La Corée du Nord, c’est la quadrature du cercle des médias : en parler revient à s’exposer au risque de relayer de fausses informations tant le pays est coupé du reste du monde. Mais ne pas en parler revient à ignorer un régime totalitaire unique au monde par sa longévité et son caractère dynastique ; un pays qui dispose de la 4ème armée au monde par sa taille ainsi que d’un arsenal nucléaire, et dont les récits de la plupart des rescapés sont terrifiants.

Pourtant, avec un minimum de précaution, il est possible, voire même impératif que les médias s’intéressent à la Corée du Nord, et informent l’opinion mondiale du drame qui s’y déroule. Encore faudrait-il pour cela que les journalistes intègrent une bonne fois pour toutes une vérité qui saute aux yeux de tous ceux qui s’intéressent à ce pays : il n’en existe AUCUNE source fiable. Et pour en avoir le coeur net, passons en revue les principales d’entre-elles.

Les services de renseignements sud-coréens

Certes la NIS (National Intelligence Service) fait partie des organisations les mieux informées sur la Corée du Nord. C’est souvent elle qui se cache derrière les “certaines sources” évoquées par les journaux conservateurs sud-coréens pour justifier leurs articles à sensation sur la Corée du Nord, souvent repris en coeur par la presse internationale. Mais imaginez-vous qu’en 2011, la NIS apprenait la mort de Kim Jong Il comme tout le monde, par les médias nord-coréens, 48 heures après les faits. Ceci devrait relativiser l’idée que nous nous faisons des capacités de la NIS à relater ce qui se passe de l’autre côté du 38ème parallèle.

Surtout, la NIS n’est pas l’AFP. Dans un pays qui rappelons-le, est toujours techniquement en guerre contre la Corée du Nord, le rôle de ses services secrets n’est pas de faire office d’agence de presse pour médias en manque d’informations, mais de mener une guerre de l’information contre son ennemi, y compris au moyen de manipulations de l’opinion publique. Puissent tous les journalistes avoir cette précaution en tête au moment de relayer une information issue de “certaines sources”, concernant les prétendues dernières facéties de Kim Jong Un. Il est certes un dictateur, mais peut-être pas aussi loufoque que certains voudraient le dépeindre.

 

Les témoins étrangers

Qui sont ces rares étrangers pouvant témoigner de la vie en Corée du Nord? Les plus avertis sont sûrement les quelques expatriés, souvent des membres d’ONG, ou des diplomates, ainsi que les correspondants de l’agence AP, seul média étranger à disposer d’un bureau à Pyongyang. Mais pour comprendre la limite de leurs témoignages, il suffit de s’en référer au récit du chef du bureau d’AP, décrivant avec honnêteté et lucidité les limites de ce qu’un journaliste étranger, et a fortiori un étranger dont le métier n’est pas celui d’informer, peut observer de la Corée du Nord.

Quant aux touristes qui, parce qu’ils s’y seraient rendus, s’improvisent spécialistes de la Corée du Nord, n’en parlons même pas. Ou alors considérons n’importe quel touriste se rendant tous les hivers à Phuket comme un spécialiste de la Thaïlande.

 

Les réfugiés nord-coréens

Il s’agit du cas le plus délicat, car remettre en cause leurs récits c’est prendre le risque de participer, avec le régime de Pyongyang, à l’entreprise de décrédibilisation de ceux qui ont été les témoins directs, et souvent les victimes du drame nord-coréen. Et pourtant, le cas de deux des réfugiés nord-coréens les plus médiatiques est révélateur du risque associé à l’exploitation de chaque témoignage de réfugiés individuellement.

C’est ainsi que Shin Dong-hyuk, la seule personne connue à être née dans un camp nord-coréen et à avoir réussi à s’en évader, a récemment reconnu avoir modifié certains détails de son récit, paru en 2005 (“Rescapé du camp 14”). Le récit de Park Yeon-mi, une autre réfugiée nord-coréenne souvent invitée à s’exprimer sur son expérience lors de conférences internationales, est également sujet à quelques réserves concernant plusieurs variantes constatées au fil des années de témoignage.

Il ne s’agit pas de remettre en cause la nature du drame vécu par ces réfugiés, mais d’être conscient que chacun de ces récits pris individuellement, peut être sujet à inexactitudes, intentionnelles ou non, pour des motifs bien souvent compréhensibles et excusables, mais qui posent néanmoins un problème déontologique pour leur exploitation à des fins d’information.

Cette liste de sources d’informations n’est peut-être pas exhaustive, elle prouve néanmoins qu’il est extrêmement dangereux de traiter n’importe quel sujet sur la Corée du Nord à partir d’une seule source, surtout si celle-ci est anonyme ; qu’il est imprudent de sauter sur chaque nouvelle de Corée du Nord, aussi insensée et extravagante soit-elle, justement parce qu’il s’agit d’une indication de son caractère infondé ; bref, que s’agissant de la Corée du Nord, il faut s’en tenir aux grandes lignes, issues du recoupement d’un maximum de témoignages de réfugiés et de témoins privilégiés, tout en résistant à la tentation du sensationnel, car bien souvent, celui-ci s’avère faux.

