Voici les mots d’une ancienne ministre, celle-là même qui comparait naguère les réfugiés d’Orient avec les lâches et les vendus de 1940 et qui, de son propre aveu, partage tant avec le Front National… qu’elle le dépasse aujourd’hui sur sa droite. Ces mots sont connus de tous mais ils méritent d’être sinon rappelés, du moins brièvement analysés :

« Pour qu’il y ait une cohésion nationale, il faut garder un équilibre dans le pays, c’est-à-dire sa majorité culturelle. Nous sommes un pays judéo-chrétien – le général de Gaulle le disait –, de race blanche, qui accueille des personnes étrangères. J’ai envie que la France reste la France. Je n’ai pas envie que la France devienne musulmane. »

Pour moi, je ne veux ni jouer les bien-pensants ni mettre, comme le fait cette femme, tout sur le même plan. Voulons-nous d’une France sans identité, sans culture et sans racines ?

Certainement pas. Je ne veux pas plus qu’elle d’églises changées en mosquées au gré de la demande, comme l’a proposé le recteur de la Grande Mosquée de Paris ; ni d’ailleurs de mosquées nouvelles bâties sur notre sol aux frais du Qatar ou de l’Arabie Saoudite, pays d’esclavagistes et de coupeurs de têtes ; ni de « salon de la femme musulmane », ni d’imams à demi débiles insultant la France, sa culture et ses valeurs dans sa propre langue et sur son territoire.

Pourtant, oui, les propos de Nadine Morano m’ont révulsé au plus haut point. Sans doute car ils sèment la confusion et masquent une stratégie qui n’a rien à voir avec ma propre francité et mon patriotisme. Peut-être aussi parce qu’elle me mêle à sa perspective contre ma volonté et contre l’histoire.

Une cohésion nationale ? Oui, la France a besoin d’un socle commun pour rester ce qu’elle est. Ca ne va pas partout de soi mais c’est ainsi, il est vrai, qu’elle s’est constituée, à la différence de maints pays. Oui, la France a une certaine culture et un certain passé, un être, une mémoire. Non, on ne saurait la réduire au statut de réceptacle de toutes les différences, ni plus d’ailleurs qu’à son impérialisme ou à sa honte. Rappelons au passage, puisqu’il est question du général De Gaulle, qu’elle n’est pas éternelle pour autant : j’ignore si son histoire finira un jour mais elle a bien commencé et elle s’est d’ailleurs lentement constituée. Il n’y a pas de France, cela va sans dire, du temps de Jules César ou même du temps de Charlemagne.

Quoi qu’il en soit, oui, si l’on est attaché à ce que cette entité historique et géographique persévère aujourd’hui dans son être, il faut une cohésion. Une cohésion culturelle, un visage en somme.

Si nous concédons à Nadine Morano non seulement l’identité de la France, mais encore la nécessité d’une certaine cohésion pour la faire subsister, rappelons quand même que le métissage identitaire est le devenir de nombreux pays et à tout le moins de presque toutes les grandes villes de la terre, de l’Amérique à l’Asie : la cohérence ethnique et même culturelle de ces ensembles, si tant est qu’elle ait existé, appartient de plus en plus au passé.

Les capitales occidentales d’aujourd’hui ressemblent plus à la cosmopolite New York, aux villes polyglottes et multiraciales de l’ancienne Mitteleuropa, à la Rome antique sans doute, qu’au village parisien du Père Goriot et des Misérables. C’est ainsi. Alors peut-on conjuguer ce cosmopolitisme de fait et toutes les richesses qu’il nous charrie, avec une identité stable ?

Peut-on faire que celle de la France soit le substrat, le sujet de tous ces accidents, plutôt qu’elle ne s’efface finalement, emportée par eux ? Peut-on faire que tous les passages divers qui nous façonnent aussi (« Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant… Je ne peins pas l’être. Je peins le passage… »), n’empêchent pas que passe aussi à nous et à nos enfants, le soin de ce que nous sommes, de ce que nous restons ?

Je le crois. Cela se décidera d’en haut, insistons-y : c’est Villers-Cotterêts, c’est Jules Ferry. Qu’on impose à nouveau le français, dont la maîtrise n’est d’ailleurs pas le fort des hommes politiques – ni de Nadine Morano en particulier. Qu’on bataille pour nos valeurs, notre nom, notre vieille et belle âme. Qu’on le fasse avec fermeté, sans exclure l’altérité qui nous fonde aussi : la France a son identité, faite d’églises et châteaux, de jardins et de tableaux, de livres, de champs, de vignobles, et quiconque y vit devrait aimer tout ça ; mais que serait Proust sans sa mère juive, sans les Mille et Une Nuits, sans Venise et sans Ruskin ?

