« Avant de disserter sur l’Europe, je voudrais évoquer mon enfance.
L’Europe alors n’existait pas. Existait la Hongrie. Existait ma famille juive « assimilée », dans une petite ville de la province hongroise. Coïncidence malencontreuse, je suis né en avril 1933, deux mois après la prise de pouvoir par les Nazis…
A cinq ans, mes parents engagèrent une nurse bavaroise pour s’occuper de moi. Elle m’aimait passionnément, nous prenions tous les deux le bain ensemble. Elle aimait passionnément aussi un homme qu’elle écoutait avec moi religieusement chaque fois qu’il passait à la radio. Martelant ses mots, il parlait d’extermination, d’annihilation − c’étaient ses propres termes − des Juifs. Je finis par interroger ma mère : « Qui est ce Monsieur Hitler ? Je n’aime pas sa voix. » Ma mère me répondit : « C’est, peut-être, un fou. Mais s’il gagne, nous sommes perdus. »
Ma nurse reçut une lettre de son père lui intimant de quitter notre famille et de regagner la mère-patrie. Elle partit sur le champ. Je n’eus jamais de ses nouvelles.
Ainsi a commencé ma traversée de l’histoire européenne. J’aurai d’emblée été plongé dans cette terrible histoire.
Plus tôt dans mon enfance, bon petit Hongrois hostile au Traité de Trianon de 1920 qui amputait la Hongrie vaincue des deux tiers de son territoire, faisant roumains, tchécoslovaques, yougoslaves trois millions de magyarophones, j’avais été un nationaliste irrédentiste en herbe, à ma façon. Sur le linoléum de ma chambre, je faisais des batailles de soldats de plomb entre deux armées, dont celle de l’amiral Horthy, qui gagnait toujours. Mais j’avais aussi des canons avec des boules d’argent, et quand le canon tirait, il faisait tomber Horthy de son cheval. Avec le canon, je finis par changer de parti.
La guerre éclata. Depuis le départ de la nurse bavaroise, j’écoutais chaque jour la BBC à 13 H avec mon père. J’avais l’ouïe plus fine que lui et la main plus agile pour capter ces ondes lointaines et changeantes. Tous les soirs, je faisais des prières que je composais moi-même, à Monsieur Dieu. Il y avait de grandes batailles en Russie. Je lui demandais d’aider les Alliés à chaque bataille, les batailles de Smolensk, de Vitebsk, El Alamein. Et Dieu faisait gagner les batailles.
L’intelligentsia juive de ma petite ville se réunissait chez nous. Tous restaient optimistes, malgré les terribles mesures anti-sémites en vigueur. « Ce qui se passe est possible en Pologne, mais pas en Hongrie. Horthy ne peut pas nous donner. » Mais un jour, des Croix fléchées, le mouvement fasciste hongrois, tirèrent en plein front sur mon oncle, violoniste et croupier, qui portait sur lui toutes ses décorations de la première guerre mondiale. Puis des travailleurs juifs revenus de travaux forcés en Ukraine nous racontèrent les massacres de S.S. dans les villages juifs, ce qui s’appellera plus tard la Shoah par balles. Pour finir, mon père fut arrêté par la police hongroise. Ma mère, partie protester contre son arrestation, fut arrêtée à son tour. Ce fut tout cela, en vérité, qui me sauva.
Il fallait à tout prix fuir ce piège, tant s’y cacher était impossible. Mais comment quitter ma petite ville et gagner Budapest afin de me fondre dans cette grande meule de paille où je me ferai introuvable ? Voyager en autobus était interdit aux Juifs. J’avais souvent croisé dans le  magasin de quincaillerie de mon père, que je préférais à la solitude de l’appartement, son homme de loi, qui n’était pas juif. Pourrait-il m’obtenir, lui, un permis de voyager ? Il me posa tout de go la question : « As-tu de l’argent ? » Je savais où mon père avait rangé ses économies. J’ai payé mon voyage à Budapest le prix entier d’une maison.
La moitié des Juifs de Budapest, concentrés dans un quartier-ghetto, s’entassaient dans des maisons marquées d’une étoile jaune sur les portes. Déporter les 250.000 Juifs de Budapest et de sa banlieue supposait une logistique considérable, et les Alliés savaient désormais le sort réservé aux Juifs transportés à Auschwitz.
A la différence des Juifs enfermés dans ce quartier de Budapest, les Juifs raflés par la police et la gendarmerie hongroises en banlieue comme en province étaient livrés directement aux S.S. allemands et mis, enfants et vieillards inclus, dans des trains, soi-disant vers des camps de travail en Pologne. Quel travail pouvaient bien faire des enfants et des vieillards ? Tout cela suintait le pire.