Dans les grandes lignes, donc, le tableau nord-coréen reste terrifiant.

Famine et malnutrition

Il est impossible de déterminer avec précision le nombre de victimes de la famine dont a souffert la Corée du Nord pendant une bonne partie des années 90, mais il est possible d’affirmer sans exagérer que cette famine fut massive, sous l’effet conjugué des inondations et de l’acharnement de Kim Il Sung à répondre à la chute du bloc communiste par l’autarcie.

Les estimations vont de 220 000, selon le régime nord-coréen, à 4 millions selon certaines ONG, et la réalité devrait se situer aux alentours d’un million de morts pour une population de 22 millions d’habitants. Quoi qu’il en soit, il est certain que pendant cette “Marche Ardue”, le peuple nord-coréen fut victime de l’une des famines les plus dévastatrices de la seconde moitié du 20ème siècle, dont les séquelles sur la population sont toujours présentes.

Ségrégation héréditaire

Les témoignages des réfugiés concordent dans affirmation que le régime de Pyongyang s’appuie sur un système de ségrégation héréditaire qui affecte à chaque Coréen un degré de loyauté au régime, et le traitement qui va avec.

En haut de la pyramide se trouvent les plus loyaux ; ceux dont les ancêtres auraient joué un rôle dans la fondation de la République Populaire : les compagnons d’armes de Kim Il Sung lors de l’occupation japonaise, les généraux ou combattants méritants lors de la guerre de Corée, ou encore les cadres historiques et idéologues du Parti des Travailleurs. Les héritiers de telles lignées sont les privilégiés du régime, vivant à Pyongyang dans un relatif confort matériel et constituant le socle sur lequel le régime s’appuie pour régner dans la durée, envers et contre tout.

Le reste de la population, soit 80% des Coréens du Nord, constitue la quantité négligeable, corvéable à merci pour la survie du régime. Puis, en bas de la pyramide se trouvent ceux dont l’héritage familiale montre le plus d’hostilité à la dynastie Kim : enfants des recalcitrants au pouvoir, ou de catégories sociales qui, pour une raison ou pour une autre, sont considérées avec méfiance par le régime.

Il s’agit ainsi d’un véritable système de caste où l’ascension est pratiquement impossible, contrairement à la déchéance qui, elle, peut survenir à tout moment : il suffit pour cela qu’un membre de la famille, même éloignée, soit reconnu coupable de crime envers le régime. C’est ainsi qu’un réfugié nord-coréen aujourd’hui établi à Séoul nous expliquait que sa famille avait été déchue parce que son grand-père avait malencontreusement fait tomber un portrait de Kim Il Sung.

Endoctrinement

Est-il exagéré de penser que nul autre pays au monde n’a poussé aussi loin l’endoctrinement de tout un peuple ? C’est en tout cas le sentiment qui domine lorsqu’on écoute les témoignages de nombreux réfugiés qui ont fui leur pays, tiraillés entre la faim et la culpabilité de trahir ainsi la Mère Patrie. Au point que certains d’entre eux franchiraient la frontière chinoise au péril de leurs vies, avec l’intention de faire le chemin inverse une fois l’estomac rempli.

Insultez Kim Il Sung devant des réfugiés nord-coréen installés depuis quelques années en Corée du Sud : certains sentiront encore une profonde gêne d’entendre ce qui, presque instinctivement, est toujours perçu par eux comme un blasphème.

Quant aux enfants venus du Nord avec leurs parents, le personnel de la Croix Rouge sud-coréenne vous racontera à quel point il est difficile de briser la glace avec certains d’entre eux, convaincus qu’ils sont d’avoir été enlevés du paradis sur Terre que serait la Corée du Nord par l’empire du Mal.

Délation

Ici encore, les témoignages coïncident pour décrire un redoutable système de surveillance de tous par tous et de délation mis en place par le régime de Pyongyang. Un système d’une efficacité telle que les parents doivent se méfier même de leurs propres enfants ; un système où chaque Coréen est surveillé non pas par un, mais par plusieurs autres camarades, tandis que lui-même a un devoir de surveillance de plusieurs autres de ses camarades.

Le « Big Brother » coréen a ainsi remplacé les télécrans imaginés par Orwell par des millions d’yeux et d’oreilles, ceux de chaque Coréen du Nord, pour surveiller tout aussi efficacement chaque citoyen sans exception aucune.