Surtout, notre identité, stable ou non, n’est pas raciale : c’est ici que Nadine Morano sombre dans le sophisme et l’abjection. Plus généralement, la culture n’est pas coextensive à la « race ». D’autant que par ce mot, on entend des choses très diverses, allant de l’ethnie jusqu’au taux de mélanine. Parle-t-on de « race blanche », de « race française » ? On parlait naguère de « races » celtique, juive, germanique, latine… Et au reste les noirs, les musulmans, les Arabes : quelle joyeuse confusion dans l’esprit de Morano ! Ignore-t-elle que nombre de paroisses françaises ont aujourd’hui, du fait de la crise des vocations, des curés venus d’Afrique et qu’elles ne s’en portent pas plus mal ? Ignore-t-elle aussi que parmi ces réfugiés qu’elle méprise, il est des chrétiens, pourtant arabes ? Ne pas vouloir que l’église du village devienne une mosquée ne reviendra jamais à refuser une France plus basanée que celle de nos grands-parents.

La race n’est rien, d’ailleurs on ne sait la définir. Les peuples se maintiennent autrement. Par la « pureté ethnique », ils disparaitraient, ils mourraient. Voyez le peuple juif, qui compte des blancs et des noirs, voyez Israël. Il y a un noyau certes, il y a des ancêtres communs, mais ceux-ci ne comptent que par la culture qu’ils se sont choisie : « au début nos ancêtres étaient des idolâtres », disent les Juifs lors de la Pâque, pour se rappeler que le sang est en lui-même peu de chose. Voyez Saint Augustin, l’un des premiers Européens, un Berbère. Et les Romains, ne se voyaient-ils pas venir de Troie, en Turquie actuelle ? Je ne crois pas qu’Homère, que les Grecs en général fussent blonds ni même « blancs »… Enfin, pour ne citer qu’un exemple bien français, Alexandre Dumas n’était-il pas métis, descendant d’esclaves africains ? Son cœur en était-il moins français ?

Quant au Français de tous les jours, est-il blanc ? Suis-je blanc, moi ? Le Corse est-il blanc ? On sait que l’Antillais ne l’est pas, mais qu’en est-il du Languedocien, parfois bien « plus noir qu’un Arabe » pour reprendre l’une des élégantes, et surtout très fines formules de la lamentable Morano ? Il fut en tout cas un temps où l’on était peu prompt à considérer les Juifs, même ashkénazes, comme des blancs : des demi-nègres, disait-on. Il fut un temps où les théories raciales insistaient plus sur le métissage intrinsèque de la France, sur l’arabité originelle du Languedoc par exemple, que sur son appartenance à la race blanche.

D’ailleurs, un pays judéo-chrétien, qu’est-ce à dire ? Le Général De Gaulle, dans les propos rapportés auxquels Nadine Morano fait allusion, n’avait pas évoqué, lui, les racines juives ou judéo-chrétiennes de la France. « Nous sommes quand même avant tout », disait-il, « un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

A première vue, je pourrais montrer à cette pauvre femme quelque gratitude : elle m’inclut dans l’ensemble dont le Général semblait m’exclure. Pourtant, non. Je n’aime pas ce « judéo ».

Je ne suis pas judéo-chrétien et je ne connais personne qui le soit, à part peut-être les premiers sectateurs de Jésus. La morale juive n’est pas la morale chrétienne, la Bible juive ne comprend pas l’Evangile et les Juifs lisent bien d’autres textes, à une époque brûlés en Place de Grève par celui que l’ancienne ministre, si elle connaît son existence, doit appeler « Saint Louis ». La culture française n’est pas judéo-chrétienne et je ne veux pas de cette mixture aseptisée. J’aime la civilisation chrétienne, elle fait aussi partie de moi, par tous mes peintres, mes musiciens, mes écrivains, mais cela ne fait de moi ni un chrétien ni un judéo-chrétien.

L’Europe, la France ont des racines juives, et c’est bien autre chose. Qui sont parfois en conflit avec leurs racines chrétiennes ou helléniques, elles-mêmes bien souvent opposées entre elles. Parler de pays judéo-chrétien, c’est à la fois masquer cette dialectique, et ramener les Juifs dans le giron du christianisme… et de la race blanche. Car j’y insiste, Juif que je suis, je ne suis pas blanc, je suis un Oriental aux cheveux crépus (les dois-je à mon sang Haziza ou à mon sang Rosenzweig, c’est tout un), un Sémite, un Méditerranéen. De tout temps étranger.

Et ceux de mes ascendants qui vivaient au centre de l’Europe catholique et slave ne furent jamais, eux, ni des Slaves ni des catholiques. Ils parlaient une autre langue, s’habillaient différemment. Et, je n’ai pas honte de le dire, ne ressemblaient pas physiquement à des Slaves, à des Polonais. Pas plus que ma mère, issue d’une lignée de Juifs fort peu polonais quoiqu’ils aient vécu dans ce pays pendant des siècles, avec ses cheveux noirs, sa petite taille, ses pommettes saillantes et sa matité orientale, ne ressemble à Nadine Morano.