Le lendemain-même de ma fuite de ma petite ville pour Budapest, le millier d’enfants de mon école juive fut déporté. Tous furent exterminés à Auschwitz, sauf deux jumeaux, épargnés par le docteur Mengele pour ses « expériences » en vue de déterminer comment les mères allemandes pourraient, à l’instar de la mère juive de ces deux enfants, faire des jumeaux et multiplier ainsi les naissances « aryennes » !
Il y a tout lieu de penser que le Président Roosevelt avait envoyé à Horthy un message lui signifiant qu’il serait tenu personnellement responsable de la déportation des Juifs de Budapest devant un tribunal après la guerre. Une division blindée fidèle à Horthy sentant le vent tourner, encercla la caserne des gendarmes hongrois qui s’apprêtaient à opérer la deuxième et dernière vague de déportation des Juifs : les Juifs de Budapest. Je ne serai pas déporté. Voilà pour mon enfance.
Après, ce fut le communisme, puis la révolte de Budapest en 1956 (je ne m’y suis pas servi de mon arme).
J’en viens à aujourd’hui.
La Hongrie du premier ministre Orban, avec les partis de droite Fidesz et d’extrême-droite Jobbik (« le meilleur » en hongrois…), invente-elle un néo-fascisme ?
La Hongrie renouerait-elle avec le pire ?
Il faut savoir qu’aux élections de 2010, une partie du pays n’a pas participé au scrutin, faute de se résoudre à qui attribuer son vote. Ni au Fidesz à l’extrême-droite, ni aux socialistes au pouvoir jusque-là, tant la corruption les avait discrédité. Le Fidesz fit une campagne très dure, très agressive contre les socialistes, sur le mode presque d’un coup d’État, et gagna.
Un troisième parti, celui des libéraux, continuation de l’Opposition démocratique du temps du communisme, dont j’avais été l’un des fondateurs (j’y avais été élu en mon absence), parti d’intellectuels, de professeurs, de journalistes et de Juifs, s’était malheureusement divisé, à telle enseigne qu’il disparut. Il n’y avait donc plus d’alternative à l’extrême-droite, d’autant que le Fidesz avait annexé ou détruit les autres partis d’extrême-droite et de droite.
La corruption est une tentation très forte dans les sociétés post-communistes. Les buts idéologiques ayant disparu, reste la vie personnelle, la famille, et comme les salaires sont très bas, la politique est devenue une profession où les revenus et les avantages, en comparaison, sont élevés. Le parti socialiste a soutenu et recyclé les membres de l’ancien parti communiste au pouvoir, qui sont devenus les nouveaux capitalistes. Le Fidesz a bénéficié des votes de tous ceux qui, de même, attendent de recevoir de l’État richesse et prêts. Comme les amitiés au sein du parti seront favorisées, la lutte des classes existantes s’est transportée au niveau de l’Etat. Qui va être parmi les capitalistes et les plus riches du pays sera celui qui aura le plus grand pouvoir dans l’Etat ou la plus grande proximité à l’administration.
La Troisième voie, la plus respectée, ayant disparu, avec elle, la méritocratie a disparu à son tour. Le gouvernement actuel est totalement impudique, ne respecte ni les intellectuels ni les savants réels, mais seulement les siens. Le sommet, la coupole du Fidesz vient d’une même chambre d’étudiant à la Faculté d’économie. Tous étaient des provinciaux, venus étudier à Budapest, qui vivaient dans le même collegium, Bolyai Collegium. Tous ces gens du Politburo actuel ont dormi dans le même dortoir. Originaires de la Hongrie « profonde », ils  détestaient démocrates, gauchistes et tous ces gens de Budapest, plus favorisés qu’eux par la culture. La Hongrie profonde n’aime pas les différences culturelles, les différences ethniques. Elle n’aime pas les Allemands, les Roms, elle n’aime pas les Juifs. Oui, on peut parler d’un phénomène de come-back, de régression, de retour au passé. Le champ intellectuel lui-même est devenu peu ou prou semblable à ce qu’il était dans les années 30. On assiste à la réhabilitation des politiciens qui se firent les vassaux volontaires de Hitler, non seulement les fascistes affichés mais tous les autoritaristes. L’antisémitisme, quant à lui, emprunte désormais un langage codé. Orban qui prénommait ses premiers enfants David, affuble les suivants de vieux prénoms hongrois. La Hongrie dans son ensemble est devenue réactionnaire, passéiste. Un député est allé jusqu’à avancer l’idée d’un numerus clausus pour ceux qui jouiraient d’une double nationalité, comme par hasard, hongroise et israélienne… Certes, l’opinion a compris à Budapest que quelque chose se passait là, se disait là d’inacceptable. Et trois jours plus tard, 50.000 personnes se massaient devant le Parlement hongrois. Mais quelqu’un aura été jusque là, sans vergogne.
