Il est impératif, maître lecteur, que tu te lises cetteu fantaisie avecque l’accengue du Midi. Il faut savoir se pénétrer du contexte psycho-sociologique des individus pour accéder à leur vérité intrinsèque et non moins révoltante. Car en effet, tu verras que la colère de la terre, ça fait mal, je vous le dis, aux artistes plasticiens et aux agents de police!

 

L’AGENT JEAN-MICHEL MIGEAN

Ministère de l’Intérieur.

Police judiciaire.

Rapport n°n.u.v. 7453n.

Classé Secret-Défense.

Dicté par l’officier commandant Maurice Pastaga-Brandade

Dactylographié par le sergent Bacqué.

Fait à Paris, le 21 janvier 2…

(Accent du midi.)

Accomplissant sa tournée de routine dans les zones les plus sensibles du quartier du Marais, à Paris, l’agent Jean-Michel Migean traversait la roseraie qui jouxte l’hôtel particulier de démonstration de robinetterie de la marque Jacob Delafon, laquelle roseraie jouxte le croisement parallélépipédique complexe des rues ci-alors piétonnes de Hesse et du Grand Veneur, surplombées qu’elles sont d’un ensemble de logements qui font face à l’hôtel particulier susmentionné, tentant de rivaliser d’élégance avec l’ancien.

Or donc, tandis qu’il prenait sa pause gamelle en humant les fragrances subtiles du rosier baptisé Campanile, il fut alerté par l’émission monocorde d’un cri subaigu provenant de la proximité de la fenêtre de l’un de ces logements susmentionnés, ce qui le fit donc, poussé par le zèle qui l’honore et qu’avaient déjà relevé ses supérieurs, ses collègues et ses camarades du syndicat, se lever.

Apostrophant l’individu qui, du quatrième étage, avait produit la nuisance sonore répertoriée dans l’article 483-n du Code Civil, et lui rappelant les termes de la loi, il reçut impromptu cette réponse : « allez vous faire foutre ».

Ainsi donc, et pour faire valoir l’article 457-l du code de procédure pénale, il monta chez l’individu en question qui, d’après ses dires, était dans un triste état, et déchirait ses vêtements, jusqu’au point de non-retour.

Une fois ce point atteint, l’individu déclara qu’il était artiste plasticien, et qu’il venait d’exécuter pour son usage personnel une performance par laquelle il exprimait son cri de douleur à l’égard de son enfance, et principalement de sa mère, et que le plus simple appareil auquel il était parvenu était une affirmation de lui-même et de son désir d’authenticité.

C’est alors que, constatant une soudaine réorientation de ce que mon collègue de la cellule de crise psychologique, M. Gérard-Jacques Miller-Alain, appelle la libido dominandi, d’après ce qu’il me semble, l’agent Jean-Michel Migean réquisitionna sur le champ la demi-journée chômée permise par l’article 21-l du code de la police, et consomma sans plus attendre les sentiments violents que lui inspirait l’individu susmentionné.

C’est ici qu’en mon nom propre, c’est à dire de Maurice Pastaga-Brandade, je tiens à faire l’éloge de l’agent Migean qui, soucieux de montrer l’exemple ainsi qu’il se doit dans le métier pourvu de vocation que nous pratiquons, tint avec la plus grande rigueur à faire coïncider sa nouvelle situation avec les cadres légaux établis dans la loi par le législateur. Je tairai ici l’incroyable fair-play avec lequel il tint informée, par l’intermédiaire de son avocat, sa future ex-épouse, qui avait déjà obtenu de lui trois enfants qu’il nourrissait avec l’aide du supplément familial garanti par notre convention collective, de ses nouveaux droits dans le présent état des choses.

Mais ce qui force l’admiration, c’est que, refusant la marginalisation sociale qui accompagne encore bien souvent ces orientations personnelles de type homopréférentiel, il fut dès le lendemain à la mairie pour l’établissement d’un contrat de type PACS avec l’individu susmentionné.

Mais le zèle de l’agent Migean ne s’arrêta pas là.

Mû par ce qu’il appela lui-même, dans les locaux de la police, son inspiration prophétique, il écrivit avec son compagnon qui portait bien ici son nom dans son sens étymologique de « partageur de souffrances », une missive au Président de la République avec double photocopié à destination du Ministre de l’Intérieur, qui se trouvait être aussi, par ailleurs, l’ultime supérieur hiérarchique de l’agent Migean.

