ligne, même remplis de civils, était la seule réponse possible.

‘Et comment !’ avait répondu Bush. Il avait donné son autorisation.»

Bob Woodward, donnant une version différente de l’incident relaté dans «Vice»[ref]«Bush s’en va-t-en guerre» (2003) Bob Woodward, Denoël, pp. 36 – 37.[/ref].

 

«Cheney avait posé la question de l’ordre de tir sur les avions à Bush, qui avait répondu ‘Je veux !’ depuis Air Force One qui décollait d’Orlando.»

Andrew Cockburn, sur le même incident[ref]«Caligula au Pentagone : Rumsfeld, les néoconservateurs et le désastre irakien» (2007) Andrew Cockburn, p. 15.[/ref].

Pour revenir à l’évocation du 11-Septembre dans «Vice», à peine réfugié dans son bunker, Cheney aurait court-circuité le Président et validé lui-même l’ordre d’abattre les avions civils qui n’auraient pas encore atterri. Si cette journée a été placée sous le signe du chaos et de la fébrilité, rien n’est moins sûr, si l’on en juge les éléments rapportés ci-dessus. Or pour McKay, les choses sont simples : «Cheney a vu une opportunité».

De nombreux spectateurs penseront ainsi que Dick Cheney constitue un marionnettiste de l’ombre, celui par lequel tous les malheurs arrivent. Le scénario ne resitue pas la doctrine du 1% à l’origine de la théorie de la guerre dite préventive, théorie soutenue par Cheney puis rebaptisée «Doctrine Bush», fondement stratégique de l’invasion de l’Irak…

À ce titre, le parti-pris consistant à dédouaner George W. Bush de sa détermination à attaquer l’Irak et de ses certitudes inébranlables, pour ne pas dire messianiques (du moins, durant son premier mandat), est véritablement problématique. Tout comme le fait de minorer l’arrivisme de Donald Rumsfeld qui se voulait être le grand réformateur de la force de frappe américaine tout en méprisant le Pentagone et les militaires. Rumsfeld qui avait par ailleurs l’oreille particulièrement attentive du Président, ce dernier n’ayant jamais noué de relation de confiance avec Colin Powell, de plus en plus marginalisé.

Plus grave, le narrateur de «Vice» affirme avec aplomb que le terroriste Abou Moussab Al-Zarqaoui doit sa «vocation» au discours de Colin Powell à l’ONU pour défendre les liens entre l’Irak de Saddam Hussein et le réseau terroriste Al Qaida. Autrement dit, Al-Zarqaoui aurait été en quelque sorte fabriqué par la propagande américaine comme l’affirment certaines sources complotistes. Embarrassant…

Si la performance de Christian Bale dans le rôle-titre est brillante, elle ne compense pas, loin s’en faut, la médiocrité du propos. Adam McKay a construit une belle mécanique cinématographique au service d’une histoire tronquée et simplifiée, bien à l’écart des enjeux ayant façonné la carrière de Dick Cheney. N’en déplaise à l’auteur du film, les idées contribuent à guider le destin des hommes, et cela n’est en rien incompatible avec l’aveuglement, l’égotisme, la cupidité et la violence.

Stéphane Lacombe

Président de l’Institut Horizons. Stéphane Lacombe a été le directeur adjoint chargé du pôle prévention de l’Association française des Victimes du Terrorisme (AFVT) entre 2015 et 2018.