Le néo-fascisme est une tendance implicite, mixte d’étatisme, de populisme et de nationalisme. Il faut savoir qu’Orban a étatisé nombre d’entreprises, que les écoles, hier encore gérées par les municipalités et les Départements, ne disposent plus que d’un seul manuel national dans les diverses matières. Cette main-mise idéologique s’accompagne d’une influence redoublée de l’Église catholique.
L’échec démocratique de la Hongrie actuelle est-il un échec de l’Europe ?  Traduit-il l’échec de l’idée européenne et de ses valeurs en Hongrie, leur déficience ? Ou est-ce un échec purement hongrois, imputable à la seule Hongrie ?
Le vrai pouvoir n’est toujours pas à Bruxelles, mais demeure dans les États nationaux. Viktor Orban se soucie comme d’une guigne de Bruxelles et de ses foudres formelles. Le déficit budgétaire de la Hongrie ne reste-il pas, en effet, sous les 3% ? D’où, Bruxelles ne peut rien dire. Et 90% des investissements publics sont plus que jamais des financements européens, pour la rénovation urbaine, les autoroutes, les piscines hongroises, etc…
On fait sans cesse pression sur la Grèce qui a crevé le plafond des 3%, mais pas sur la sage, la prudente, l’avisée Hongrie. Bruxelles reste globalement muette sur la dérive politique de la Hongrie. D’autant que le Parlement européen est dominé par les conservateurs européens. L’Allemagne, quoi qu’elle en ait, tolère, car on ne peut exclure « un membre de la famille ». On peut, au mieux, avertir, ne pas inviter, ne pas visiter. On peut mettre un cercle froid autour d’un gouvernement peu fréquentable. Mais rien de plus. On n’ira pas au-delà.
Dans ce climat hongrois délétère, suis-je de nouveau redevenu « un hôte dans mon propre pays » plus ou moins toléré, et plutôt moins que plus ? Je fais figure, sans aucun doute,  d’indésirable pour l’extrême-droite (mais certains Académiciens des Arts ont quitté le Fidesz quand l’un des leurs a dit que j’étais un étranger, que je me comportais comme un ennemi de la Hongrie). Certains journaux me présentent comme un  « traître à la patrie », tel que le faisaient, à l’identique, leurs homologues au bon vieux temps du communisme. Quand je reçois un journaliste étranger, si je lui confie la même chose que je dis à la seule radio-télévision privée restée libre, Club Radio, ou à la Télévision A.T.V., alors je suis un traître à la Hongrie. Deux seuls quotidiens me publient. On me salue, il est vrai, dans la rue. Mais mon nom a été éliminé des manuels de littérature moderne dans les écoles hongroises. Les mêmes choses recommencent. A ceci près que je suis soutenu par une très bonne maison d’édition hongroise et qu’on trouve mes livres dans toutes les librairies du pays dignes de ce nom.
Face à des dérives à la hongroise, l’Europe se doit d’être plus forte, les hommes politiques européens avoir le pas sur les politiciens nationaux. Il faut, à l’évidence et d’urgence, plus d’Europe. Il faut un ministère des finances européen. Il a fallu un siècle pour constituer les États-Unis d’Amérique. Cela devrait quand même aller plus vite de nos jours !
Pour l’heure, si l’Europe bride les grands nationalismes meurtriers de jadis, les rend impossible aujourd’hui, elle laisse, en revanche, se développer et proliférer à loisir les « petits » nationalismes locaux. Avec pour résultat qu’on oppose les « bons » pays démocratiques européens aux « mauvais », vilains canards européens, Hongrie ou Grèce, bientôt, peut-être le Portugal. Idéologisant de même l’opposition d’un Nord de l’Europe vertueux face à un Sud laxiste et dispendieux, on risque l’éclatement à terme de l’Europe. Avec pour conséquence, le triomphe du néo-fascisme. Car ce différentialisme engendre la victimisation. Or victimisation et nationalisme sont frères. De là sont sortis le nazisme allemand et le fascisme hongrois.
Je reste de part en part un Européen, de cœur et de conviction. Toute l’histoire de l’Europe, dans le domaine de la culture, des religions, des Arts, des sciences, les modèles de vie, constitue notre plus belle fortune. Une fortune incomparable ; sans égale nulle part ailleurs dans le monde. On compte plus d’oeuvres d’art au kilomètre carré en Europe que sur les autres continents, plus de lecteurs de livres. On trouve les classiques européens partout dans le monde. Et la littérature aura été européenne bien avant que l’Europe existe.
Pourquoi l’Europe tarde-t-elle tant à advenir ? »
Propos recueillis par Gilles Hertzog