Nous la reproduisons ici in extenso, en omettant l’entête, lequel est recouvert partiellement d’une incrustation de terre séchée à laquelle nos services chimico-physiques n’ont pas encore apporté d’explication rationnelle :

« Monsieur le Président de la République,

C’est comme un serviteur de l’Etat et comme un citoyen que je me propose de prendre la plume pour une lettre à l’importance majeure, et que mon compagnon, artiste plasticien dont les créations honorent notre exception culturelle, se propose de la cosigner.

Nous savons bien que le problème que nous nous proposons de soulever ici a déjà été proposé à votre profonde compréhension, mais les promesses d’une compréhension profonde que vous avez projetées dans votre programme de campagne nous laissent bon espoir pour une issue heureuse dans la demande par laquelle c’est avec émotion et bonheur que nous vous approchons.

Nous commencerons donc par exposer brièvement les faits.

Depuis des temps immémoriaux, les hommes et les femmes qui, soudés par un lien de type hétéropréférentiel, sont mus par un désir de parentalité, ont la possibilité effective de réaliser leur réclamation. En effet, il n’est que de voir la protubérance du ventre des membres féminins des associations hétéropréférentielles, puis la progression jusqu’à la projection d’un enfant au terme du projet de grossesse, pour se persuader des avantages sociaux incontestables des associations de type hétéropréférentielles dans le cadre du désir de parentalité.

Or donc, depuis que les justes protestations émises par les agrégats sociaux de type homopréférentiel ont été entendues, il fut promis, proclamé et promulgué qu’elles seraient écoutées, je cite sic, « avec toute l’humanité et la profonde compréhension dans le but avoué de proposer, et de produire, des solutions prophylactiques du problème proliférant de la phobie de l’homopréférentialité, sans compter celui de la souffrance de ces citoyens à part entière, et bien souvent exemplaires, qui éprouvent dans leur corps, et plus largement dans toutes les zones de leur conscience, leur tragique difficulté d’adaptation ».

Nous pensons, mon compagnon et moi-même, et à ce titre, nous nous flattons d’être le fer de lance d’une pensée largement plus large, que c’est principalement cet empêchement du désir de parentalité qui constitue, pour les groupes sociaux homopréférentiels, la plus grande cause de traumatisme, voire même de ces ravages psychiques qui conditionnent les conflits sociaux autour du statut des psychothérapeutes, et sont une cause de paupérisation qui, conjuguée au déficit de la Sécurité Sociale, réclament à cor et à cri une solution.

Ainsi donc, Monsieur le Président de la République, c’est avec confiance et fermeté que nous faisons ici le premier pas de la doléance ; d’autres suivront, et, s’il le faut, ces pas auront la force et la fierté du nombre. Nous exigeons la création d’un Haut Comité de sages autour de la question du désir de parentalité des individus homopréférentiels, qui devra procéder à une enquête préliminaire mais profonde sur la quiddité et la quoddité de la souffrance homopréférentielle, et produire un protocole de recherche prospective sur le pronostic de la réussite d’une réforme profonde du corps humain, afin de permettre à notre identité une protubérance gestative équivalente à celle des individus féminins.

Ces sages devront être puisés dans toutes les couches de la performance cognitive, et figurer donc, en quelque sorte, un panel où les convictions religieuses et/ou laïques, les différentes activités scientifico-techniques seront mises au service de ce progrès pour notre pays, pour la communauté scientifique, et même, si nous osons employer une expression qui pourrait choquer, le genre humain.

En vous remerciant, Monsieur le Président de la République, de la diligence avec laquelle vous ne manquerez pas d’accéder à cette revandication, nous vous prions de croire, mon compagnon et moi-même, à l’expression de nos très hautes considérations.

Jean Michel Migean,

Agent de police de deuxième classe. »

L’agent Migean avait reçu, par retour du courrier, cette réponse émanant de l’hôte de l’Elysée :

« Cher Monsieur,

C’est personnellement que je tiens à vous faire part de l’admiration que votre courage, cotre fermeté et votre sens de la nation ont fait naître en moi. Qui serais-je, pour oser prétendre égaler votre vision qui plonge, toute prospective, dans les racines les plus profondes, et, je dirais, les plus protégées de cet avenir, dont nous voyons la procession des années avec l’admiration, le silence et le respect qu’inspiraient, à d’autres hommes, les étoiles. Oui, Jean Michel Migean, vous avez été écouté, et, pour reprendre l’expression heureuse du Général de Gaulle, vous avez été compris.