Camps et crimes contre l’humanité

C’est le rapport de la commission d’enquête de l’ONU sur la Corée du Nord qui l’affirme : « des centaines de milliers de prisonniers politiques ont péri dans des camps pendant les 50 dernières années », « graduellement éliminés par des famines délibérées, le travail forcé, les exécutions, la torture, les viols et le refus des droits de reproduction appliqués par des punitions, des avortements forcés et des infanticides. »

Les rapporteurs n’ont pas pu se rendre en Corée du Nord pour enquêter sur place du fait de l’opposition de Pyongyang, mais fondent ces affirmations sur la base d’auditions de nombreux fugitifs et témoins, ainsi que sur leurs compétences de juristes pour conclure sans ambiguïté que le régime de Pyongyang a commis et commet toujours des crimes contre l’humanité.

En laissant de côté les questions de développement d’un arsenal et de prolifération nucléaires pour ne pas rallonger le propos, voilà donc ce qu’il est possible d’affirmer avec plus ou moins d’assurance sur régime nord-coréen : un régime totalitaire dynastique d’une longévité jamais égalée, d’une élaboration à faire pâlir d’envie n’importe quel auteur de fictions dystopiennes, d’une cruauté telle qu’il n’hésite pas à sacrifier son peuple tout entier à l’exception de quelques chanceux habitants de Pyongyang, pour sa survie.

Ce sont les sujets sur lesquels on aimerait que les médias se penchent davantage, afin d’alerter l’opinion publique sur l’extrême gravité de ce qui se passe en Corée du Nord. Mais voilà les sujets sur lesquels les médias préfèrent s’attarder, et la plupart du temps, se planter :

L’oncle de Kim Jong Un dévoré par des chiens

Oui, Jang Song Thaek, l’oncle de Kim Jong Un dont l’influence allait en grandissant depuis la mort de Kim Jong Il, fut purgé brutalement. Oui, sa chute fut brutale, passant d’homme fort du régime à traitre condamné à mort de manière expéditive.

Mais non, il n’est pas possible de confirmer le mode d’exécution de cet homme. Ni surtout d’affirmer qu’il aurait été dévoré par des chiens comme l’écrivait encore le 13 mai dernier l’article de 20minutes, alors qu’on sait depuis plus d’un an que cette fausse rumeur émanait d’un message publié dans les réseaux sociaux par un satiriste chinois.

L’ex-petite amie de Kim Jong Un exécutée pour avoir enregistré une “sextape”

Cette rumeur a circulé en 2013 : Hyon Song Wol, l’ex-petite amie de Kim Jong Un, membre de la même troupe de musique que son épouse, aurait attisé la jalousie de son ex-collègue, et finalement le courroux de son ex-amant lorsqu’elle aurait enregistré puis diffusé une sextape où elle figurait.

Or Hyon Song Wol serait apparue à la télévision nord-coréenne en mai 2014, soit bien après sa prétendue exécution, semblant donner raison aux dénégations de Pyongyang à l’époque de ces rumeurs. Rien ne justifie donc que, un an plus tard, des articles en ligne de  BFMTV ou du Point continuent toujours de répandre une rumeur, dont on peut considérer qu’elle est infondée.

Le Ministre de la Défense nord-coréen exécuté par un tir de missile anti-aérien

C’est en tout cas le titre d’un article du site internet de RTL qui, comme beaucoup d’autres articles, informe de cette exécution sans juger utile l’emploi du conditionnel. Sans doute ont-ils pensé que puisqu’elle émanait d’un député sud-coréen fuitant à la presse les bribes d’une audition des services secrets sud-coréens, cette information était fiable.

Sauf que le lendemain de ces publications, ces mêmes services secrets émettaient des doutes sur la réalité de cette exécution, obligeant de nombreux médias à un tour de passe-passe consistant à titrer un jour: “le Ministre de la Défense nord-coréen a été exécuté par un missile antiaérien”, puis le lendemain, sans scrupule aucun : “le Ministre de la Défense nord-coréen a-t-il vraiment été exécuté?”, sans que cela n’émeuve des lecteurs noyés dans un tourbillon d’informations toujours plus éphémères.

Lors de la conférence de presse accompagnant la publication du rapport de la commission d’enquête de l’ONU sur la Corée du Nord, son président Paul Kirby déclara : “Quand un témoin ayant vécu dans un camp vous raconte comment il devait ramasser les corps des détenus, les brûler et éparpiller les cendres dans les environs comme fertilisant, malheureusement, cela vous rappelle les images de la fin de la Seconde Guerre mondiale.” En ajoutant : “Beaucoup de gens avaient alors dit: si seulement nous avions su… Aujourd’hui, la communauté internationale ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas.”

Encore faudrait-il que les médias couvrent la réalité de cette situation au lieu de s’attarder sur du sensationnel la plupart du temps faux, au point de se demander si leur motif réel est l’information ou le divertissement.