Ce qui vient de se passer au Kurdistan irakien est d’une tristesse infinie.

Voilà un peuple qui se bat, depuis des décennies, contre toutes les sortes de tyrannies qu’a générées, dans cette partie du monde, le terrible XXe siècle.

Voilà un grand petit peuple qui incarne, dans l’Orient compliqué, cette exception qu’est un islam des Lumières, ouvert à l’universel, accueillant aux minorités, adepte de la laïcité et du principe de citoyenneté.

Voilà des hommes, des femmes, qui, quand surgit l’Etat islamique et que le monde, stupéfié, assiste au raz de marée, sont les seuls à tenir bon et, sur mille kilomètres d’un front où j’ai eu le privilège de les voir combattre et de les filmer, font rempart de leurs corps pour éviter à la planète une épidémie d’attentats plus nombreux et plus meurtriers encore.

Et ce sont toujours eux – cela aussi, nous l’avons filmé – qui, quand vient l’heure, deux ans plus tard, de donner le coup de grâce au Califat, montent vers les lignes de Daech ; ramènent dans leurs villages les premiers Chrétiens à rentrer dans la Plaine de Ninive ; et ouvrent à l’armée irakienne les portes de Mossoul.

Or voici que leur chef historique, le Président Massoud Barzani, juge que le calvaire a trop duré et que les Peshmergas ont pris plus que leur part à la victoire sur la barbarie.

Il estime que l’heure est venue de vivre, de souffler, de voir la lueur au bout du tunnel et prend donc l’initiative d’un referendum d’autodétermination annoncé pour le 25 septembre.

Lequel referendum – il prend soin de le préciser – aura valeur consultative, ouvrira un dialogue avec l’Irak dont le Kurdistan est, pour l’heure, une entité fédérée et ne sera, en aucun cas, suivi d’une déclaration d’indépendance.

Que croit-on, alors, qui se passe ?

Les nations «amies» du Kurdistan commencent par se récrier, sur un ton de paternalisme aux relents néocoloniaux, que ce n’est pas bien ; pas le moment ; qu’il faut attendre, encore et toujours attendre, tantôt la fin des combats contre Daech, tantôt les élections générales prévues pour 2018 en Irak, tantôt la saint Glinglin ; et que les Peshmergas, s’ils étaient bons à se faire trouer la peau pour servir de bouclier au reste du monde, ne le sont pas à se prononcer sur le destin de leurs enfants.

Voyant que les chefs kurdes s’obstinent dans leur projet et que, de Chingal à Souleymanieh, on plébiscite ce grand moment de vérité démocratique que va être le scrutin, le Secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson adresse à Barzani une lettre que j’ai eue entre les mains et qui oppose à un rêve ancestral un deal à la mode Trump, indigne d’un noble peuple, et qui troque contre avantages sonnants et trébuchants le report sine die du vote.

Les Kurdes passant outre et refusant l’aumône, les chancelleries haussent le ton et déploient l’entière batterie de la mauvaise foi – à commencer par l’argument des Catalans auxquels on va donner le «mauvais exemple» : comme si Bagdad était Madrid ! comme si on pouvait assimiler un vrai peuple voulant s’émanciper d’un faux pays qui l’opprime depuis un siècle à une Catalogne partie constitutive de ce vrai Etat, pleinement démocratique, qu’est, jusqu’à nouvel ordre, l’Espagne !

Le referendum finissant par se tenir dans des conditions de transparence exemplaire puis s’avérant, de surcroît, un succès massif et sans appel, la communauté des démocraties, à l’exception d’Israël, condamne le mauvais coup porté à l’«unité», la «souveraineté» et la «stabilité» irakiennes : comme si l’Irak même n’était pas l’instabilité faite Etat ! comme si le pays de Saddam Hussein, puis de la guerre des Bush, passé sous la coupe de Téhéran, n’était pas déjà le théâtre d’une guerre civile ininterrompue entre, en particulier, Chiites et Sunnites !

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6 Commentaires

  1. Je prie pour que Charlie puisse un jour s’exprimer en Kurdistan avec la même liberté de conscience dont s’était emparé Moses Mendelssohn lorsqu’il réglait son compte au christianisme. La prophétie de Houellebecq pourrait bien se réaliser plus tôt que prévu, ne nous laissant pas l’ombre d’une nuit pour plier bagage. Les civilisations sont mortelles, comme disait l’autre. Il arrive que rien ne réussisse à déprogrammer leur extinction. Le continent des Lumières, lui, ne s’éteindra pas. Il dérivera, aussitôt que le principe du choix aura suivi celui du pluralisme dans la tombe; seule la place qu’il avait occupée sera plongée dans l’obscurité.

  2. Un homme ferait peut-être le poids dans la période étonnamment vide que nous nous apprêtons à traverser tel le coyote du dessin animé. Un homme sachant mieux que personne de quoi est faite l’histoire qui nous défait. Un homme auquel nous avons réservé la cruauté d’un mépris unanime alors qu’il avait su résister, contre l’avis de quelques brillants homologues contempteurs, aux navrants déclencheurs du conflit syrien. L’homme dont il est question est parfaitement placé pour mesurer le degré de vermoulure de la parole iranienne désormais que les Kurdes sont chassés des terres de reconquête ensevelissant leurs héros nationaux et où les lâches qui les laissèrent mourir pour sauver leur peau vont rafler, à présent que le plus gros du boulot a été fait, l’Oscar tant convoité du Libérateur. Comment vit-il la situation? Le premier chef d’État occidental à s’être engagé contre la barbarie hitlérophile auprès des forces démocratiques anti-Assad n’occupe certes plus la fonction suprême, pour autant il semble impossible que la conscience qu’il a du monde se soit affaissée du seul fait du verdict des urnes. Rappelons-nous, par ailleurs, que ce n’est pas le suffrage universel qui le dégagea, mais son sens de l’honneur, de la parole donnée. Une promesse non tenue concernant une courbe hypersensible localisée sur la face intérieure de son bilan. Il ne fut donc pas sanctionné pour sa gestion des conflits planétaires. Les Français ne lui reprochèrent pas sa fermeté à l’égard des ambitions tsaristes d’un ancien dirigeant du KGB. Ils ne lui en voudraient probablement pas de se mêler de ce qui le regarde au premier chef au moment même où notre Charlie kurde est menacé de rejoindre son frère français à la dernière ligne de la dernière page du Livre noir pan-russe.