J’ai donc informé mes services de votre projet de production d’un comité de protection de la souffrance homopréférentielle dans le cadre du désir de parentalité. Entre les mains de professionnels, vos propositions seront traitées avec toute la méthodologie analytique que l’on peut exiger, et vous pouvez être certain que le progrès que vous appelez de vos vœux aura en moi, en mon équipe, en mon administration, et en toute la nation, un soutien fervent et proéminent.

Considérez-vous, d’ores et déjà, comme mon invité à la Garden Party annuelle que je donne, ce jour anniversaire de la première lutte au nom des libertés.

Cordialement vôtre.

X. »

Cette lettre parvint aux intéressés sept jours avant les faits qui motivent ce rapport.

D’après les témoignages de M. Jordan Di Pietro, galeriste à Paris, une performance fut décidée sept jours après la réception de la lettre, sous le titre :

« Désir/Délire ».

Il était prévu que le public serait accueilli par un écran vidéo, sur lequel la réponse du Président de la République serait lue successivement par tous les invités, pendant qu’une autre vidéo diffuserait une lecture-traduction de cette lettre, opérée par des représentants de toutes les minorités recensées dans notre pays.
Dans la pièce suivante, l’agent Migean et son compagnon devaient reproduire la performance solitaire qu’avait accomplie le compagnon de Migean, et qui avait motivé l’interpellation et toute la cascade d’événements susmentionnés.

Notons que, pour ne pas déshonorer l’uniforme qui devait être furieusement déchiré, Migean avait acquis un uniforme de la police municipale américaine, ce qui est tout à son honneur.

Tout se produisit comme prévu, jusqu’à ce que, dans la pièce noire où la performance se produisait, et où le point de non-retouor avait été atteint, des événements inexplicables survinrent.

La lumière disparut brutalement, et les participants constatèrent tous – leur témoignage est joint à ce rapport en pièce annexe – qu’ils pataugeaient dans une boue de plus en plus collante, et que, sans qu’on pût dire pourquoi, celle-ci était en train de chauffer. Un plasticien présent, en prélevant un échantillon entre le pouce et le majeur, déclara que, sic, « c’était délire », et que, sic, il avait la même argile dans son atelier de poterie en Bourgogne ».

Puis soudain, le sol s’affermit, assez vite pour qu’un déplorable mouvement de panique pût être conjuré.

C’est alors que la lumière revint. Les participants, dans un silence que tout un chacun qualifia d’admiratif, voire même de religieux, découvrirent l’incroyable transformation : toujours nu, l’individu susmentionné tenait en ses bras un bébé, nu pareillement ; mais, ce qui est très remarquable, et parfaitement incompréhensible, le bébé avait exactement le visage de l’agent Migean. Quant à celui-ci, il avait disparu.

Mobilisant toutes les ressources de l’intelligence disponible dans nos services, et référent au protocole propitiatoire du problème proéminent et du pronostic improbable, versé aux « Recettes secrètes » du code secret de la police, nous ne pûmes que parvenir à la conclusion suivante : Migean avait été bel et bien réduit à la taille d’un nouveau-né, par un courant ultra-violent dont le service chimico-physique est en train de mesurer la pression en hectopascals ; courant, il faut bien le dire, de poussière argileuse projetée à une vitesse incroyable sur le corps de l’agent, de sorte qu’il fut, si nous osons ainsi faire usage d’un vocable morbide, refaçonné.

Nous n’omettrons pas de préciser, bien que cela soit trivial, que les individus étaient morts. Mais c’était bien pire. Le plasticien susmentionné (non pas la victime, mais le témoin susmentionné), dans un geste scandaleux, s’approcha de ce qu’il fallait bien appeler la sculpture ; il saisit un doigt, et, d’un coup sec, le cassa. Tout le monde hurla, mais constata, avec lui, qu’il n’y avait, dans ce doigt, rien de plus que de la terre.

Maurice Pastaga-Brandade