Certaines pensées se font attendre longtemps. Et tandis qu’elles préparent, en silence, le moment de leur dévoilement, elles soulignent, de facto, le vide de l’impensé qui nous paralyse. C’est le cas de la réflexion sur un mal persistant, traversant les siècles en une curieuse permanence, la judéophobie du camp progressiste. Longtemps, il fut quasi-impossible de la déplorer. Les barrières mentales étaient alors trop puissantes, les camps trop marqués, comme essentialisés jusqu’à l’absurde. Si l’on était de gauche, on était forcément progressiste donc antiraciste. Si l’on était de droite, on combattait pour une certaine forme de repli sur soi, en célébrant les valeurs de la terre, qui «ne ment pas»… Les limites étaient claires : à gauche l’ouverture, la construction d’une fraternité coalisant les figures de l’Autre, à droite l’antisémitisme nourri d’une opposition farouche au cosmopolitisme. Ce fut là, et pour longtemps, l’ordre naturel des choses… Jusqu’à ce que le réel vienne contredire une théorie trop parfaite pour être valide. La gauche enfante parfois ses propres monstres, voilà la vérité ! Elle les combat souvent. Pas toujours… On doit à Alexis Lacroix la remise en contexte de cette Histoire de l’antisémitisme à gauche. Et c’est parce qu’il remonte à la source de ce long aveuglement idéologique qu’il faut lire son nouveau livre J’accuse ! 1898 – 2018. Permanences de l’antisémitisme, publié aux éditions de l’Observatoire. Son idée force : cent vingt ans après qu’elle a éclaté et divisé la France, l’affaire Dreyfus a encore beaucoup à nous apprendre. Lacroix explique : «Vous connaissez ce mot de Hannah Arendt : l’affaire Dreyfus a été « la répétition générale du vingtième siècle »… ‎ C’est si vrai : opposant les champions de l’identité fermée et ceux de la justice imprescriptible, ce long drame politico-judiciaire a mis aux prises, véritablement, deux France : la France de l’universalisme républicain, celle de la modernité démocratique, face à une France qui prétendit incarner une autre modernité, celle du populisme, de l’antiélitisme et du rejet des valeurs libérales. Le héraut de la première est Clemenceau, radical « consulaire ». La star de la deuxième est l’ignoble Drumont, auteur de La France juive.» Et l’essayiste de lancer : «Est-on certain que ce choc de cultures ne se poursuive pas aujourd’hui sous des modalités renouvelées ?» La question se pose en effet… Elle obsède Lacroix depuis de longues années. En 2005 déjà, dans Le Socialisme des Imbéciles, ce dernier dénonçait les complaisances antisémites de la gauche en tant que famille politique. «Les vieux démons sont de retour» écrivait-il alors, utilisant une formule choc pour marquer le lecteur : «La gauche, en France, ne devient pas antisémite. Elle le redevient.»

Qu’en est-il aujourd’hui ?

«Au nom d’une prétendue « intersectionnalité » des luttes, analyse l’auteur, l’autre gauche, celle qui veut « renverser la table » multiplie les passerelles avec des milieux islamo-gauchistes, foncièrement antisémites et ardemment anti-israéliens».

Avec le temps, dans l’imaginaire de certains suiveurs de Marx, Israël serait devenu un épouvantail bourgeois. Un grand méchant loup proche-oriental qu’une partie de l’extrême-gauche pourfend mécaniquement, tendant au passage, dans une curieuse réécriture de l’Histoire, à faire du sionisme un racisme, de l’état hébreu un pays nazi et du juif une abomination capitaliste. Références à l’appui, Lacroix démontre comment cet antisémitisme moderne trouve ses racines dans la pensée d’Edouard Drumont. Un livre en particulier, explique-t-il, vient poser les bases d’un modèle toujours en vogue à l’heure actuelle : La France juive, publié en 1886. Soit mille deux cents pages de clichés antisémites, décrits par Zola comme «un ramassis d’ignobles commérages, sans contrôle, sans preuves, qui auraient dû conduire l’auteur en police correctionnelle». Ses ressorts ? Une judéophobie viscérale, l’antiélitisme et une défiance de tous les instants envers le cosmopolitisme. Mais également une utilisation du buzz avant le buzz servi par un journalisme des égouts, confondant tout. Alexis Lacroix précise :

«Manipulateur de signes, enclin au sensationnalisme, Drumont s’attarde sur les détails intimes relatifs à la vie privée des représentants les plus en vue de la bourgeoisie juive. Son ouvrage fourmille d’accusations calomnieuses, d’imputations diffamatoires, et de prétendus secrets d’alcôve – un bouillon d’inculture qui flatte les pires instincts».

On croirait lire ici une description des méthodes utilisées par Alain Soral, dont les délires antisémites trouvent un écho puissant sur la toile.

«En un certain sens, confirme Lacroix. Mais un Soral qui n’aurait pas été ‎confiné à une « Kontre-Kulture », a une officine marginale, dépendante de tel ou tel état voyou. Un Soral non combattu par les élites et qui eut été à la tête d’un courant intellectuel capable de terroriser la République. Soral est nuisible, mais pas autant que le puissant Drumont.»

Comme un témoignage du retour de l’Histoire, il faut lire J’accuse . . . ! 1898-2018 pour mesurer la prégnance des débats opposant jadis dreyfusards et antidreyfusards. Mais il faut surtout lire Lacroix pour comprendre combien la bataille autour de Dreyfus recèle de clés précieuses pour décrypter notre époque. En apparence la bataille idéologique fut gagnée. La mobilisation de Zola, l’engagement de Clémenceau et la détermination de Bernard Lazare et du socialiste Lucien Herr permirent de réhabiliter, in extremis, le capitaine. Mais, souligne Alexis Lacroix, l’évènement a également «signé la naissance d’un monstre français, l’antisémitisme populiste, foudroyant le partage entre gauche et droite». Un monstre malheureusement prospère…

Un commentaire

  1. Excellent article, très bien écrit et qui donne vraiment envie de lire le livre « J’accuse…! 1898-2018, permanences de l’antisémitisme » d’Alexis Lacroix !

    Merci infiniment Monsieur Samama !

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