Il se trouve que la France nous a accueillis comme elle l’a fait pour tant d’autres avant nous. Qu’on peut être français sans être blanc et que c’est souvent le cas. Contresens ou plutôt sophisme : la culture ne coule pas dans les veines. La « race » française ne saurait être remplacée puisqu’elle n’existe pas. Et la civilisation française existera tant qu’elle persévèrera en soi-même, mais tant qu’elle acceptera aussi son être « rhizomique » comme dit Glissant dans Poétique de la relation : racine, oui, racines plutôt, ou rhizome, car « la racine est unique, c’est une souche qui prend tout sur elle et qui tue alentour », tandis que le rhizome « est une racine démultipliée », qui « maintiendrait donc le fait de l’enracinement, mais récuse l’idée d’une racine totalitaire ». C’est ainsi, oui, que nous resterons français, enracinés mais néanmoins un peu autres aussi.

10 Commentaires

  1. « J’aime la civilisation chrétienne » … Nous sommes beaucoup dans ce cas. Nous sommes des millions à tomber d’admiration devant ces extraordinaires constructions que sont les cathédrales gothiques, ces ouvrages magnifiques écrits à la main par des moines copistes qui les enjolivant de sublimes enluminures, à rêver devant la pieta de Michel-Ange.

    J’aime aussi la civilisation juive qui est présente sur ce territoire qu’on appelle France avant même que ce nom n’ait un sens. La Gaule a connu et hébergé des juifs des siècles avant que les francs n’envahissent cette terre à qui ils ont donné son nom, ces immigrés.

    J’aime aussi cette civilisation musulmane qui, via l’Espagne, mais aussi le commerce et parfois les guerres, a poussé sa corne dans cette terre de France.

    J’aime cette civilisation gréco-romaine au sein de laquelle nous vivons encore, par nos lois, par notre architecture, par nos structures politiques. Cette fabuleuse civilisation antique méditerranéenne qui nous apporté en prime l’Egypte, Babylone, la Perse, l’Afrique …

    J’aime enfin cette civilisation républicaine et laïque qu’on a trop souvent tendance à ignorer. Dernière venue en France, elle n’en est pas moins brillante. Et importante. Sans elle, aucune de ces civilisations susnommées ne saurait vivre en bonne intelligence avec les autres. C’est en tout cas ce que disent nos livres d’histoire.

    Car être français n’a rien à voir avec un sang ou une race, concepts désuets et empreints de rejet de l’autre, être français c’est aimer un idéal. La France est une construction politique qui s’appuie sur un long métissage culturel et qui a bénéficié des apports de peuples innombrables. On peut être français à Paris, Brest, Marseille, Papeete, Kourou, Tokyo. Ou New York.

    Et on peut être étranger à la France malgré ce qui est indiqué sur une carte d’identité. Cela n’a rien à voir avec le sang ou le sol. Cela est souvent dû à ce qu’on a dans la tête. Ou ce qu’on n’a pas. Pour rester courtois !

    Très beau texte. Merci pour le plaisir de sa lecture.

    M.

  2. « la race n’est rien, on ne saurait la définir ». Vous avez bien appris votre leçon des années 70, seulement voilà, la science a progressé depuis, en particulier en ADN, et même, rien qu’avec la forme d’un crane on peut déterminer la race, comme avec un peu de moelle épinière qui ne sont pas compatibles entre noirs et « blancs qui n’existent pas »…Avec les différences entre les « races qui n’existent pas », dans n’importe quelle autre espèce de mammifère on distinguerait des races.
    La réalité est bien là, et ce n’est pas faire l’apologie de la supériorité d’une race sur d’autres, ou la volonté d’en exterminer ou ostraciser certaines que de reconnaître la réalité.

    • Mon professeur d’histoire m’a apprit, à l’époque, qu’il n’y avait qu’une seul race, et que c’était la race humaine.

  3. Bonjour,

    Comment se fait-il qu’il n’y ait aucun commentaire ?

    Patrick LAURENT

  4. Je n’ai rien contre les musulmans, mais je ne peux occulter le fait que tous les juifs tues en France parce que juifs, depuis 1945 , ont été assassines par des musulmans…mais pas de généralisation ni d’amalgame…….en souvenir d’Ilan halimi, des enfants de Toulouse ét des clients de l’hypercacher de Vincennes

  5. Vraiment très intéressant. N’empêche que je ne comprends toujours pas pourquoi faut-il inlassablement expliquer ce qui est si évident.
    La France évolue, avance, Morano est d’un autre temps…En fait…Tous nos politiques sont d’un autre temps. Ils ‘n’ont aucune vision. Ils ne veulent que gagner leurs élections.