C’est l’histoire d’un film qui prend la forme d’un conte plus que d’un long-métrage classique. C’est l’histoire d’un réalisateur, ancien boxeur, écrivain, homme de théâtre qui, à l’instar de ses illustres aînés, casse les codes du 7ème Art, tourne le même film pendant neuf ans et accouche, à force de travail et de montage, d’une œuvre puissante et inclassable, à la fois classique et pourtant très moderne. C’est l’histoire de Rengaine, long métrage de Rachid Djaïdani, sélectionné à la quinzaine des réalisateurs à Cannes 2012 et actuellement sur les écrans.

Le scenario du film se résume en quelques lignes : Dorcy (Stéphane Soo Mongo), un jeune Noir un peu artiste, souhaite épouser Sabrina (Sabrina Hamida), une belle Arabe en quête d’indépendance. Problème : Sabrina a quarante frères dont Slimane (Slimane Dazi), « gardien des traditions » hyper conservateur, tentant tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher l’union amoureuse. A l’écran, ce n’est rien de moins qu’un Roméo et Juliette transposé à Barbès qui voit le jour. On pourrait, comme le très mauvais Fayçal Métaoui, critique cinéma du journal algérien El-Watan, voir en Rengaine un film facile. Mais voilà, au sortir de la salle, les spectateurs sont ravis. En dépit de quelques défauts volontaires (les gros plans omniprésents et les prises de vue flottantes du début), le film de Rachid Djaïdani est finement écrit, souvent très drôle et parfois même étonnant. Rengaine, à n’en pas douter, est une réussite. Une réussite qui trouve ses racines dans le caractère prononcé de son réalisateur ainsi que dans ses influences…

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Formé à l’excellente école kassovitzienne (notre homme fut stagiaire-régie sur le tournage de La Haine), Rachid Djaïdani s’est d’abord fait un nom en tant qu’écrivain puis, par la suite, en tant que réalisateur de documentaires. Certains se rappelleront ainsi d’un passage remarqué chez Bernard Pivot, d’autres d’Une Heure Avant la Datte, ce webdocumentaire diffusé sur Arte à l’époque du Ramadan qui avait séduit la critique. Déjà, dans ces premiers travaux livrés au public, tout l’univers de Rachid Djaïdani  était convoqué : la volonté de montrer la différence, l’envie de promouvoir le vivre-ensemble, cette impérieuse nécessité de faire de la politique avec sa plume et sa caméra. Souvent réaliste, parfois poétique, Rachid Djaïdani  parle des mécanismes de la société actuelle avec un souci constant : la volonté de faire de l’art en marquant les esprits. En théorie comme en pratique, on ne peut s’empêcher de voir l’ombre de Mathieu Kassovitz aussi bien dans cette démarche que dans Rengaine. Les indices de l’omniprésence d’un film comme La Haine, l’œuvre majeure de Mathieu Kassovitz, sont d’ailleurs nombreux. Prenez par exemple la reprise du thème de l’humour comme arme des faibles (beaucoup de scènes de Rengaine provoquent le rire franc), le recours à l‘intervention pleine de sagesse de l’Autre historique (le personnage du juif faisant avancer l’intrigue), l’ode à la street-culture. Dans le même ordre d’idées, réfléchissez à la très belle scène de boxe remémorant des souvenirs et établissant un nouveau pont entre les deux longs-métrages. Cette scène est importante tant elle tranche avec la façon dont Rengaine est filmé. Cette fois, la captation est précise, on suit le geste du boxeur, les coups, leurs impacts. Avec un filtre noir et blanc, on verrait là presque une suite au film de 1995, la vie d’hypothétiques cousins de Vinz, Hubert et Saïd qui auraient bien tourné…

Au delà de l’utilisation de ressorts cinématographiques semblables, des atmosphères s’unissent. Ainsi, Rachid Djaïdani porte dans son film le même regard amusé et moqueur sur le monde de la création que Mathieu Kassovitz et ses innombrables sorties médiatiques sur le cinéma français. Les scènes solitaires du personnage de Dorcy, acteur navigant entre les extravagances allumées de metteurs en scènes déconnectés du réel, rappellent forcément l’atmosphère étouffante de la fameuse scène du vernissage dans La Haine. Les hommages sont ainsi à la fois innombrables, mérités et réussis. Voulues ou non, ces proximités méritent d’être étudiées tout comme le message de Rengaine, film prônant le vivre-ensemble à l’heure où tout pourrait nous faire croire qu’il est devenu inatteignable…