  3. J’ajouterai que les Kurdes, afin d’être traités à l’égal des Israéliens par le bloc démocratique, ne pourront pas faire l’économie d’une sorte de judéisation, ce qui n’implique, évidemment, aucune conversion religieuse de leur part, au plan individuel, collectif ou encore, étatique s’entend. N’oublions pas que l’arme nucléaire n’eut pas trop de mal à être maîtrisée par un peuple comptant parmi ses membres Albert Einstein ou Edward Teller, que la confiance, au front 2.0, ne se réduit pas à une simple affaire d’honnêteté, quand il en va largement des compétences bello-chirurgicales du frère d’armes. J’aimerais tellement que l’Ourson impavide soit attendri par la vulnérabilité des guerriers innocents mais, voyez-vous, j’ai peur que la déclaration d’indépendance du Kurdistan ne soit suivie du même genre de réactions régionales auquel s’était préparé le tout jeune État juif lors de sa création. La transmission aux élites kurdes de tous les savoirs qui ont trait aux génies civil et militaire des grandes puissances mondiales ne peut sans doute pas s’effectuer en un jour. En attendant, le compte-à-rebours poursuit sa course. Une course commencée dès la signature de l’accord de Vienne. Alors… qu’est-ce qu’on fait? Eh bien, on commence. Et puis, on poursuit.

  4. Je ne crois pas que la nuit soit tombée sur le Kurdistan plombant dans un long sommeil la volonté de tout un peuple de vivre libres et en paix avec les autres après autant de malheurs et souffrances.
    Défendre cette aspiration contre les forces totalitaires de l’anéantissement et du nihilisme s’appelle résistance. Et elle s’organise par cette décision de prolonger le mandat du Parlement kurde de huit mois contre les élections législatives prévues en novembre, ce qui ravive une fois de plus les tensions existantes avec Bagdad.
    Mais revenons à une question qui me taraude et qui trouve une réponse partielle dans votre article. La voilà. Comment expliquer d’un coté le succès du référendum consultatif du 25 septembre, par lequel 92,7% du peuple kurde s’est exprimé pour la sécession du Kurdistan irakien, et la débâcle des Peshmergas à Kirkuk, rendue sans même combattre ?
    Le surarment et l’ampleur de la coalition irako-iranienne, Isf et la milice chiite Pmu, déployée à Kirkuk pour reprendre une ville de plus d’un million d’habitant et toute sa région riche de centres pétroliers, n’explique pas que les Peshmergas n’aient pas tenté de défendre leur position d’assiégés, autant plus qu’à la vue du monde entier.
    Ce retrait est principalement le résultat d’une autre cause : la trahison.
    Le Krg (Gouvernement régional kurde) à Erbil est majoritairement représenté par le Parti démocratique du Kurdistan (Kdp) du président Massoud Barzani qui en assure la gestion et les entrées alors que le parti d’opposition, le Puk, de Jalal Talabani, qui garde des liens très étroits avec l’Iran, administre la région de Kirkuk.
    Barzani et le Kdp ne cachent pas leur conviction que le maître de cette offensive ait été l’Iran laissé libre (s’ouvre la question « par qui ») d’orchestrer derrière le Puk de Talabani la prise de Kirkuk. Cette hypothèse est confirmée par la rencontre le jour précédant l’offensive de Bagdad des leaders du Puk avec le général Suleimani, grand chef des Pasdaran et à la tête des milices chiites irakiennes. C’est donc Talibani et le Puk qui ont enlevé la défense de Kirkuk et donné le clé de la ville aux forces irako-iranienne.
    Barzani a dénoncé ce lâchage à l’intérieur du peuple kurde et réitéré le maintien du projet indépendiste.

  5. Je ne suis pas la moitié d’un marcheur; je ne conduis pas d’automobile et me passe de chauffeur. Je prends soin de chasser de mon débat interne tout amalgame entre le casse méta-impérialiste et notre chère versatilité projective que l’universalisme seul sut catalyser. Aucun homme n’est dépourvu de conscience, et donc, de liberté fondamentale pour en user. La séparation de l’Église et de l’État ne s’est pas faite sans qu’un entrechoquement sanglant ait dû acter son tomber de couperet. Les Nouvelles Indulgences ne triompheront jamais des pourfendeurs de la raison critique. La délinquance ne se limite pas au trafic de stupéfiants, d’organes et d’êtres humains. Toute armée révolutionnaire est vouée à se fournir en armes auprès d’une organisation du crime. Le renversement du trône de France fit de Louis XVI un punk. La capitulation allemande contraignit les nazis à prendre le maquis. Toute substructure est un plat hamlétique. Avec quels ingrédients établit-on sa suprastructure est une question qui se pose. S’agrègent-ils d’eux-mêmes les uns aux autres en est une autre qu’étrangement, l’on balaie d’un revers du pied.